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3, PLACE DE VALOIS, 3 1890
OUVRAGES PUBLIES
dans la
COLLECTION GUILLAUME
Edition du Fto-aro
ALPHONSE DAUDET. Tartarin sur les Alpes . . i vol. PIERRE LOTI .... MadAxMe Chrysanthème ... i vol. C. FLAMMARION. . . Uranie i vol.
Port-Tarascon
IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
75 exemplaires sur papier du Japon et So exemplaires
sur chine.
Tous ces exemplaires sont numérotés et parafés
par Véditeur.
COLLECTION GUILLAUME
{Édition du Figaro)
ALPHONSE DAUDET
Port-Tarascon
DERNIÈRES AVENTURES
DE
l'illustre Ta r tarin
Dessins
DE
BIELER, CONCONI, MONTÉGUT, MONTENARD,
MYRBACH ET ROSSI
PARIS E. DENTU, ÉDITEUR
3, PLACE DE VALOIS, 3 1890
LEON ALLARD
Au subtil et profond romancier Des Ficîioîîs et des Vies Muettes \^ Son frère et son ami Alphonse DAUDET
Offre ce livre d'humour
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C^était septembre, et coûtait la Provence, à une rentrée de vendange, il y a cinq ou six
ans.
Du grand break attelé de deux camarguais qui nous emportait à toute bride, le poète Mistral, Taîné de mes fils et moi, vers la gare de Tarascon et le train rapide du P.-L.-.M.,
PORT-TARASCON
elle nous semblait divine cette fin de jour d'une pâleur ardente, un jour mat, épuisé, fiévreux, passionné comme un beau visage de femme de là-bas.
Pas un souffle d'air malgré le train de notre course. Les roseaux d"Espagne à longues feuilles rubanées, droits et rigides au bord du chemin ; et par toutes ces routes de cam- pagne, d'un blanc de neige, d'un blanc de rêve, où la poussière craquait immobile sous les roues, un lent défilé de charrettes char- gées de raisins noirs, rien que des noirs. — garçons et filles venant derrière, muets et graves, tous grands, bien découplés, la jambe longue et les yeux noirs.
Grappes d'yeux noirs, et de raisins noirs, on ne voyait que cela dans les cuves, dans les hottes, sons le feutre à bords rabattus des vendangeurs, sous le fichu de tête dont les femmes gardaient les pointes entre leurs dents serrées.
Quelquefois, à l'angle d'un champ, une croix se dressait dans le blanc du ciel, ayant à chacun de ses bras une lourde grappe noire, pendue en ex-voto.
PORT-TARASCON
« Véî... (vois!), » me jetait Mistral avec un g-cstc attendri, un sourire de fierté pres- que maternelle devant ces manifestations ingénument païennes de son peuple de Pro-
j.KfA*>l^;
vence, puis il reprenait son récit, quelque beau conte parfumé et doré des bords du Rhône, comme le Gœthe provençal en sème à la volée, de ses deux mains toujours ouvertes, dont Tune est poésie et Tautre réalité. O miracle des mots, magique concordance
PORT-TARASCON
de riieurc, du décor et de la fière légende paysanne que le poète déroulait pour nous tout le long de l'étroit chemin, entre les champs d'oliviers et de vignes!... Qu'on était bien, que la vie m'était blanche et légère!
Tout à coup mes yeux se voilèrent, une angoisse m'étreignit le cœur. « Père, comme tu es pâle! « me dit mon fils, et j'eus à peine la force de murmurer, en lui montrant le châ- teau du roi René, dont les quatre tours me regardaient venir du fond de la plaine : « Voilà Tarascon ! »
C'est que nous avions un terrible compte à régler, les Tarasconnais et moi. Je les savais très montés, me gardant une rancune noire de mes plaisanteries sur leur ville et sur son grand homme, l'illustre, le délicieux Tartarin. Des lettres, des menaces anonymes m'avaient souvent averti : « Si tu passes jamais par Tarascon, gare! » D'autres bran- dissaient sur ma tête la vengeance du héros : « Tremblez! le vieux lion a encore bec et ongles! »
Un lion à bec, diable!
Plus grave encore : Je tenais d'un corn-
PORT-TARASCON
mandant de gendarmerie de la région qu'un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie fâcheuse ou simple fumisterie, signé « Alphonse Daudet » sur le registre de rhôtel, s'était vu brutalement assailli à la porte d'un café et menacé d'un plongeon dans le Rhône, selon les traditions locales :
Dé brin o dé bran
Cabussaran Dou fenestroun
De Tara se ou n Dedins lou Rose'.
C'est un vieux couplet de çS, qui se chante encore là-bas, souligné de sinistres commen- taires sur le drame dont les tours du roi René furent témoins à cette époque.
Or, comme il ne me plaisait guère de piquer une tête du fenestron de Tarascon, j'avais toujours évité dans mes voyages du Midi de passer par cette bonne ville. Et voilà que cette fois un mauvais sort, le désir d'aller embrasser mon cher Mistral, l'impossibilité
I. De gré ou de force — ils feront le saut — du fenestron — de Tarascon — dedans le Rhône.
PORT-TARASCON
de prendre le « Rapide » ailleurs que là, me jetaient en plein dans la gueule du lion à bec.
Encore si je n'avais eu que Tartarin; une rencontre d'homme à homme, un duel à la flèche empoisonnée sous les arbres du tour- de-ville n'était pas pour me faire peur. Mais la colère d'un peuple, et le Rhône, ce vaste Rhône!....
Ah! je vous réponds que tout n'est pas rose dans l'existence du romancier....
Chose étrange. A mesure que nous appro- chions de la ville, les chemins se dépeu- plaient , les charrettes de vendange deve- naient plus rares. Bientôt nous n'eûmes plus devant nous que la route vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la solitude du désert.
« C'est bizarre, disait Mistral, tout bas, un peu impressionné, on se croirait un di- manche.
— Si c'était dimanche, nous entendrions les cloches..., » ajouta mon fils, sur le même ton, car le silence qui enveloppait la ville et sa banlieue avait quelque chose d'oppri- mant. Rien, pas une cloche, pas un cri, pas
PORT-TARASCON
même un de ces bruits de charronnage tintant si clair dans l'atmosphère vibrante du Midi.
Pourtant les premières maisons du fau- bourg se levaient au bout du chemin; un moulin d'huile, loctroi crépi à neuf. Nous arrivions.
Et notre stupeur fut grande, à peine en- gagés dans cette longue rue caillouteuse, de la trouver abandonnée, les portes et fe- nêtres closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le portail enfumé du maréchal ferrant dégarni des deux roues qui le flanquent à Tordinaire, les grands rideaux de treillis dont les seuils tarascon- nais s'abritent contre les mouches, rentrés, disparus comme les mouches elles-mêmes et Texquise bouffée de soupe à Tail que toutes les cuisines auraient dû exhaler à cette heure-là.
Tarascon ne sentant plus Tail, imagine- t-on une chose pareille!
Mistral et moi, nous nous regardions épouvantés; et, vraiment, il y avait de quoi. S'attendre aux rugissements d'un peuple en
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délire, et trouver le silence de mort de cette Pompéi!
En ville, où nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur toutes les boutiques familières à nos yeux depuis Tenfance, cette impression de vide et d'abandon devint encore plus saisissante. Fermée, la phar- macie Bézuquet de la placette, Tarmurier Costecalde fermé pareillement, et la confi- serie Rébuffat, « à la renommée des berlin- gots ». Disparus, les panonceaux du notaire Cambalalette, et renseigne sur toile peinte de iMarie-Joseph-Spiridion Excourbaniès, fa- bricant de saucisson d'Arles; car le saucis- son d'Arles s'est toujours fait à Tarascon, et je signale en passant ce grand déni de jus- tice historique .
Mais enfin qu'étaient devenus les Taras- connais>
Notre break roulait sur le cours, dans l'ombre tiède des platanes espaçant leurs troncs blancs et lisses, où plus une cigale ne chantait : envolées aussi les cigales! Et de- vant la maison de Tartarin, toutes ses per- siennes fermées, aveugle et muette comme
PORT-TARASCON
ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une caisse à cirag-e, plus un petit décrotteur pour vous crier : « Cira, moussu? »
L'un de nous dit : « Il y a peut-être le choléra. «
A Tarascon, en effet, quand vient une épi- démie, l'habitant déménage et campe sous des tentes à bonne distance de la ville, jusqu'à ce que le mauvais air soit passé.
Sur ce mot de choléra, dont tous les Pro- vençaux ont une peur farouche, le cocher enleva ses bêtes, et quelques minutes après nous stoppions à Tescalier de la gare, per- chée tout en haut du grand viaduc qui longe et domine la ville.
Ici nous retrouvions la vie, des voix hu- maines, des visages. Dans Fentrecroisement des rails, les trains se succédaient sans re- lâche, montée, descente, haltaient avec des claquements de portières, des appels de station.
« Tarascon, cinq minutes d'arrêt..., chan- gement de voiture pour Nimes, Montpellier, Cette.... »
10 PORT-TARASCON
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Tout de suite iMistral courut au com- missaire de surveillance, vieux serviteur qui n'a pas quitté sa ^^avc depuis trente-cinq ans :
« Eh! bé, maitre Picard.... Et les Taras- connais?Où sont-ils? Qu'en avez-vous fait?-»
L'autre, tout surpris de notre étonnement :
« Comment!... Vous ne savez pas?... D'où sortez-vous donc?... Vous ne lisez donc rien?... Ils lui ont pourtant fait assez de ré- clame, à leur ile de Port-Tarascon.... Eh! oui, mon bon.... Partis, les Tarasconnais.... Partis coloniser, l'illustre Tartarin en tête.... Et tout emporté avec eux, déménagé jusqu'à la tarasqueî »
Il s'interrompit pour donner des ordres, s'activer le long de la voie, tandis qu'à nos pieds, dans le couchant, nous regardions monter les tours, les clochers et clochetons de la ville abandonnée, ses vieux remparts dorés par le soleil d'un superbe ton de crous- tade et donnant l'idée exacte d'un pâté de bécasses dont il ne resterait plus que la croûte.
« Et dites-moi, monsieur Picard «, demanda
l'OK r-TARASCON I I
Mistral au commissaire, qui revenait vers nous avec un bon sourire, pas autrement in- quiet de savoir Tarascon sur les chemins.... « Y a-t-il longtemps de cette émigration?
— Six mois.
— Et Ton n'a pas de leurs nouvelles?"
— Aucune. -->
Pécaïre! Quelque temps après nous en avions, des nouvelles, détaillées, précises, assez pour me permettre de vous conter Texode de ce vaillant petit peuple à la suite de son héros, et les formidables mésaventures qui les assaillirent.
Pascal a dit : « Il faut de Tagréable et du réel ; mais il faut que cet agréable lui-même soit pris du vrai. » J'ai tâché de me con- former à sa doctrine dans cette histoire de Port-Tarascon.
i\lon récit est pris du vrai, fait avec des lettres d'émigrants, le « mémorial » du jeune secrétaire de Tartarin, des déposi- tions empruntées à la Gazette des Tribu-
12
PORT-TARASCON
uaiix; et quand vous rencontrerez, çà ou là, quelque tarasconnade par trop extravagante, que le crique me croque si elle est de mon invention ^'
L'Auteur.
I. Lire dans les journaux d'il y a douze ans le procès de la « Nouvelle-France » et de la colonie de Port-Breton, ainsi que le curieux volume publié chez Dreyfous, par le docteur Baudouin, médecin de l'expé- dition.
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LIVRE PREMIER
Doléances de Taras cou contre Vctat de choses. — Les bœufs, les Pères-Blancs. — Un Tarasconnais au Paradis. — Sièg;e et reddition de V Abbaye de Pampérigouste,
« Franquebalme, mon bon,.., je ne suis pas content de la France!... Nos gouvernants nous font de tout. »
Proférées un soir par Tartarin devant la cheminée du cercle, avec le geste et Taccent qu'on imagine, ces paroles mémorables résument bien ce qui se pensait et disait à
l6 PORT-TARASCON
Tarascon-sur- Rhône deux ou trois mois avant rémigration. Le Tarasconnais en général ne s'occupe pas de politique : indolent de nature, indifférent à tout ce qui ne l'atteint pas locale- ment, il tient pour ïcijt de choses, comme il dit. Pas moins, depuis quelque temps, on lui reprochait un tas de choses, à Vétat de choses !
« Nos gouvernants nous font de tout! » disait Tartarin.
Dans ce « de tout » il y avait d'abord l'interdiction des courses de taureaux.
Vous connaissez sans doute l'histoire de ce Tarasconnais très mauvais chrétien et garne- ment de la pire espèce, lequel après sa mort s'étant introduit au Paradis par surprise, pendant que saint Pierre avait le dos tourné, n'en voulait "plus sortir, malgré les supplica- tions du divin porte-clefs. Alors, que fit le grand saint Pierre? Il envoya toute une volée d'anges clamer devant le ciel autant qu'ils auraient de voix : « Té î té î . . . les bœufs î . . . té î té!... les bœufs!... » qui est le cri des courses tarasconnaises. Oyant cela, le bandit change de figure: « Vous avez donc des courses, par ici, grand saint Pierre?
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" Vous avez donc des courses, par ici>.
PORT-TARASCON I9
■ — Des courses?... Je crois bien!... Et des magnifiques, mon bon.
— Où donc ça?... où se font-elles, ces courses?
— Devant le Paradis.... Ilyadu large, tu penses. »
Du coup le Tarasconnais se précipite dehors pour voir, et les portes du ciel se referment sur lui à tout jamais.
Si je rappelle ici cette légende aussi vieille que les bancs du tour-de-ville, c'est afin d'indiquer la passion des gens de Tarascon pour les courses de taureaux et la colère où les mit la suppression de ce genre d'exercice.
Après, vint Tordre d'expulser les Pères- Blancs et de fermer leur joli couvent de Pampérigouste, perché sur une coUinette toute grise de thym et de lavande, installé là depuis des siècles aux portes de la ville, d'où l'on aperçoit, entre les pins, la dentelle de ses clochetons carillonnant dans les brises claires du matin avec le chant des alouettes, au crépuscule avec le cri mélancolique des courlis.
Les Tarasconnais les aimaient beaucoup,
20
PORT-TARASCON
leurs Pères-Blancs, doux, bons, inoffensifs, et qui savaient tirer des herbes parfumées
dont la monta-
gnette est cou-
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verte un si ex- cellent élixir; ils les aimaient pa- reillement pour leurs pâtés d'hi- ^ rondelles et leurs délicieux pains- poires \ qui sont des coings enve- loppés d'une pâte fine et dorée, d'où le nom de Pampérigouste ^ donné à l'abbaye. Aussi quand l'ordre officiel d'avoir à quitter leur couvent fut envoyé aux Pères et que ceux-ci vAi* .i refusèrent de sortir, quinze cents à deux mille Tarasconnais
1. Panpéri.
2. Panpéri-gousto.
PORT-TAKASCON
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du commun, portefaix, dccrottcurs, dcchar- geurs de bateaux du Rhône, ce que nous appelons la rafataillc, vinrent s'enfermer dans Pampérigouste avec les bons moines.
La bourgeoisie tarasconnaise, 1( messieurs du cercle, Tarta- rin en tête,
pensaient bien aussi à soutenir la sainte cause. Il n y eut pas une minute dliésitation. Mais on ne se jette pas dans une pareille entreprise sans pré- paratifs d'aucune sorte. Bon pour la rafataille, d'agir ainsi étourdi- ment.
Avant tout, il fallait des costumes. Et ils furent commandés; de superbes costumes
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renouvelés de la croisade, longues lévites noires, avec une grande croix blanche sur la poitrine, et partout, devant, derrière, des entrelacements de fémurs soutachés. La soutache surtout prit beaucoup de temps.
Quand tout fut prêt, le couvent était déjà investi. Les troupes Tentouraient d'un triple cercle, campées dans les champs et sur les pentes pierreuses de la petite col- line.
Les pantalons rouges de loin semblaient dans le thym et la lavande une floraison subite de coquelicots.
On rencontrait par les chemins de conti- nuelles patrouilles de cavaliers, la carabine le long de la cuisse, le fourreau de sabre battant le flanc du cheval, Tétui de revolver à la ceinture.
Mais ce déploiement de forces n'était pas pour arrêter Tintrépide Tartarin, qui avait résolu de passer, ainsi qu'un gros de mes- sieurs du cercle.
A la file indienne, rampant sur les mains et les genoux avec toutes les précautions, toutes les ruses classiques des sauvages de
FORT-TARASCON 23
Fcnimore, ils réussirent à se glisser à travers les lignes d'investissement, longeant les rangées des tentes endormies, tournant les sentinelles, les patrouilles, et de Tun à Tautre se signalant les passages dange- reux par une imparfaite imitation de cris d'oiseaux.
Il en fallait du courage pour tenter l'aven- ture par ces nuits claires comme un plein jourî II est vrai de dire que les assiégeants avaient tout intérêt à laisser entrer le plus de monde possible.
Ce qu'on voulait, c'était affamer l'abbaye plutôt que l'emporter de vive force. Aussi les soldats détournaient-ils volontiers la tête en voyant ces ombres errantes au clair de la lune et des étoiles. Plus d'un officier, qui avait pris l'absinthe au cercle avec l'illustre tueur de lions, le reconnut de loin malgré son déguisement et le salua d'un appel fa- milier :
« Bonne nuit, monsieur Tartarinî »
Une fois dans la place, Tartarin organisa la défense.
Ce diable d'homme avait lu tous les livres
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PORT-TARASCON
sur tous les sièges et blocus. Il embrigada les Tarasconnais en milice, sous les ordres
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du brave commandant Bravida, et, plein des souvenirs de Sébastopol et de Plewna, il
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leur fit remuer de la terre, beaucoup de terre, entoura Tabbaye de talus, de fossés, de fortifications de tous genres, dont le cercle petit à petit se resserrait à ne pouvoir plus respirer, en sorte que les assiégés se trouvèrent comme emmurés derrière leurs travaux de défense, ce qui faisait Taffaire des assiégeants.
Le couvent métamorphosé en place forte fut soumis à la discipline militaire. C'est ainsi qu'il en doit être, Tétatde siège déclaré. Tout se faisait par roulement de tambours et sonneries de clairons.
Dès le petit jour, au réveil, le tambour grondait, par les cours, les corridors et sous les arceaux du cloître. On sonnait du matin au soir, aux prières iara-ta, au trésorier iara~ta-ta, siu Père hôtelier iara-ta-ta-ta; des coups de clairons impérieux, secs et sonores, déchirant Tair. On claironnait pour TAngélus, pour Matines et Comphes. C'était à faire honte à l'armée assiégeante, qui menait beau- coup moins de bruit, au large de la campagne, tandis que là-haut, au sommet de la petite colline, derrière les fins créneaux de l'abbaye-
4
20 PORT-TARASCON
forteresse, claironnades et tambourinades mêlées aux tintements des carillons faisaient un fier ramage et jetaient aux quatre vents, en promesse de victoire, un chant allègre, mi-belliqueux et mi-sacré.
Le diantre, c'est que les assiégeants, bien tranquilles dans leurs lignes, sans se donner aucune peine, se ravitaillaient facilement et tout le jour faisaient bombance. La Provence est un pays de délices, qui produit toutes sortes de bonnes choses. Vins clairs et dorés, saucisses et saucissons d'Arles, melons exquis, pastèques savoureuses, nougats de Monté- limar, tout était pour les troupes du gouver- nement; il n'en entrait miette ni goutte dans l'abbaye bloquée.
Aussi, d'un côté, les soldats, qui n'avaient jamais vu pareille fête, engraissaient à crever leurs tuniques, les chevaux montraient des croupes luisantes et rebondies, tandis que de l'autre, pécaïre! les pauvres Tarasconnais, la rafataille surtout, levés tôt, couchés tard, surmenés, sans cesse en alerte, re- muant et brouettant la terre de jour et de nuit, à la brûlure du soleil et des torches.
PORT-TARASCON 27
se desséchaient et maigrissaient que c'était pitié.
De plus, les provisions des bons Pères s'épuisaient ; pâtés d'hirondelles et pains- poires tiraient à la fin.
Pourrait-on tenir encore longtemps?
C'était la question tous les jours discutée sur les remparts et terrassements crevassés par la sécheresse.
« Et les lâches qui n'attaquent pas! » di- saient ceux de Tarascon, montrant le poing aux pantalons rouges vautrés dans l'herbe à l'ombre des pins. Mais l'idée d'attaquer eux-mêmes ne leur venait pas, tant ce brave petit peuple a le sentiment de la conservation.
Une seule fois, Excourbaniès, un violent, parla de tenter une sortie en masse, les moines devant, et de culbuter tous ces merce- naires.
Tartarin haussa ses larges épaules et ne répondit qu'un mot : « Enfant! >>
Puis, prenant par le bras le bouillant Excourbaniès, il l'entraina au sommet de la contrescarpe, et lui montrant d'un geste immense les cordons de troupes étages sur la
28
PORT-TARASCON
1
colline, les sentinelles 'placées à tous les sentiers :
« Oui ou non, sommes-nous les assiégés?... Est-ce nous qui devons donner Tassant?.. . »
Il y eut autour de lui un murmure approbateur :
« Évidemment.... Il a rai- son.... C'est à eux de com- mencer, puis- qu'ils assiè- gent.... »
Et Ton vit une fois de plus que nul ne connais- sait les lois de la guerre
comme Tar- tarin.
Il fallait pourtant
prendre un parti.
Un jour, le Conseil se rassembla dans la
grande salle du Chapitre, éclairée de hauts
vitraux, entourée de boiseries sculptées, et le
Père hôtelier lut son rapport sur les res-
■^-jèout
PORT-TARASCON
29
sources de la place. Tous les Pères-Blancs écoutaient, silencieux, droits sur leurs misé-
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ricordes, demi-sièges à forme hypocrite qui
permettent d'être assis en paraissant debout.
Lamentable, le rapport du Père hôtelier!
30 PORT-TARASCON
Ce qu'ils avaient dévoré depuis le commen- cement du siège, les Tarasconnais! Pâtés d'hirondelles, tant de cents; pains-poires, tant de mille; et tant de ceci, et tant de cela! De toutes les choses qu'il énumérait et dont on était au commencement si bien pourvu, il restait si peu, si peu, qu'autant dire il n'en restait rien.
Les Révérends se regardaient Tun l'autre, la mine longue, et convenaient entre eux qu'avec toutes ces réserves, étant donné l'attitude d'un ennemi qui ne voulait rien pousser à Textrême, ils auraient pu tenir pendant des années sans manquer de rien, si Ton n'était venu à leur secours. Le Père hôtelier, d'une voix monotone et navrée, continuait de lire, quand une clameur l'in- terrompit.
La porte de la salle ouverte avec fracas, Tartarin paraît, un Tartarin ému, tragique, le sang aux joues, la barbe bouffante sur la croix blanche de son costume. Il salue de l'épée le Prieur tout droit sur sa miséricorde, puis les Pères l'un après l'autre, et, grave- ment :
PORT-TARASCON 3l
« Monsieur le Prieur, je ne peux plus tenir mes hommes.... On meurt de faim.... Toutes les citernes sont vides. Le moment est venu de rendre la place, ou de nous ensevelir sous ses débris. »
Ce qu'il ne disait pas, mais qui avait bien aussi son importance, c'est que, depuis quinze jours, il était privé de son chocolat du matin, qu'il le voyait en rêve, gras, fumant, huileux, accompagné d'un verre d'eau fraîche claire comme du cristal, au lieu de Teau saumâtre des citernes, h. laquelle il était réduit mainte- nant.
Tout de suite le Conseil fut debout, et dans une rumeur de voix parlant toutes en- semble exprima un avis unanime : « Rendre la place.... Il faut rendre la place!... « Seul, le Père Bataillet, un homme excessif, proposa de faire sauter le couvent avec ce qu'on avait de poudre, d'y mettre le feu lui-même.
Mais on refusa de l'écouter, et la nuit venue, laissant les clefs sur les portes, moines et mi- liciens, suivis d'Excourbaniès, de Bravida, de Tartarin avec son gros de messieurs du cercle, tous les défenseurs de Pampéri-
32
PORT-TARASCON
gouste sortirent, sans 'tambours ni clairons cette fois, et descendirent silencieusement la colline en une procession fantomatique, sous la clarté de la lune et le bienveillant regard des sentinelles ennemies.
Cette mémorable défense de Tabbave fit grand honneur à Tartarin ; mais Toccupation du couvent de leurs Pères-Blancs par les troupes jeta au cœur des Tarasconnais une sombre rancune.
II
La pharmacie de la placeite. — Apparition d'un homme du Nord, — Dieu le veut, monsieur le Duc! — Un paradis au delà des mers.
Quelque temps après la fermeture du couvent, le pharmacien Bézuquet prenait un sair le frais, devant sa porte, avec son élève Pascalon et le Révérend Père Bataillet.
Il faut dire que les moines dispersés avaient été recueillis par les familles taras-
5
34 PORT-TARASCON
connaises. Chacune aVait voulu avoir son Père-Blanc; les gens aisés, les boutiquiers, ceux de la bourgeoisie, en possédaient un en particulier; quant aux familles artisanes, elles s'associaient, se mettaient à plusieurs pour entretenir un de ces saints hommes, en participation.
Dans toutes les boutiques on voyait une caq-oule blanche. Chez Tarmurier Costecalde au milieu des fusils, des carabines et des cou- teaux de chasse, au comptoir du mercier Beaumevieille derrière les rangées de bo- bines de soie, partout se dressait la même ap- parition d'un grand oiseau blanc qui semblait un pélican familier. Et la présence des Pères était pour chaque demeure une vraie béné- diction. Bien élevés, doux, enjoués, discrets, ils n'étaient pas gênants, ne tenaient pas une grande place au foyer, et cependant y appor- taient une bonté, une réserve inaccoutumée.
C'était comme si l'on avait eu le bon Dieu chez soi : les hommes se retenaient de jurer et de dire des gros mots; les femmes ne men- taient plus, ou guère; les petits restaient bien sages et bien droits sur leur chaise haute.
PORT-TARASCON 35
Le malin, le soir, à l'heure de la prière, aux repas pour le Dcncdicité et les Grâces, les grandes manches blanches s'ouvraient comme des ailes protectrices sur toute la famille assemblée, et, avec cette bénédiction perpé- tuelle au-dessus de leur tête, les Tarascon- nais ne pouvaient faire autrement que de vivre saints et vertueux.
Chacun était fier de son Révérend, le van- tait, le faisait valoir, surtout le pharmacien Bézuquet, à qui la bonne fortune était échue d'avoir chez lui le Père Bataille!.
Tout feu, tout nerfs, ce R. P. Bataillet, doué d'une véritable éloquence populaire, et renommé pour sa manière de raconter para- boles et légendes; c'était un superbe gail- lard, bien découplé, le teint brûlé, des yeux de braise, une tôte de cabécilla. Sous les longs plis de l'épaisse bure, il avait vraiment belle prestance, bien qu'une épaule fût un peu plus haute que l'autre, et qu'il marchât de côté.
Mais on ne s'apercevait plus de ces légers défauts, lorsqu'il descendait de chaire, après le sermon, et fendait la foule, son grand nez
36
PORT-TARASCON
au vent, pressé de regagner la sacristie, tout vibrant encore, et secoué lui-même par sa propreéloquence. Les femmes, enthousiastes.
coupaient au passage avec leurs ciseaux des morceaux de sa cape blanche ; on l'appelait à cause de cela le « Père festonné », et sa robe était toujours tellement déchiquetée, si tôt
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hors d\isag-e, que le couvent avait grand'- peinc à Ten fournir.
Bézuquet était donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face d'eux le Père Bataillet, assis sur sa chaise à la cavalière. Ils respiraient avec délices, dans une sécurité béate de repos, car à ce moment de la jour- née il n'y a plus de clientèle pour Bézuquet. C'est comme pendant la nuit : les malades peuvent bien se rouler, se tortiller : le brave pharmacien ne se dérangerait pour rien au monde; Theure est passée d'être malade.
Il écoutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires comme savait en conter le Ré- vérend, pendant qu'au lointain de la ville on entendait passer la retraite au milieu des fredons d'un beau couchant d'été.
Tout à coup l'élève se leva, rouge, ému, et bégaya, le doigt tendu vers l'autre extrémité de la placette :
« Voilà monsieur Tar... tar... tarin! »
On sait quelle admiration personnelle et particulière professait Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticu- lante se détachait là-bas dans les brumes
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lumineuses, accompag-nee d'un autre person- nage ganté de gris, soigné de mise, et qui semblait écouter, silencieux et raide.
... Quelqu'un du Nord,
cela se voyait de reste. Dans le Midi, Thomme du Nord se reconnaît à son attitude tranquille, a la concision de son lent parler, tout aussi sûre- ment que le méridional se trahit dans le Nord par son exubérance de pantomime et de débit.
Les Tarascon- nais étaient habi- tués à voir souvent Tar- tarin en compagnie d'é- trangers, car on ne passe pas dans leur ville sans visiter comme attraction le fameux tueur de lions, lalpiniste illustre, le Vauban moderne à qui le siège de Pampé- rigouste faisait une renommée nouvelle.
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De celte affluence de visiteurs résultait une ère de prospérité autrefois inconnue.
Les hôteliers faisaient fortune ; on vendait chez les libraires des biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses portraits en « Teur », en ascensionniste, en costume de croisé, sous toutes les formes, et dans toutes les attitudes de son existence héroïque.
Mais cette fois ce n'était pas un visiteur ordinaire, un premier venu de passage, qui accompagnait Tartarin.
La placette traversée, le héros, d'un geste emphatique, désigna son compagnon :
« Mon cher Bézuquet, mon Révérend Père, je vous présente monsieur le duc de Mons.... »
Un duc!... Outre!
Il n'en était jamais venu à Tarascon. On v avait bien vu un chameau, un baobab, une peau de lion, une collection de flèches em- poisonnées et d'alpenstocks d'honneur..., mais un duc, jamais!
Bézuquet s'était levé, saluait, un peu niti- midé de se trouver ainsi, sans avoir été prévenu, en présence d'un si grand person-
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nage. Il bredouillait : «'Monsieur le Duc... Monsieur le Duc.,.. » Tartarin l'interrompit :
« Entrons, messieurs, nous avons à parler de choses graves. »
Il passa le premier, le dos rond, Fair mys- térieux, dans le petit salon de la pharmacie, dont la fenêtre, donnant sur la place, servait de vitrine pour les bocaux à fœtus, les longs ténias en tricot, et les paquets de cigarettes de camphre.
La porte se referma sur eux comme sur des conspirateurs. Pascalon restait seul dans la boutique, avec Tordre de Bézuquet de ré- pondre aux clients et de ne laisser personne approcher du salon sous aucun prétexte.
L'élève, très intrigué, se mit à ranger sur les étagères les boîtes de jujube, les flacons de sirupiis gummi et autres produits d'ofti- cine.
Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu'à lui, il distinguait surtout le creux de Tartarin proférant des mots étranges : « Po- lynésie.... Paradis terrestre..., cannes à sucre, distilleries..., colonie libre. » Puis un éclat du Père Bataillet : « Bravo! j'en suis».
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Quant à riiommc du Nord, il parlait si bas, qu'on n'entendait rien.
Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure.... Tout à coup, la porte
s'ouvrit avec fracas, poussée manu militari par la poigne énergic]ue du Père, et Télève alla rouler à Tautre bout de la pharmacie. jMais, dans Tagitation générale, personne n'y Ht attention.
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Tartarin, debout sur le seuil, le doigt levé vers les paquets de têtes de pavots qui sé- chaient au plafond de la boutique, avec une mimique d'archange brandissant le glaive, s'écria :
« Dieu le veut, monsieur le Ducî Notre œuvre sera grande ! »
Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se mêlaient, se serraient, poignées de mains énergiques comme pour sceller à tout jamais d'irrévocables engage- ments. Tout chaud de cette dernière effusion, Tartarin, redressé, grandi, sortit de la phar- macie avec le duc de iMons pour continuer leur tournée en ville.
Deux jours après, le Forum et le Galoubet, les deux organes de Tarascon, étaient pleins d'articles et de réclames sur une colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres : « Colonie LmRE de Port-Tarascox. » Et des annonces stupéfiantes : « A vendre, terres à 5 francs l'hectare donnant un ren- dement de plusieurs mille francs par an.... Fortune rapide et assurée.... On demande des colons. »
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• Puis venait riiistorique de Tile où devait s'établir la colonie projetée, île achetée au roi Négonko par le duc de Mons dans le cours de ses voyages, entourée d'ailleurs d'autres territoires qu'on pourrait acquérir plus tard pour agrandir les établissements.
Un climat paradisiaque, une température océanienne, très modérée malgré sa proximité de réquateur, ne variant que de 2 à 3 degrés, entre 26 et 28; pays très fertile, boisé à mi- racle et merveilleusement arrosé, s'élevant rapidement à partir de la mer, ce qui permet- tait à chacun de choisir la hauteur convenant le mieux à son tempérament. Enfin les vivres abondaient, fruits délicieux à tous les arbres, gibiers variés dans les bois et les plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute une flotte, un port de sûreté fermé par des jetées, avec arrière-port, bassin de radoub, quais, débarcadères, phare, sémaphore, grues à vapeur, rien ne manquerait.
Les travaux étaient déjà commencés par des ouvriers chinois et canaques, sous la di-
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rection et sur les plans des plus habiles ingé- nieurs, des architectes les plus distingués. Les colons trouveraient en arrivant des in- stallations confortables, et même, par d'ingé- nieuses combinaisons, avec 5o francs de plus, les maisons seraient aménagées selon les besoins de chacun.
Vous pensez si les imaginations tarascon- naises se mirent à travailler à la lecture de ces merveilles. Dans toutes les familles on faisait des plans. L'un rêvait des persiennes vertes, l'autre un joli perron; celui-ci voulait de la brique, celui-là du moellon.
On dessinait, on coloriait, on ajoutait un détail à un autre; un pigeonnier serait gra- cieux, une girouette ne ferait pas mal.
« Oh! papa, une véranda!
— Va pour la véranda, mes enfants! »
Pour ce qu'il en coûtait!,..
En même temps que les braves habitants de Tarascon se passaient ainsi toutes leurs fantaisies d'installations idéales, les articles du Forum et du Galoubet étaient reproduits dans tous les journaux du Midi, les villes, les campagnes inondées de prospectus à vi-
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g-nettes encadrés de palmiers, cocotiers, ba- naniers, lataniers, toute la faune exotique; une pi'opagande effrénée s'étendait sur la Provence entière.
Par les routes poudreuses des banlieues de Tarascon passait au grand trop le ca- briolet de Tartarin, conduisant lui-même, avec le Père Bataillet assis près de lui sur le devant, serrés l'un près de l'autre pour faire un rem- part de leurs corps au duc de Mons, enve- loppé d'un voile vert et dévoré par les mous- tiques, qui l'assaillaient rageusement de tous côtés, en troupes bourdonnantes, altérés du sang de l'homme du Nord, s'acharnant à le boursoufler de leurs piqûres.
C'est qu'il en était, du Nord, celui-là! Pas de gestes, peu de paroles, et un sang-froid î... 11 ne s'emballait pas, voyait les choses comme elles sont, posément. On pouvait être tran- quille.
Et sur les placettes ombragées de platanes, dans les vieux bourgs, les cabarets mangés de mouches, dans les salles de danse, par- tout, c'étaient des allocutions, des sermons, des conférences.
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Le duc de Mons, en termes clairs et concis, d'une simplicité de vérité toute nue, exposait les délices de Port-Tarascon et les bénéfices de Faffaire; Tardente parole du moine prê- chait rémiq-ration à la façon de Pierre f Er- mite. Tartarin, poudreux de la route comme au sortir d\ine bataille, jetait de sa voix sonore quelques phrases ronflantes : « vic- toire, conquête, nouvelle patrie, » que son geste énergique envoyait au loin, par-dessus les têtes.
D'autres fois se tenaient des réunions con- tradictoires, où tout se passait par demandes et réponses.
« Y a-t-il des bêtes venimeuses ?
— Pas une. Pas un serpent. Pas même de moustiques. En fait de bêtes fauves, rien du tout.
— Mais on dit que là-bas, dans fOcéanie, il y a des anthropophages?
— Jamais de la vie! Tous végétariens.... — • Est-ce vrai que les sauvages vont tout
nus?
— Ça, c'est peut-être un peu vrai, mais pas tous. D'ailleurs nous les habillerons. »
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Articles, conférences, tout eut un succès fou. Les bons s'enlevaient par cent et par mille, les cmigrants affluaient, et pas seule- ment de Tarascon, de tout le Midi. Il en venait même de Beaucaire. Mais, halte-là! Tarascon les trouvait bien hardis, ces gens de Beaucaire!
Depuis des siècles, entre les deux cités voisines, séparées seulement par le Rhône, gronde une haine sourde qui menace de ne plus finir.
Si vous en cherchez les motifs, on vous répondra des deux côtés par des mots qui n'expliquent rien :
c( Nous les connaissons, les Tarascon- nais..., « disent les gens de Beaucaire, d'un ton mystérieux.
Et ceux de Tarascon ripostent en clignant leur œil finaud : « On sait ce qu'ils valent, messieurs les Beaucairois. »
De fait, d'une ville h l'autre les communi- cations sont nulles, et le pont qu'on a jeté entre elles ne sert absolument à rien. Per- sonne ne le franchit jamais. Par hostilité d'abord, ensuite parce que la violence du
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mistral et la largeur du fleuve à cet endroit en rendent le passage très dangereux.
Mais si Ton n'acceptait pas de colons de Beaucaire, Targent de tout le monde était parfaitement accueilli. Les fameux hectares à 5 francs (rendement de plusieurs mille francs par an) se débitaient par fournées. On rece- vait aussi de partout les dons en nature que les fervents de Tœuvre envoyaient pour les besoins de la colonie. Le Forum publiait les listes, et parmi ces dons se trouvaient les choses les plus extraordinaires :
Anonyme : Une boîte de petites perles blanches. — • Un lot de numéros du Forum.
M. Découlet : Quarante-cinq résilles en che- nilles et perles pour les femmes indiennes.
Mme Dourladoure : Six mouchoirs et six couteaux pour le presbytère.
Anonyme : Une bannière brodée pour l'Or- phéon.
Anduze, de Maguelonne : Un flamant em- paillé.
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Famille Manrue : Six douzaines de colliers de chiens.
Anonyme : Une veste soutachée.
Une dame pieuse de Marseille : Une cha- suble, un orfroi de thuriféraire et un pavillon de ciboire.
La même : Une collection de coléoptères sous verre.
Et, régulièrement, dans chaque liste, était mentionné un envoi de Mlle Tournatoire : Costume complet pour habiller un sauvage. C'était sa préoccupation constante, à cette bonne vieille demoiselle.
Tous ces dons bizarres, fantaisistes, où la cocasserie méridionale étalait son imagina- tion, étaient dirigés par pleines caisses sur les docks, les grands magasins de la Co- lonie libre, établis à Marseille. Le duc de Mons avait fixé là son centre d'opérations.
De ses bureaux, luxueusement installés, il brassait en grand les affaires, montait des sociétés de distillerie de canne à sucre ou d'exploitation du tripang, sorte de mollusque dont les Chinois sont très friands et qu'ils
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payent fort cher, disait le prospectus. Chaque journée de Tinfatigable duc voyait éclore une idée nouvelle, poindre quelque grande ma- chination qui le soir même se trouvait lancée.
Entre temps, il organisait un comité d'ac- tionnaires marseillais sous la présidence du banquier grec Kagaraspaki, et des fonds étaient versés à la banque ottomane Pamcn- yaï-ben-Kaga, maison de toute sécurité.
Tartarin passait maintenant sa vie, une vie enfiévrée, à voyager deTarascon à Marseille et de Marseille à Tarascon. Il chauffait Ten- thousiasme de ses concitoyens, continuait la propagande locale, et tout à coup filait par l'express pour aller assister à quelque con- seil, à quelque réunion d'actionnaires. Son admiration pour le duc grandissait chaque jour.
11 donnait a tous comme exemple le sang- froid du duc de Mons, la raison du duc de Mons :
« Pas de danger qu'il exagère, celui-là; avec lui, pas de ces coups de mirage que Daudet nous a tant reprochés! »
En revanche, le duc se montrait peu, tou-
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jours abrité sous sa gaze à moustiques, par- lait encore moins. L'homme du Nord s'effa- çait devant Thommedu Midi, le mettait sans cesse en avant et laissait à son intarissable faconde le soin des explications, des pro- messes, de tous les engagements. Il se con- tentait de dire :
c( Monsieur Tartarin connaît seul toute ma pensée. »
Et vous jugez si Tartarin était fier!
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III
Li7 " Gazette de Port - Tarascon '\ — Bonnes nouvetles de la cotonie. — • En Polygamille. — Tarascon se prépare à lever l\incre. — « A'e partez pas! An nom du ciel, ne partez pas! »
Un matin, Tarascon s'éveilla avec cette dépêche à tous les coins de rue :
La *' Farandole ", o;rand voilier de douze cents tonneaux, vient de quitter Marseille au
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point du jour, emportant dans ses flancs, avec les destinées de tout un peuple, des pacotilles pour les sauvao-es et un charcre- ment d'instruments aratoires. Huit cents émigrants à bord, tous Tarasconnais, parmi lesquels Bompard, gouverneur provisoire delà colonie, Dézuquet, médecin-pharmacien, le Révérend Père Vezole, le notaire Cambala- lette, cadastreur. Je les ai conduits moi-même au large. Tout va bien. Le duc rayonne. Faites imprimer.
Tartarin de Tarascon.
Ce télégramme, affiché dans toute la ville par les soins de Pascalon, à qui il était adressé, la remplit d'allégresse. Les rues avaient pris un air de fête, tout le monde dehors, des groupes arrêtés devant chaque affiche de la bienheureuse dépêche, dont les mots se répétaient de bouche en bouche : « Huit cents émigrants à bord.... Le duc rayonne.... » Et pas un Tarasconnais qui ne rayonnât comme le duc.
C'était la deuxième fournée d'émisfrants qu'un mois après la première, emportée par
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PORT-TARASCON OJ
le vapeur Lucifer, Tartarin, investi du beau titre et des importantes fonctions de gouverneur de Port-Tarascon, expédiait ainsi de Marseille vers la terre promise. Les deux fois, même dépêche, même enthou- siasme, même rayonnement du duc. Le Lu- cifer, malheureusement, n'avait pas encore dépassé l'entrée de Tisthme de Suez. Arrêté là par un accident, son arbre de couche cassé, ce vieux vapeur, acheté d'occasion, devait attendre d'être rallié et secouru par la Farandole pour continuer sa route.
Cet accident, qui aurait pu sembler de mauvais augure, ne refroidissait en rien l'enthousiasme colonisateur des Tarascon- nais. Il est vrai qu'à bord de ce premier navire ne se trouvait que la rafataille ; vous savez, les gens du commun, ceux qu'on envoie toujours en avant-garde.
Sur la Farandole, de la rafataille encore, mêlée de quelques cerveaux brûlés, tels que le notaire Cambalalette, cadastreur de la colonie.
Le pharmacien Bézuquet, homme paisible malgré ses formidables moustaches, aimant
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ses aises, craignant le chaud et le froid, peu porté aux aventures lointaines et péril- leuses, avait longtemps résisté avant de con- sentir à s'embarquer.
Il ne fallait rien moins pour le décider c|ue le diplôme de médecin, envié pendant toute sa vie, ce diplôme que le gouverneur de Port-Tarascon lui décernait aujourd'hui de son autorité privée.
Il en décernait bien d autres, le gouver- neur, des diplômes, des brevets, des commis- sions, nommant directeurs, sous-directeurs, secrétaires, commissaires, grands de pre- mière classe et de deuxième classe, ce qui lui permettait de satisfaire le goût de ses compatriotes pour tout ce qui est titre, honneur, distinction, costume et soutache.
L'embarquement du Père Vezole n'avait rien nécessité de semblable. Une si brave pâte d'homme, toujours prêt à tout, content de tout, disant : « Dieu soit loué! » à tout ce qui arrivait. Dieu soit loué! quand il avait dû quitter le couvent; Dieu soit loué! quand il s'était vu fourrer à bord de ce grand voilier, pêle-mêle avec la rafataille, les destinées de
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tout un peuple et les pacotilles pour sau- vages.
La Farandole partie, il ne restait plus maintenant à Tarascon que la noblesse et la bourgeoisie. Pour ceux-ci, rien ne pressait; ils laissaient à Tavant-garde le temps d'en- voyer des nouvelles de son arrivée là-bas, afm qu'on sût à quoi s'en tenir.
Tartarin, lui non plus, en sa qualité de gouverneur, d'organisateur, de dépositaire de la pensée du duc de Mons, ne pouvait quitter la France qu'avec le dernier convoi. Mais, en attendant ce jour impatiemment désiré, il déployait cette énergie, ce feu au corps que l'on a pu admirer dans toutes ses entreprises.
Sans cesse en route entre Tarascon et Marseille, insaisissable comme un météore qu'emporte une invincible force, il n'appa- raissait, ici ou là, que pour repartir aussitôt.
« Vous vous fatiguez trop, Mai... ai... tre!... » bégayait Pascalon, les soirs où le grand homme arrivait à la pharmacie, le front fumant, le dos arrondi.
Mais Tartarin se redressait : « Je me
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reposerai là- bas. A T'œuvre, Pascalon, à Tœuvre! »
L'élève, chargé de la garde de la pharma- cie depuis le départ de Bézuquet, cumulait avec cette responsabilité de bien plus impor- tantes fonctions.
Pour continuer la propagande si bien commencée, Tartarin publiait un journal, la Gazette de Port-Tarascon, que Pascalon rédigeait à lui seul de la première à la der- nière ligne, d'après les indications, et sous la direction suprême du gouverneur.
Cette combinaison nuisait bien un peu aux intérêts de la pharmacie; les articles à écrire, les épreuves à corriger, les courses à Timpri- merie, ne laissaient guère de temps aux travaux d'ofucine : mais Port-Tarascon avant tout !
La Gazette donnait chaque jour au public de la métropole les nouvelles de la colonie- Elle contenait des articles sur ses ressources, ses beautés, son magnifique avenir; on y trouvait aussi des faits divers, des variétés, des récits pour tous les goûts.
Récits de voyages à la découverte des îles.
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conquêtes, combats contre les sauvages, pour les esprits aventureux. Aux gentils- hommes campagnards, des histoires de chasse à travers les forêts, d'étonnantes parties de pêche sur des rivières extraor- dinairement poissonneuses, avec description des méthodes et des engins de pêche des naturels du pays.
Les gens plus paisibles, boutiquiers, braves bourgeois sédentaires, se délectaient à la lecture de quelque frais déjeuner sur rherbe au bord dïm ruisseau à cascade, sous Tombre de grands arbres exotiques; ils y croyaient être, et sentaient gicler sous leurs dents le jus des fruits savoureux, mangues, ananas et bananes.
« Et pas de mouches! » disait le journal, les mouches étant, comme on sait, le trouble- fête de toutes les parties de campagne en terre de Tarascon.
La Gazette publiait même un roman, la belle TarascoJinaise, une fille de colon enle- vée par le fils d'un roi papoua; et les pé- ripéties de ce drame d'amour ouvraient aux imaginations des jeunes personnes des ho-
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rizons sans fin. La partie financière donnait le cours des denrées coloniales, les annonces d'émission des bons de terre et des actions de sucrerie ou de distillerie, ainsi que les noms des souscripteurs et les listes de dons en nature qui continuaient à affluer, av.ec réternel « costume pour un sauvage » de Mlle Tournatoire.
Poar suffire à de si fréquents envois, il fallait que la bonne demoiselle eût installé chez elle de véritables ateliers de confection. Du reste elle n'était pas la seule que ce pro- chain déménagement pour des lies inconnues et si lointaines eût jetée en d'étranges préoc- cupations.
Un jour Tartarin se reposait tranquille- ment chez lui, dans sa petite maison, ses babouches aux pieds, douillettement enve- loppé de sa robe de chambre, pas inoccupé cependant, car près de lui, sur sa table, s'éparpillaient des livres et des papiers ; les relations de voyages de Bougainville, de Dumont-Durville, des ouvrages sur la colo- nisation, des manuels de cultures diverses. Au milieu de ses flèches empoisonnées, avec
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Tombrc du baobab qui tremblotait minus- culcmcnt sur les stores, il étudiait « sa colo- nie » et se bourrait la mémoire de renseicrne- mcnts puises dans les livres. Entre temps il signait quelque brevet, nommait un grand de première classe ou créait sur papier à tête un emploi nouveau pour satisfaire, autant que possible, le délire ambitieux de ses con- citoyens.
Tandis qu'il travaillait ainsi, ouvrant de gros yeux et soufflant dans ses joues, on vint lui annoncer qu'une dame voilée de noir, et qui refusait de dire son nom, demandait à lui parler. Elle n'avait môme pas voulu entrer, et attendait dans le jardin, où il courut préci- pitamment, en pantoufles et en robe de chambre.
Le jour finissait, le crépuscule rendait déjà les objets indistincts; mais, malgré l'ombre tombante et l'épaisse voilette, rien qu'au feu des yeux ardents qui brillaient sous le tulle, Tartarin reconnut sa visiteuse :
« Madame Excourbaniès!
— Monsieur Tartarin, vous voyez une femme bien malheureuse. »
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La voix tremblait, lourde de larmes. Le bonhomme en fut tout ému, et Taccent pa- ternel :
« Ma pauvre Evelina, qu'avez-vous }... Dites.... »
Tartarin appelait ainsi par leur petit nom à peu près toutes les dames de la ville, qull avait connues enfants, qu'il avait mariées comme officier municipal, restant pour elles un confident, un ami, presque un oncle.
Il prit le bras d'Evelina, la fit marcher en rond autour du petit bassin aux poissons rouges, pendant qu'elle lui contait son chagrin, ses inquiétudes conjugales.
Depuis qu'il était question de s'en aller coloniser au loin, Excourbaniès prenait plaisir à lui dire à propos de tout sur un ton de menace gouailleuse :
« Tu verras, tu verras, quand nous serons là-bas, en Polrg-amille..,. »
Elle, très jalouse, mais aussi naïve, même un peu bêtasse, prenait au sérieux cette plaisanterie.
« Est-ce vrai, cela, monsieur Tartarin,
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que dans cet affreux pays les hommes peuvent se marier plusieurs fois? » Il la rassura doucement.
« Mais non, ma chère Evelina, vous vous trompez. Tous les sauvages de nos îles sont monogames. La correction de leurs
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mœurs est parfaite, et sous la direction de nos Pères-Blancs, rien à craindre de ce côté-là.
— Pourtant, le nom même du pays?... Cette Polygamille}.., »
Alors seulement il comprit la drôlerie de ce grand farceur d'Excourbaniès, et partit d'un joyeux éclat de rire.
c( Votre mari se moque de vous, ma petite. Ce n'est pas Polygamie que le pays s'appelle, c'est Polynésie, ce qui signifie : groupe d'iles, et n'a rien pour vous alarmer. »
On en a ri longtemps dans la société taras- connaise!
Cependant les semaines passaient et tou- jours pas de lettres des émigrants, rien que des dépêches communiquées de Marseille par le duc. Dépèches laconiques, expédiées à la hâte d'Aden, de Sydney, des différentes escales de la Farandole.
Après tout, on ne devait pas trop s'éton- ner, étant donné l'indolence de la race.
Pourquoi auraient-ils écrit ?• Des télé-
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grammes suffisaient bien, ceux qu'on rece- vait, rcg-ulièrement publiés par la Gazette, n'apportaient d'ailleurs que de bonnes nou- velles :
Traversée déticieuse,mcr dliuile, tous bien portants.
Il n'en fallait pas plus pour entretenir l'en- thousiasme.
Un jour enfin, en tête du journal, parut la dépêche suivante expédiée toujours via Mar- seille :
Arrivés Port-Tarascon, — Entrée triom- phale. — Amitié avec naturels venus au- devant sur la jetée. — Pavillon tarascon- nais flotte sur maison de ville, — Te- Deum chanté dans église métropolitaine. — Tout est prêt, venez vite. A la suite, un article dithyrambique dicté par Tartarin, sur l'occupation de la nou- velle patrie, sur la jeune ville fondée, la visible protection de Dieu, le drapeau de la civilisation planté en terre vierg-e., l'avenir ouvert à tous.
Du coup, les dernières hésitations s'éva- nouirent. Une nouvelle émission de bons à
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cent francs riiectare s'enleva comme des petits pains blancs.
Le tiers, le clergé, la noblesse, tout Ta- rascon voulait partir; c'était une fièvre, une folie d'émigration répandue par la ville, et les grincheux, comme Costecalde, les tièdes ou les méfiants se montraient maintenant les plus enragés de colonisation lointaine.
Partout on activait les préparatifs du matin au soir. On clouait les caisses jusque dans les rues jonchées de paille, de foin, au milieu d'un roulement de coups de mar- teau.
Les hommes travaillaient en bras de che- mise, tous de bonne humeur, chantant, sif- flant, et l'on s'empruntait les outils de porte à porte en échangeant de gais propos. Les femmes emballaient leurs ajustements, les Pères-Blancs leurs ciboires, les tout petits leurs joujoux.
Le navire nolisé pour emporter tout le haut Tarascon, baptisé le Tutu-panpan, nom popu- laire du tambourin Tarasconnais, était un grand steamer en fer commandé par le ca- pitaine Scrapouchinat, un long-cours tou-
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louais. L'embarquement devait avoir lieu à Tarascon même.
Les eaux du Rhône étant belles et le navire sans grand tirant d'eau, on avait pu lui faire remonter le fleuve jusqu'à la ville,
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et ramener à bord du quai, où le chargement et l'arrimage prirent un grand mois.
Pendant que les matelots rangeaient dans la cale les innombrables caisses, les futurs passagers installaient d'avance leurs cabines; et avec quel entrain! quelle urbanité! chacun
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cherchant à se rendre serviable et agréable aux autres.
« Cette place vous va mieux? Comment donc !
— Cette cabine vous plait davantage? A votre aise! »
Et ainsi de tout.
La noblesse tarasconnaise, si morgueuse d'ordinaire, les d'Aiguebouhde, les d'Escu- dellc, gens qui d'habitude vous regardaient du haut de leur grand nez, fraternisaient maintenant avec la bourgeoisie.
Au milieu du tohu-bohu de rembarque- ment, on reçut un matin une lettre du Père Vezole, le premier courrier daté de Port- Tarascon :
« Dieu soit loué! nous sommes arrivés, disait le bon Père. Nous manquons de bien des petites choses, mais Dieu soit loué tout de même!... '>
Guère d'enthousiasme dans cette lettre, guère de détails non plus.
Le Révérend se bornait à parler du roi Nagouko, et de Liki-Riki, la fillette du roi, une charmante enfant à qui il avait donné
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une résille de perles. 11 demandait ensuite qu'on envoyât quelques objets un peu plus pratiques que les dons habituels des sous- cripteurs. C'était tout.
Du port, de la ville, de Tinstallation des colons, pas un mot. Le Père Bataillet gron- dait, furieux :
« Je le trouve mou, votre Père Vezole.... Ce que je vais vous le secouer en arrivant î »
Cette lettre était en effet bien froide, venant dïin homme si bienveillant; mais le mauvais effet qu'elle aurait pu produire se perdit dans le remue-ménage de l'installation à bord, dans le bruit assourdissant de ce déménagement de toute une ville.
Le gouverneur — on n'appelait plus Tar- tarin que de ce nom — ■ passait ses journées sur le pont du Tutu-panpan. Les mains der- rière le dos, souriant, allant de long en large, au milieu d'un encombrement de tas de choses étranges, panetières, crédences, bassinoires, qui n'avaient pas encore trouvé place dans l'arrimage de la cale, il donnait des conseils d'un ton patriarcal :
« Vous emportez trop, mes enfants. Vous
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trouverez tout ce qu'il' vous faut là-bas. »
Ainsi lui, ses flèches, son baobab, ses pois- sons rouges, il laissait tout ça, se contentant d'une carabine américaine à trente-deux coups et d'une cargaison de flanelle.
Et comme il surveillait tout, comme il avait Foeil à tout, non seulement à bord mais aussi à terre, tant aux répétitions de Torphéon qu'aux exercices de la milice sur le cours!
Cette organisation militaire des Tarascon- nais, survivant au siège de Pampérigouste, avait été renforcée, en vue de la défense de la colonie et des conquêtes que Ton comp- tait faire pour l'agrandir; et Tartarin, en- chanté de l'attitude martiale des miliciens, leur exprimait souvent sa satisfaction, ainsi qu'à leur chef Bravida, dans des ordres du jour.
Pourtant un pH sillonnait anxieusement parfois le front du gouverneur.
Deux jours avant l'embarquement, Bara- fort, un pêcheur du Rhône, trouvait dans les oseraies de la rive une bouteille vide her- métiquement bouchée, dont le verre était
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encore assez transparent pour laisser distin- guer à rintérieur quelque chose comme un papier roulé.
Pas un pêcheur n'ignore qu'une épave de ce genre doit être remise aux mains de l'autorité, et Barafort apportait au gouver- neur Tartarin la mystérieuse bouteille con- tenant cette lettre étrange :
Tartarin.
Tarascon,
Europe.
Cataclysme épouvantable à Port- Tarascon. Ile, ville, port, tout englouti, disparu. T3om- pard admirable comme toujours et comme toujours mort victime de son dévouement. Ne partez pas j au nom du ciel ! que personne ne parte!
Cette trouvaille paraissait Feeuvre d'un farceur. Comment cette bouteille, du fond de l'Océanie, serait-elle arrivée de flot en flot directement jusqu'à Tarascon ?
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PORT-TARASCON
Et puis ce « mort comme toujours » ne trahissait-il pas une mystification?' N'im- porte, ce présage troublait le triomphe de Tartarin.
'••'■'•iii]âl<f :
IV
Embarquement de la Tarasque. — Machine avant! — • Les abeilles quittent la ruche. — L^odeur de Vlnde et Fadeur de Tarascon. — Tartarin apprend le papoua. — Dis- tractions de la traversée.
Vous parlez de pittoresque. Si vous aviez vu le pont du Tutu-panpan ce matin de mai 1881, c'est là qu'il y en avait
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du pittoresque! Tous les'dirccteurs en tenue de cérémonie : Tournatoire directeur général de la santé, Costecalde directeur des cultures, Bravida général en chef de la milice, et vingt autres offrant aux yeux un mélange de cos- tumes variés, brodés d'or et d'argent; beau- coup portant en outre le manteau de Grand de première classe, rouge, galonné d'or. Au milieu de cette foule chamarrée, la tache blanche du Père Bataillet, grand aumônier de la colonie et chapelain du Gouverneur.
La milice surtout étincelait. La plus grande partie des simples miliciens ayant été expé- diée par les autres bateaux, il ne restait guère là que les officiers, sabre au poing, revolver à la ceinture, le buste cambré, la poitrine en avant sous le coquet dolman à aiguillettes et à brandebourgs, fiers surtout de leurs magnifiques bottes au miroitant vernis.
Parmi les uniformes et les costumes se mêlaient les toilettes des dames, de couleurs chatoyantes, claires et gaies, avec des rubans et des écharpes flottant à Tair, et, par-ci par-là, quelques coiffes tarasconnaises de
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servantes. Sur tout cela, sur le navire aux cuivres étincelants, aux mâts dressés vers le ciel, imaginez un beau soleil, un soleil de jour de fête, pour horizon le large Rhône, vagué comme une mer, rebroussé par le mistral, et vous aurez Fidée du Tutu-panpan en partance pour Port-Tarascon.
Le duc de Mons n avait pu assister au lan- cement, retenu à Londres par une nouvelle émission. Cest qu'il en fallait de l'argent, pour payer bateaux, équipages, ingénieurs, tous les frais de l'émigration ! Le duc avait annoncé des fonds le matin même par dé- pêche. Et tous admiraient le côté pratique de rhomme du Nord.
« Quel exemple il nous donne, messieurs! » déclamait Tartarin, ajoutant toujours: « Imi- tons-le..,. Pas (ïemballemainl » C'est vrai que lui-même avait lair très calme, très simple aussi, sans le moindre « flafla », au milieu de tous ses administrés en costume, seulement le grand cordon de V Ordre en sautoir sur sa redingote.
Du pont du Tutu-panpan, on voyait les colons venir de loin, par groupes, apparaître
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à des tournants de rue/puis déboucher sur
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le quai, enfin reconnaissables et salués par leurs noms :
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« Ah! voilà les Roquctaillade!...
— Te! monsieur Franqucbalme! «
Et des cris, des bravos enthousiastes! On fit entre autres une ovation à Tantique douai- rière comtesse d'Aig-ueboulide, quasi cente- naire, quand on la vit monter lestement à bord, en mantelet de soie puce, la tête bran- lante, portant d'une main sa chaufferette et de Tautre sa vieille perruche empaillée.
La ville se vidait de minute en minute, les rues semblaient plus larges entre les maisons closes, les boutiques à volets fermés, et toutes les persiennes ou jalousies baissées.
Tout le monde à bord, il y eut une minute de grand recueillement, de silence solennel, bercé par le sifflement de la vapeur sous pression. Des centaines d'yeux se tournaient vers le capitaine, debout sur la dunette, prêt à donner Tordre de déraper. Tout à coup quelqu'un cria :
« Et la Tarasque!.... »
Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la Tarasque, l'animal fabuleux qui a donné son nom à la ville de Tarascon. Pour rappeler son histoire brièvement, c'était, cette
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Tarasque, en des temps très anciens, un monstre redoutable, qui désolait Tembou-
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chure du Rhône. Sainte Marthe, venue en Provence après la mort de Jésus, alla, vêtue
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de blanc, chercher la bête au milieu des marais, et Tamena en ville, Uce seulement d'un ruban bleu, mais domptée, captivée par rinnocence et la piété de la Sainte.
Depuis, les Tarasconnais célèbrent tous les dix ans une fête où Ton promène à tra- vers les rues un monstre en bois et carton peint, tenant de la tortue, du serpent et du
II
/Jé3f^
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crocodile, grossière et burlesque effigie de la Tarasque d'autrefois, vénérée maintenant comme une idole, logée aux frais de FÉtat et connue dans tout le pays sous le nom de « la mère-grand ! »
Partir sans la mère-grand, ne leur semblait pas possible. Quelques jeunes gens s'élancè- rent et l'amenèrent au quai rapidement.
Ce fut une explosion de larmes, de cris d'enthousiasme, comme si l'âme de la ville, la patrie elle-même respirait en ce monstre de carton d'un si difficile embarquement.
Beaucoup trop grande pour trouver place à l'intérieur du navire, on attacha la Taras- que sur le pont à l'arrière; et là, cocasse, énorme, l'air d'un monstre de féerie, avec son ventre en toile et ses écailles peintes, sa tête dressée au-dessus du bastingage, elle complétait bien l'ensemble pittoresque et bizarre du chargement, semblait une de ces chimères sculptées à la proue des naufs et chargées de présider aux desti- nées du voyage. On l'entourait avec respect, quelques-uns lui parlaient, la fiattaient de la main.
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En voyant cette émotion, Tartarin craignit qu'elle n'éveillât dans les cœurs le regret de la patrie quittée, et, sur un signe de lui, le capitaine Scrapouchinat commanda tout à coup, d'un voix formidable :
« Machine avant!... »
Aussitôt éclatèrent les sonneries de la fan- fare, les sifflements de la vapeur, les bouil- lonnements de Teau sous Thélice, dominés par la voix d'Excourbaniès : « Feu dé brut..., faisons du bruit î... » Le rivage s'enfuit d'un bond; la ville, les tours du roi René, recu- lèrent dans le lointain, de plus en plus rape- tissées, comme brouillées dans la vibrante lumière du soleil sur le Rhône.
Tous, penchés sur les bordages, tran- quilles, souriants, indifférents, regardaient la patrie s'en aller, disparaître là-bas, sans plus d'émotion, maintenant qu'ils avaient avec eux la bonne Tarasque, qu'un essaim d'abeilles changeant de ruche au son des chaudrons, ou qu'un grand triangle d'étour- neaux en vol vers l'Afrique.
Et, vraiment, elle les protégea, leur Ta- rasque. Temps divin, mer resplendissante.
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FORT-TARASCON
pas une tempête, pas un grain, jamais tra- versée ne fut plus favorable.
Au canal de Suez, on tira bien un peu la langue, sous le feu d'un soleil ardent, malgré
la coiffure coloniale adoptée par tous à l'exemple de Tartarin : casque de liège recou- vert de toile blanche et garni d'un voile de gaze verte; mais ils ne souffrirent pas trop de
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cette température de fournaise, à laquelle le ciel de Provence les avait dès longtemps acclimatés.
Après Port-Saïd et Suez, après Aden, la mer Rouge franchie, le Tutu-panpan se lança à travers la mer des Indes, d'une marche rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velouté comme un de ces aïolis, une de ces crémeuses pommades d'ail que les émigrants mangeaient à tous leurs repas.
Ce qu'il s'en consommait d'ail, à bord! On en avait emporté d'énormes provisions, et son délicieux bouquet marquait le sillage du navire, mêlant l'odeur de Tarascon à l'odeur de l'Inde.
Bientôt on longea des îles émergeant de la mer en corbeilles de fleurs étranges, où voltigeaient de magnifiques oiseaux habillés de pierreries. Les nuits calmes, transpa- rentes, illuminées de myriades d'étoiles, semblaient traversées de vagues musiques lointaines et de danses de bayadères.
Aux Maldives, à Ceylan, à Singapour, on eût fait des escales divines, mais les. Taras- connaises, Mme Excourbaniès en tête, dé-
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PORT-TARASCON
fendaient à leurs maris de descendre à terre.
Un féroce instinct de jalousie les mettait
toutes en garde contre ce dangereux climat
des Indes et ses effluves amollissantes qui
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flottaient jusque sur le pont du Tutu-panpan. Il n y avait qu'à voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage auprès de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune fille dont le charme aristocratique Tattirait.
Le timide Pascalon s'appuyer au bastingage.
88 PORT-TARASCON
Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance prévoyait un mariage pour l'arrivée.
Du reste, depuis le commencement de la traversée, le Gouverneur se montrait à tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contras- tait avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat, véritable tyran à son bord, s'emportant au moindre mot, parlant tout de suite de vous « faire fusiller comme un singe vert ». Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du ca- pitaine, cherchait même à l'excuser, et, pour détourner la colère de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable activité.
Les heures de sa matinée étaient con- sacrées à l'étude du Papoua, sous la direc- tion de son chapelain, le R. P. Bataillet, qui, en sa qualité d'ancien missionnaire, connais- sait cette langue et bien d'autres.
Dans la journée, Tartarin réunissait tout son monde, soit sur le pont, soit dans le salon, et faisait des conférences, débitait sa science toute fraîche sur les plantations de canne à sucre et l'exploitation du tripang.
V \
Le capitaine Scrapouchinat.
12
ÇO PORT-TARASCON
Deux fois par semaine,' cours de chasse, car là-bas, dans la colonie, on allait trouver du gibier; ce ne serait pas comme à Tarascon, où Ton était réduit à chasser des casquettes lancées en l'air.
« Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite », disait Tartarin.
Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modérer.
Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les temps qu'il fallait prendre selon les différentes espèces animales, en comptant méthodiquement comme au métro- nome.
« Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois..., pan!... ça y est.... Pour la perdrix, » — et secouant sa main ouverte il imitait le vol de l'oiseau, — « pour la perdrix, comptez deux seulement. Un, deux..., panî... Ramas- sez, elle est morte. »
Ainsi passaient les heures monotones de la traversée, et chaque tour d'hélice rappro- chait de la réahsation de leurs rêves tous ces braves gens qui se berçaient au long de la route de beaux projets d'avenir, voyageaient
PORT-TARASCON 9I
avec rillusion de ce qui les attendait là-bas, ne parlaient qirinstallation, défrichements, embellissements imaginaires à leurs futures propriétés.
Le dimanche était jour de repos, jour de fête.
Le Père Bataillet disait la messe à Tarrière, en grande pompe; et des sonneries de clai- rons éclataient, les tambours battaient aux champs, au moment où le prêtre levait Thostie. Après la messe, le Révérend Père racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes où il excellait, moins un sermon qu'un mystère poétique tout brûlant de foi méridionale.
Voici un de ces récits, naïf comme une histoire de saints se déroulant sur les vitraux d'une vieille église de village; mais, pour en savourer tout le charme, il vous faut imagi- ner le bateau lavé de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle, le Gouver- neur sur son fauteuil canné, entouré de ses Directeurs en grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les enflé- chures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux tournés vers le Père, debout sur les
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PORT-TARASCON
marches de rautel. Les coups de riiélice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fumée du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au ras des lames; les oiseaux de mer, goélands, alba- tros, suivent en criant le sillage du navire, et le Père blanc, avec son épaule de côté, a Tair lui-même, quand il lève et secoue ses larges manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prêt à partir.
V
La véritable Ico-endc de.FAniechrist racontée par le R. P. Bâta il le t sur le pont du « Tiitu-panpan ».
C'est encore au paradis que je vous emmène, mes enfants, dans cette vaste anti- chambre bleu-de-roi où se tient le grand saint Pierre, son trousseau de clefs à la cein- ture, toujours prêt à ouvrir sa porte aux âmes des élus, lorsqu'il s'en présente; malheureu- sement, depuis des années et des années.
94 PORT-TARASCON
rhumanité est devenue si méchante, que les meilleurs, après la mort, s'arrêtent au pur- gatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre n'a pour toute besogne qu'à passer ses clefs rouillées au papier de verre, et à chasser les toiles d'araignées tendues en travers de sa porte comme des scellés de justice. Par moment, il a l'illusion que quel- qu'un frappe. Il se dit :
« Enfin.... En voilà un, ce n'est pas trop tôt.... »
Puis, son guichet ouvert, rien que l'im- mensité, l'éternel silence, les planètes immo- biles ou roulant dans l'espace avec un bruit doux d'orange mûre détachée de la branche, mais pas l'ombre d'un élu.
Pensez quelle humiliation pour ce bon saint qui nous aime tant, et comme il se désole de jour et de nuit, comme il en tombe de ces larmes brûlantes, dévorantes, qui ont fini par creuser au long de ses joues deux ornières profondes pareilles à celles qu'on voit sur les routes des carrières entre Taras- con et Montmajour!
Or, une fois que saint Joseph, venu pour
PORT-TARASCON
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lui tenir compag-nic, car à la long"uc il s'en- nuyait, le pauvre porte-clefs, toujours seul dans son antichambre, une fois donc que saint Joseph lui di- sait pour le con- soler :
« Mais, en dé- finitive, qu'est-ce que ça peut te faire que ces gens d'en bas ne se présentent plus à ton guichet?... Est-ce que tu n'es pas bien ici, ca- ressé des plus douces musiques et des odeurs les plus suaves?... »
Et tandis qu'il parlait ainsi, du fond des sept ciels ouverts en enfilade se coulait une brise tiède chargée de sons, de parfums, dont rien ne saurait vous donner
ÇÔ PORT-TARASCON
ridée, mes chers amis, pas même ce goût de citronnelle et de framboise fraîche que l'ha- leine de mer nous souflle depuis un moment dans la figure, de ce grand bouquet d'îles roses sous le vent.
« Hé! fit le bon saint Pierre, je ne m'y trouve que trop bien dans ce paradis de bénédiction, mais j'y voudrais tous ces pauvres enfants avec moi.... »
Et brusquement pris d'indignation : « Ah! les gueux, ah! les imbéciles.... Non, vois-tu, Joseph, le Seigneur est trop bon pour ces misérables.... Et à sa place je sais bien ce que je ferais.
— Que ferais-tu, mon brave Pierre?
— Té! pardi, un grand coup de pied dans la fourmilière et va te promener de l'huma- nité! »
Saint Joseph hocha sa vieille barbe.... 11 le faudrait terriblement fort, tout de même, ce coup de pied qui démolirait la terre.... Passe encore pour les Turcs, les Infidèles, ces peuplades d'Asie qui tombent en pourri- ture, mais le monde chrétien, c'est calé, c'est solide, bâti par le fils....
PORT-TARASCON 97
— Justement, reprit saint Pierre.... Mais ce que le Christ a bâti, le Christ pourrait aussi bien le détruire. Je leur enverrais mon Fils Divin une seconde fois à ces galé- riens de par là-bas, et cet Antéchrist qui serait le Christ déguisé aurait tôt fait de vous les mettre en bourtouillade! »
Le bon saint parlait dans la colère, sans bien penser ce qu'il disait, sans se douter surtout que ses paroles seraient répétées au Divin Maître, et sa surprise fut grande quand tout à coup le Fils de Thomme se dressa de- vant lui, un petit paquet sur l'épaule au bout d'un bâton de route, ordonnant de sa voix ferme et douce :
« Pierre, viens.... Je t'emmène. »
A la pâleur de Jésus, à la fièvre de ses grands yeux cernés qui jetaient encore plus de feux que son auréole, Pierre comprit tout de suite, et regretta d'avoir trop parlé. Que n'aurait-il pas donné pour que cette seconde mission du Fils de l'homme sur la terre n'eût pas lieu, surtout pour n'être pas lui-même du voyage î 11 s'agitait, tout éperdu, les mains chevrotantes :
i3
C)8 PORT-TARASCON
« Ah! mon Dieu.... Ah !- mon Dieu.... Et mes clefs, qu'est-ce que j en vais faire? » C'est vrai que pour une aussi longue route son lourd trousseau n'était pas commode. « Et ma porte, qui me la gardera? »
Sur quoi, Jésus sourit, lisant le fond de son âme, et dit :
(c Laisse les clefs sur la serrure, Pierre....
Pas de risque qu'on entre jamais chez nous,
tu sais bien. »
Il parlait doucement, mais on sentait tout
de même quelque chose d'implacable dans son
sourire et dans sa voix.
* * *
Comme il est dit aux saintes Écritures, des signes dans le ciel annoncèrent la venue sur terre du Fils de l'homme, mais depuis longtemps les humains accroupis ne regardaient plus le ciel, et, distraits par leurs passions, rien ne leur signala la présence du Maître et du vieux serviteur qui l'accompagnait, d'autant que les deux voyageurs avaient emporté de la rechange
PORT-TARASCON 99
et se déguisaient en tout ce qu'ils vou- laient.
Pas moins, dans la première ville où ils arrivèrent, la veille justement qu'un bandit fameux nommé Sanguinarias, auteur de crimes épouvantables, devait être mis à mort, les ouvriers employés à dresser les bois de justice dans la nuit s'étonnèrent de voir travailler avec eux, au feu des torches, deux compagnons venus on ne sait d'où, l'un souple et fier comme un bâtard de prince, la barbe en fourche, des yeux de pierreries, l'autre déjà courbé, l'air bonasson et endormi, deux longues cicatrices en rigole sur ses joues fripées. Puis, au petit jour, l'échafaud debout, le peuple et les autorités en cercle pour le supplice, les deux étrangers avaient disparu, laissant toute la mécanique si étrangement ensorcelée que lorsqu'on eut étendu le condamné sur la planche, le couteau pourtant bien aiguisé, d'un acier de bonne marque, tomba vingt fois de suite sans parvenir seulement à lui entamer la peau.
Vous voyez le tableau d'ici, les magistrats
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effarés, riiorripilalion de' la foule, le bour- reau bousculant ses aides, arrachant ses cheveux trempés de sueur, Sanguinarias lui- même — il était de Beaucaire naturellement ce malandrin, et joignait à tous ses mauvais instincts un amour-propre diabolique— San- guinarias très vexé, tournant et retournant son cou de taureau noir dans la lunette, disant :
« Ah! ça... mais qu'est-ce quej'aidonc>... je ne suis donc pas fabriqué comme les autres qu'on ne peut venir à bout de moi!... »
Et à la fm des fins, les gendarmes obligés de remporter de force, de le rentrer dans son cachot, pendant que la canaille hurlante dansait autour de Téchafaud mis en pièces, flambant et crépitant jusqu'au ciel comme un feu de la Saint-Jean.
Dès lors en cette ville, et par toute la terre civilisée, il y eut un sort jeté sur les arrêts suprêmes de la justice. Le glaive de la loi ne coupait plus, et comme c'est la mort seule que les assassins redoutent, bientôt un dé- bordement de crimes couvrit le monde, les rues et les chemins ne furent plus tenables
PORT-TARASCON
lOI
pour les honnêtes gens terrifiés, tandis que dans les centrales, bondées par-dessus les toits, les coupe-jar- rets s'engraissaient de bons jus de viandes, fen- daient la figure de leurs gardiens à coups de sa- bot, leur fai- saient sauter rœil avec le pouce, ou, sim- plement par cu- riosité, s'amu- saient à leur dévisser la tête pour voir ce qu'il y avait de- dans.
Devant le
grand dégât causé dans riiumanilé rien que par le dés- armement de la justice, le brave saint Pierre trouvait qu'il y en avait assez, et, le
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cœur gonflé de pitié, avec un bon gros rire
courtisan :
« La leçon est réussie, Maître, et je crois
qu'ils s'en souviendront.... Pas moins, si nous
remontions, maintenant.... C'est que, je vais
vous dire, j'ai peur qu'on ait besoin de moi,
là-haut. » Le Fils de l'homme eut son pâle sourire : « Rappelle-toi, fit-il, le doigt levé.... Ce
que le Christ a bâti, le Christ seul pourra le
détruire!... »
Et Pierre songeait, la tête basse :
« J'ai trop parlé, pauvres enfants, j'ai trop
parlé! »
Ils se trouvaient en ce moment sur des pentes fertiles au pied desquelles une riche cité impériale étendait à perte de vue ses dômes, ses terrasses, clochers brodés, tours et flèches de cathédrales où des croix de toutes formes, en marbre et en or, étince- laient dans le couchant paisible.
« J'espère qu'ils en ont, par ici, des cou-
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vents et des églises, reprit le bon vieillard, essayant de détourner la colère du Sei- gneur... ça fait plaisir au moins ! »
Mais vous savez que ce que Jésus méprise sur toute chose c'est le culte hypocrite et somptueux des Pharisiens, ces églises où Ton va à la messe par genre et ces cou- vents qui fabri- quent du garus et du chocolat; aussi pressait-il le pas sans ré- pondre, et les moissons étant très hautes, par- dessus les blés dans la descente, du formi- dable destructeur de l'humanité on ne voyait qu'un paquet de hardes sautillant au bout
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d'un bâton de routier.:.. Et donc, en cette ville où ils entrèrent, vivait un vieux, vieux empereur, le doyen des princes de l'Eu- rope comme il en était le plus juste et le plus puissant, qui gardait la guerre enchaînée aux essieux de ses canons et, par force ou per- suasion, empêchait les peuples de se dévorer entre eux.
Tant qu'il serait là, il y avait comme un accord tacite de chien à loup que les ouailles brouteraient tranquilles; après, par exemple, gare là-dessous! C'est pourquoi tout le monde y tenait, à la vie du bon empereur; pas une mère qui ne fût prête à s'ouvrir les veines pour lui faire du sang plus vermeil et plus riche.
Puis, soudainement, tout cet amour se tourna en haine, un mot d'ordre infernal circula :
« Tuons-le,.., c'est le bon tyran, le plus exécrable de tous, puisqu'il ne nous laisse pas même le droit à la révolte. «
Et sous le palais impérial miné, dynamité, dans la nuit du caveau où les conjurés s'ac- tivaient, de l'eau jusqu'à la ceinture, je vous
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103
laisse à deviner quel mystérieux compag-non aux yeux étincelants menait raaivredemort, fermant les cœurs à la peur, à la pitié, et quand le coup par tit, poussant le hourrah su-
prême....
Ah! le pau- vre empereur, on ne retrouva pas gros de lui sous les décombres! quelques flocons de barbe roussie, une main de jus- tice tordue par la flamme; et tout de suite la Guerre démuselée hurla, le ciel fut noir de corbeaux assem- blés au-dessus des frontières, la grande tuerie commença et ne flnit plus.
M
I06 PORT-TARASCON
Pendant que les peuples s'égorgeaient au moyen d'engins épouvantables, que de toutes parts sur Thorizon les villes prises d'assaut flambaient comme des torches, par les che- mins encombrés de bétail en déroute, de charrettes sans conducteurs, le long des champs en friche, des fleuves rouges de sang, des vignes et des moissons impitoyablement massacrées, Jésus de son pas allègre, tou- jours le bâton sur Tépaule et sur ses talons le bon vieux saint qui essayait vainement de le fléchir, Jésus tirait vers un pays très loin où professait un docteur fameux, du nom de M. Mauve.
M. Mauve, grand guérisseur d'hommes et de bêtes, dirigeant à sa volonté toutes les forces de la nature, avait quasiment trouvé la prolongation de la vie humaine ; il y était, il s'en fallait de ça, quand, une nuit, par la maladresse d'un nouveau garçon de labo- ratoire, très beau, très pâle, et qu'on ne revit jamais plus, plusieurs bocaux remplis
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de poisons très subtils restèrent débouchés, et au matin M. Mauve, en ouvrant sa porte, tomba raide asphyxié.
Du coup la vie humaine ne fut pas prolongée, bien au contraire ; car le savant collec- tionnait chez lui, pourTétude, une foule d'anciens fléaux, d'extra- ordinaires lè- pres d'Egypte et du Moyen Age, dont les germes évadés des cor- nues se répan- dirent par le monde entier et le désolèrent. Il y eut des pluies de crapauds, empestées et ignobles, comme du temps des Hébreux; puis des fièvres, jaune, maligne, cjuarte, tierce, seconde, des
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pestes, des typhus, un tas de maladies per- dues, greffées sur de toutes récentes, d'autres aussi qu'on ne connaissait pas encore, et dans le peuple tout cela s'appelait « le mal de M. Mauve ».
Dieu vous garde de ce mal terrible, mes enfants!
Les os fondaient comme du verre, les muscles s'effilochaient. On souffrait tant qu'on ne criait plus; les malades avant de mourir tombaient par morceaux, s'en allaient en bouillie sur les chemins, et la voirie n'avait pas assez de pelles ni de tombereaux pour les ramasser.
« Mâtin ! voilà une bonne affaire de foiteî... disait saint Pierre d'une voix faussement joyeuse où roulaient des larmes.... Et à pré- sent, Maître, si nous rentrions chez nous.... Je commence à me languir. »
Jésus savait bien que ce semblant de lan- guison cachait une grande pitié pour les hu- mains, et lui, pourtant si bon, s'était juré de les exterminer jusqu'au dernier. Il faut dire aussi qu'ils lui en avaient tant fait; on se lasse à la fin.
PORT-TARASCON
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Pour lors, continuant sa route sans répon- dre, il marchait dans la campag-nc avec son vieux serviteur par petit matin vert ( rose, lorsqu^à tra- vers les appels des coqs et toute la bramée ani- male qui salue le lever du jour, une clameur hu- maine vint jus- qu'à eux, un cri de femme montant à gran- des ondes, par épreintes, tantôt immense à dé- chirer tout rho- rizon, puis s'a- paisant en une longue plainte douce, à laquelle ceux qui Font entendue une fois ne peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commençait, un être arrivait au
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monde. Jésus, song-éur, s'arrêta. S'il en naissait toujours, à quoi servait de les dé- truire!... Et tourné vers le chaume d'où le cri était venu, il leva sa main blanche en me- nace.
« Pitié!... Maître, pitié pour les tout petits!» san^^-lota le brave saint Pierre.
Le Seigneur le rassura d'un mot.
A cet enfant de lait comme à tous ceux qui naîtraient dorénavant sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa pas demander ce que c'était, mais moi je peux vous le dire, mes amis. Jésus leur avait donné l'expérience à ces pauvres agneaux, et ce fut quelque chose de terrible.
Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'expérience de cet homme s'en allait avec lui. Mais voilà qu'après le don de Jésus il y eut sur la terre de l'expérience accu- mulée. Les enfants naquirent tristes, vieux, découragés; à peine les yeux ouverts, ils dé- couvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose abominable : des suicides d'enfants, des tout petits cherchant à se détruire de leurs menottes désespérées.
PORT-TARASCON III
Et cependant ce n'était pas encore assez, la race maudite ne voulait pas s'éteindre et s'obstinait à vivre quand même.
Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux femmes le goût de l'amour, le sentiment de la beauté. 11 n'y eut plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la prière ni dans la volupté. On ne cherchait plus que l'oubli de tout, on n'aspirait qu'au sommeil.... Oh! dormir..., ne plus penser, ne plus vivre....
Elle était, comme vous voyez, dans un bien triste état, la pauvre humanité, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car l'infatigable exterminateur hâtait de plus en plus sa besogne. Il parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au bout du bâton, son compagnon derrière lui, bien las, bien courbé, les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses joues, à mesure que le Maître sur son pas- sage déchaînait les volcans, les cyclones et les tremblements de terre.
Or, un beau matin d'Assomption, comme Jésus marchait sur la mer, ^dissant à la sur-
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PORT-TARASCON
face des flots ainsi que nous le montrent les Écritures, il arriva au milieu des îles de
rOcéanie, dans ces
mêmes parages du
Pacifique que nous
traversons en ce
moment.
D'un bouquet d'iles tout ver- doyant venaient jusqu'à lui sur la brise de mer des voix de femmes et d'en- fants qui chan- taient des canti- ques proven- çaux.
« Té ! s'écria
saint Pierre, on
dirait des airs de
Tarascon. »
Jésus se tourna à demi :
« De mauvais chrétiens, je crois, ces Ta-
rasconnais:
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PORT-TARASCON
Il3
— Oh! Maitre, ils se sont bien amendés de- puis les temps », s'empressa de répondre le bon saint, craignant que sur un signe de la main divine Tîle dont ils appro- chaient ne s'en- gloutît sous les flots.
Cette île, vous Tavez deviné, n'était autre que Port-Tarascon, où les habitants, en rhonneur de
l'Assomption, faisaient une procession so- lennelle.
Et quelle pro- cession, mes en- fants !
D'abord les pénitents, tous les pénitents, des bleus, des blancs, des gris, de toutes les couleurs, précédés de leurs clochettes qui
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114 PORT-TARASCON
mêlaient ensemble leurs notes de cristal et d'argent. Après les pénitents, les confréries de femmes, tout de blanc vêtues et cou- vertes de longs voiles comme les saintes du Paradis. Puis venaient les vieilles ban- nières, si hautes que les figures de saints, aux auréoles tissées en or dans les étoffes de soie, semblaient descendre du ciel au- dessus de la foule. Le Saint-Sacrement avan- çait ensuite, sous son dais de velours rouge, très lent, très lourd, surmonté de grands pa- naches, près duquel les enfants de chœur portaient au bout de longs bâtons dorés de grosses lanternes vertes où brûlaient de petites flammes. Et tout le peuple suivait, jeunes et vieux, chantant et priant tant qu'ils avaient de souffle.
La procession se déroulait tout autour de fîle, tantôt sur la plage, tantôt au versant des collines, tantôt sur les sommets où les grands encensoirs, balancés, lais- saient de légères fumées bleues dans le soleil.
Saint Pierre ébloui murmura : « Que c'est beau!... » sans une parole de plus, car il
PORT-TARASCON Iï5
désespérait de fléchir son compagnon, après tant de vaines tentatives; mais justement il se trompait.
Le fils de Thomme, touché au cœur par ces transports de foi naïve, regardait flotter les bannières de Port-Tarascon, et son- geait, immobile sur la crête des vagues, regrettant pour la première fois sa mission de mort.
Soudain il leva son pâle et doux visage et, dans le silence de la mer apaisée, d'une forte voix qui remplit Tunivers il cria vers le ciel :
<^ Père, Père, un sursis!... »
Et ils se comprirent sans plus parler, le Père et le Fils, à travers le clair espace.
*
Le père Bataillet en était là de son récit. L'auditoire silencieux restait sans bouger de place, très ému, quand tout à coup, du haut de la passerelle du Tiitu-panpan, le capitaine Scrapouchinat cria :
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PORT-TARASCON
« L'île de Port-Tarasc'on est en vue, mon- sieur le Gouverneur. Avant une heure nous serons dans la rade. »
Alors tout le monde fut debout et il v eut un grand brouhaha.
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VI
Varrivée à Port-Tarascon. — Personne. — Débarqnement des milices. — Piiarma.,. Bézu.... — Bravida prend le contact. — Terrible catastrophe. — Un pliarmacien tatoué
« Que diable est ceci?... personne au-de- vant de nous..., » ditTartarin, le tumulte des premiers cris de joie apaisé.
Sans doute le navire n'avait pas encore été sisrnalé de la terre.
Il8 PORT-TARASCON
Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulèrent à travers deux longues îles d'un vert gras, d\in vert rhumatisme, entre les- quelles le steamer venait de s'engager.
Tous les regards étaient tournés vers le rivage le plus proche, une étroite bande de sable, large de quelques mètres seulement; au delà, des pentes raides toutes couvertes d'un écroulement de sombre verdure depuis les sommets jusqu'à la mer.
Quand l'écho des coups de canon eut cessé de gronder, un grand silence enveloppa de nouveau ces îles d'aspect sinistre. Toujours personne ; et le plus inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni port, ni fort, ni ville, ni jetées, ni bassins de radoub..,, rien!
Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui déjà donnait des ordres pour le mouillage :
« Êtes-vous bien sûr, capitaine?-.,. »
L'irascible long-cours répondit par une salve de jurons. S'il était sûr, coquin de sort î . . . il connaissait son métier peut-être, nom d'un tonnerre!... il savait conduire son navire!...
« Pascalon, allez me chercher la carte de l'île..., » fit Tartarin, toujours très calme.
PORT-TARASCON I IQ
Il possédait heureusement une carte de la colonie, dressée à une très grande échelle, où étaient minutieusement détaillés caps, golfes, rivières, montagnes, et jusqu'à rem- placement des principaux monuments de la ville.
Elle fut aussitôt étalée, etTartarin, entouré de tous, se mit à l'étudier en suivant du doigt.
Bien cela; ici. File de Port-Tarascon..., l'autre île en face, là..., le promontoire chose..., très bien.... A gauche les récifs de coraux... parfaitement.... Mais alors, quoi? La ville, le port, les habitants, qu'est-ce que tout ça était devenu?
Timide, bégayant un peu, Pascalon sug- géra que peut-être il y avait là-dessous une farce de Bompard, si connu en Tarascon pour ses plaisanteries.
« Bompard peut-être, fit Tartarin... mais Bézuquet, un homme de toute prudence, de tout sérieux.... Du reste, pour si farceur qu'on soit, on n'escamote pas une ville, un port, des bassins de carénage. »
A la longue-vue, on apercevait bien sur la
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côte quelque chose comme une baraque; mais les récifs de coraux ne permettaient pas au navire d'approcher davantage et, à cette
distance, tout se perdait dans le vert noir des feuillages.
Très perplexes, tous regardaient, déjà prêts pour le débarquement, leurs paquets à la
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main, la vieille douairière crAigueboulide elle-même portant sa petite chaufferette, et, dans la stupéfaction générale, on entendit le Gouverneur en personne murmurer à demi-
voix : « C'est vraiment bien extraordi- naire!... »
Tout à coup il se redressa :
« Capitaine, faites armer le grand canot. Commandant Bravida, sonnez à la milice. »
Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que
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Bravida faisait l'appel, Tartarin, plein d'ai- sance, rassurait les dames :
« Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement.... »
Et aux hommes, à ceux qui ne venaient pas à terre : « Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous là, que personne ne bouge. »
Ils n'avaient garde de bouger, l'entou- raient, disaient comme lui : « Oui, monsieur le Gouverneur.... Tout va s'expliquer... cer- tainement. ... « Et en ce moment Tartarin leur paraissait immense.
Dans le grand canot, il prit place avec son secrétaire Pascalon, son chapelain le Père Bataillet, Bravida, Tournatoire, Excourba- niès et la milice, tous armés jusqu'aux dents, sabres, haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester à trente-deux coups.
A mesure qu"on se rapprochait de ce silen- cieux rivage où rien ne remuait, on distin- guait un vieil appontement en madriers et planches, tout rongé de mousse dans une eau croupie. Que ce fût là cette jetée sur
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laquelle les naturels venaient au-devant des passagers de la Farandole, voilà qui sem- blait incroyable. Un peu plus loin apparaissait une espèce de vieille baraque, aux fe- nêtres fermées de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient un reflet sanglant dans Teau morte. Un toit de planches la recouvrait, mais crevassé, disjoint.
Sitôt débar- qués, ce fut là que Ton courut. Une ruine, à Tin- té rieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se voyaient à travers la toiture, le plancher
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gondolé s'effritait en pourriture de bois, d'énormes lézards disparaissaient dans les crevasses, des bêtes noires grouillaient le long des murs, de visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en en- trant le premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras. Partout une odeur d'humide, de moisi, écœurante et fade.
A quelques débris de cloisons encore debout, on reconnaissait que la baraque avait été divisée en compartiments étroits, comme des boxes d'écurie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient en lettres d'un pied ces mots : Phanna.,. Dézu.... Le reste avait disparu, mangé par la moisissure; mais pour deviner « Pharmacie Bézuquet », il ne fallait pas être grand clerc.
« Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce ver- sant de file était malsain, et après un essai de colonisation ils sont allés s'installer de l'autre côté. »
Puis, d'une voix décidée, il donna l'ordre au commandant Bravida de partir en recon- naissance à la tête de la milice : il pousserait
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jusqu'en haut de ki montagne; de là, explo- rerait le pays et verrait certainement fumer les toits de la ville.
« Dès que vous aurez pris le contact, vous nous avertirez par une mousquetade. »
Quant à lui, il resterait en bas, au quartier général, avec son secrétaire, son chapelain et quelques autres.
Bravida et le lieutenant Excourbaniès ran- gèrent leurs hommes et se mirent en route. Les miliciens avancèrent en bon ordre; mais le terrain montant, recouvert d\ine mousse algueuse et glissante, rendait la marche dif- ficile, et les rangs ne tardèrent pas à se di- viser.
On traversa un petit ruisseau, sur le bord duquel restaient quelques vestiges d\in la- voir, un battoir oublié, tout cela verdi par cette mousse dévorante, envahissante, qu'on retrouvait à chaque pas. Un peu plus loin, les traces d'une autre construction, qui sem- blait avoir été un blockhaus.
Le bon ordre des milices acheva de se désorganiser par la rencontre de centaines de trous très rapprochés les uns des autres,
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traîtreusement masqués d'une végétation de ronces et de lianes.
Plusieurs hommes s'y effondrèrent avec un grand fracas de buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur chute de ces gros lézards pareils à ceux de la baraque. Ces trous n'étaient pas trop profonds, rien que de légères excavations creusées en aligne- ment.
« On dirait un ancien cimetière, » observa le lieutenant Excourbaniès. Cette idée lui venait de vagues apparences de croix, faites de branches entrelacées, maintenant rever- dies, retournées à la nature, et prenant des formes de ceps de vigne sauvage. En tous cas un cimetière déménagé, car il n'y restait plus trace d'ossements.
Après une pénible escalade à travers d'épais fourrés, ils arrivèrent enfin sur la hauteur. On y respirait un air plus sain, renouvelé par la brise et tout chargé des sen- teurs marines. Au loin s'étendait une grande lande après laquelle les terrains redescen- daient insensiblement vers la mer. La ville devait être par là.
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' Un milicien, le doigt tendu, montra des fumées qui montaient, pendant qu'Excour- baniès criait d'un ton joyeux : « Écoutez..., les tambourins..., la farandole! »
11 n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien la vibration sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon venait au-devant d'eux.
On voyait déjà les gens de la ville, une foule émergeant là-bas des pentes, à l'extré- mité du plateau.
« Halte! dit subitement Bravida, on dirait des sauvages. »
En tête de la bande, devant les tambourins, un grand noir dansait, maigre, en tricot de matelot, des lunettes bleues sur les yeux, brandissant un tomahawk.
Les deux troupes arrêtées et s'observant à distance, tout à coup Bravida partit d'un éclat de rire. « C'est trop fort!... Ah! le farceur..., » et, rengainant son sabre au fourreau, il se mit à courir en avant. Ses hommes le rappelaient : « Commandant!... commandant!... »
Mais il ne les écoutait pas, courait toujours, et croyant s'adresser à Bompard criait au
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danseur en approchant : « Connu, mon bon..., trop sauvage..., trop nature.... »
L'autre continuait à danser en faisant tournoyer son arme; et quand le malheureux Bravida s'aperçut qu'il avait en face de lui un véritable Canaque, il était trop tard pour éviter le terrible coup de casse-tête qui dé- fonça son casque en liège, fit sauter sa pauvre petite cervelle et retendit raide.
En même temps éclatait une tempête de hurlements, de flèches et de balles. En vovant tomber leur commandant les miliciens avaient fait feu d'instinct, puis s'étaient enfuis sans s'apercevoir que les sauvages faisaient de même.
D'en bas Tartarin entendit la fusillade. « Ils ont pris le contact, » dit-il allègrement. Mais sa joie se changea en stupeur lorsqu'il vit sa petite armée revenir en désordre, bon- dissant à travers bois, les uns sans chapeaux, d'autres sans souliers, jetant tous le même cri terrifiant : « Les sauvages!... les sau- vages î... » Il y eut un moment de panique effroyable. Le canot prit le large et se sauva à toutes rames. Le Gouverneur courait sur le
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rivage, clamant : « Du sang-froid !.. du sang- froid î... >^ d'une voix blanche, d'une voix de goéland en détresse qui redoublait la peur de tous.
Le pêle-mcle du sauve- qui-peut se prolon- gea quelques in- stants sur rétroite bande de sable; mais comme on ne cavait de quel côté fuir, on Unit par se rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se montrant, on put se reconnaître, s'interroger.
« Et le comman- dant ?
— Mort. »
Quand Excourbaniès eut raconté la funeste méprise de Bravida, Tartarin s'écria : « Malheureux Pla- cide!... Aussi quelle imprudence... en pays ennemi.... Il ne* s'éclairait donc pas!... »
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l30 PORT-TARASCON
Tout de suite il donna Tordre de placer des sentinelles, qui, désignées, s'éloignèrent lentement deux par deux, bien décidées à ne pas trop s'écarter du gros de la troupe. Puis on se réunit en conseil, pendant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un blessé qui avait reçu une flèche empoisonnée et enflait à vue d œil d'une façon extraordi- naire.
Tartarin prit la parole :
« Avant tout, éviter l'etTusion du sang. )) Et il proposa d'envoyer le Père Bataillet, avec une palme qu'il agiterait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait du côté de l'ennemi et ce qu'étaient devenus les pre- miers occupants de l'Ile.
Le Père Bataillet se récria : « Ah! 1 jL... Une palme!... J'aimerais mieux votre win- chester à trente-deux coups.
— Hé! bien, si le Révérend ne veut pas y aller, j'irai, moi, reprit le Gouverneur. Seule- ment, vous m'accompagnerez, monsieur le chapelain, car je ne sais pas assez le pa- poua....
— Moi non plus, je ne le sais pas.
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— Comment, diable!... Mais alors qu'est- ce que vous m'apprenez depuis trois mois?*... Toutes les leçons que j'ai prises pendant la traversée, quelle lani>'ue était-ce donc?'... »
Le Père Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il était, se tira d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua de par ici, mais le papoua de par là-bas.
Pendant la discussion, une nouvelle pa- nique se pro'duisit, des coups de fusil éclatèrent dans la direction des sentinelles, et de la profondeur du bois sortit une voix éperdue c]ui criait avec l'accent de Ta- rascon :
a Ne tirez pas..., mille noms de noms!... ne tirez pas! '>
Une minute après, bondissait des brous- sailles un être bizarre, hideux, couvert de tatouages vermillon et noir qui lui faisaient comme un maillot de clown de la tête aux pieds. C'était Bézuquet.
« Té!... Bézuquet!
— Eh! comment va?
— Comment se fait-il?...
■ — Mais où sont les autres?
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— Et la ville, et le port, et le bassin de
radoub?
— De la ville, répondit le pharmacien en montrant la baraque en ruine, voilà ce qui
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reste; des habitants, voici, — et il se dési- gnait lui-même. — Mais avant tout, jetez- moi vite quelque chose sur le corps pour cacher les abominations dont ces misérables m'ont couvert. »
« Té!... Bczuquctî.
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De vrai, toutes les imaginations les plus immondes de sauvages en délire lui avaient été dessinées sur la peau à coups de poinçon.
Excourbaniès lui donna son manteau de Grand de première classe, et, après s'être réconforté dïine lampée d'eau-de-vie, l'infor- tuné Bézuquet commença, avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et l'élocution tarasconnaise :
« Si vous fûtes doulcureuscmeut surpris ce matin en voyant que la ville de Port-Taras- con n'existait que sur la carte, pensez si nous autres de la Farandole et du Lucifer, en arrivant....
— Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant les sentinelles, à la lisière du bois, donner des signes d'inquiétude. Je crois qu'il sera plus sage que vous fassiez votre récit à bord. Ici, les cannibales peuvent nous sur- prendre.
— Pas du tout.... Votre fusillade les a mis en fuite... Ils ont tous quitté l'Ile, et j'en ai profité pour m'évader. »
Tartarin insista. Il préférait le récit de Bézuquet à bord, devant le grand Conseil réuni. La situation était trop grave.
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PORT-TARASCON
On héla le canot, qui depuis le commence- ment de réchauffourée se tenait lâchement à distance, et Ton regagna le navire, où tout le monde attendait avec angoisse le résultat de la première reconnaissance.
vil
Continuez, Dézuqucl.... — Le duc de Mous est-il ou non un imposteur ? — U avocat Franquebalnie. — « Veruni enini vero, » le (<• parce que du parce qu^ est-ce y>, — Un plé- biscite. — Le « Tutu-panpan » disparait à r horizon.
Sinistre, cette odyssée des premiers occu- pants de Port-Tarascon, racontée dans le salon du Tutu-panpan, devant le Conseil où siégeaient les Anciens, le Gouverneur, les
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Directeurs, les Grands de première et de deuxième classe, le capitaine Scrapouchinat et son état-major, tandis qu'en haut, sur le pont, les passagers, fiévreux d'impatience et de curiosité, ne percevaient cjue le bour- donnement soutenu de la basse-taille du pharmacien et les violentes interruptions de son auditoire.
D'abord, sitôt rembarquement, la Faran- dole h peine sortie du port de Marseille, Bom- pard, gouverneur provisoire et chef de l'expé- dition, brusquement pris d'un mal étrange, de forme contagieuse, disait-il, s'était fait descendre à terre, passant ses pouvoirs h Bézuquet.... Heureux Bompardî... On eût dit qu'il devinait tout ce qui les attendait là-bas.
A Suez, trouvé \q Lucifer en trop mauvais état pour continuer sa route et transbordé sa cargaison sur la Farandole déjà bondée.
Ce qu'ils avaient souffert de la chaleur, sur ce damné navire! Restait-on dehors, on fondait au soleil, si l'on descendait, on étouffait, serrés les uns contre les autres.
Aussi, en arrivant à Port-Tarascon, malgré la déception de ne rien trouver du tout, ni
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ville, ni port, ni constructions d'aucune sorte, on avait un tel besoin de s'espacer, de se détendre, que le débarquement sur cette île déserte leur semblait un soulagement, une vraie joie. Le notaire Cambalalette, le cadas- treur, les avait même égayés d'une chanson- nette comique sur le cadastre océanien. Ensuite étaient venues les réflexions sé- rieuses.
« Nousdécidâmes alors, dit Bézuquet, d'en- voyer le navire à Sidney pour en rapporter des matériaux de construction et vous faire passer la dépêche désespérée que vous avez reçue. »
De toutes parts des protestations écla- tèrent.
c( Une dépêche désespérée?...
— Quelle dépêche?..,
— Nous n'avons pas reçu de dépêche.... » La voix de Tartarin domina le tumulte :
« En fait de dépêche, mon cher Bézuquct, nous n'avons eu que celle où vous racontiez la belle réception que vous avaient faite les indioxnies et le Te Dciim chanté à la cathé- drale. »
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Les yeux du pharmacien s'élargissaient de stupeur :
« Un Te Dciim à la cathédrale ! quelle cathédrale >
— Tout s'expliquera ... Continuez, Ferdi- nand.... dit Tartarin,
— Je continue..., » répondit Bézuquet.
Ec son récit devint de plus en plus lugubre.
Les colons s'étaient mis coura^-eusementà l'œuvre. Possédant des instruments aratoires, ils commencèrent à défricher; seulement le terrain était exécrable, rien ne poussait. Puis vinrent les pluies..,.
Un cri de l'auditoire interrompit de nou- veau l'orateur :
« Il pleut donc?
— S'il pleut!... Plus qu'à Lyon.... Plus qu"cn Suisse.... Dix mois de l'année. »
Ce fut une consternation. Tous les regards se tournèrent vers les hublots, à travers les- quels on distinguait des brumes épaisses, des nuées immobiles sur le vert noir, le vert rhumatisme de la côte.
« Continuez, Ferdinand, » dit Tartarin.
Et Bézuquet continua.
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Avec les pluies perpétuelles, les eaux stai^manles, les lièvres, la malaria, le cimetière fut bien vite inauguré. Aux maladies s'ajou- taient Tennui, la lan- gnison. Les plus vail- lants n'avaient même pas le courage de tra- vailler, tellement s'a- mollissaient les corps dans ce climat tout dé- trempé.
On se nourrissait de conserves ainsi que de lézards, de serpents apportés par les Pa- pouas campés de l'autre côté de nie, et qui, sous prétexte de vendre le produit de leur pêche et de leur chasse, se glis- saient astucieusement dans la colonie, sans que personne se méfiât d'eux.
Si bien qu'une belle nuit les sauvages en- vahirent le baraquement, pénétrant comme
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des diables par la porte; par les fenêtres, par les ouvertures du toit, s'emparèrent des armes, massacrèrent ceux qui tentaient de résister et emmenèrent les autres à leur camp.
Pendant un mois ce fut une suite ininter- rompue d'horribles festins. Les prisonniers, à tour de rôle, étaient assommés à coups de casse-téte, rôtis sur des pierres brûlantes dans la terre, comme des cochons de lait, et dévorés par ces sauvages cannibales....
Le cri d'horreur poussé partout le conseil porta la terreur jusque sur le pont, et le gou- verneur eut à peine la force de murmurer encore : « Continuez, Ferdinand. »
Le pharmacien avait vu disparaître ainsi, un par un, tous ses compagnons, le doux père \'ezole, souriant et résigné, disant : « Dieu soit loué! » jusqu'à la fin, le notaire Cambalalette, le joyeux cadastreur, trouvant la force de rire même sur le gril.
«Et les monstres m'ont obligé d'en man- ger, de ce pauvre Cambalalette, » ajouta Bé- zuquet tout frémissant encore de ce souvenir.
Dans le silence qui suivit, le bilieux Cos-
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tecaldc, jaune, la bouche tordue de rai^'e, se tourna vers le g-ouverneur :
« Pas moins, vous nous aviez dit, vous aviez écrit et Hiit écrire qu'il n'y avait pas
d'anthropophag-esî »
0^i^^p'
Et comme le gouverneur accablé baissait la tête, Bézuquet répondit :
« Pas d'anthropophages î... C'est-à-dire qu'ils le sont tous. Ils n'ont pas de plus grand régal que la chair humaine, surtout la nôtre, celle des blancs de Tarascon, à ce
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point qu'après avoir mangé les vivants ils ont passé aux morts. Vous avez vu Fancicn cimetière:' 11 n'y reste rien, pas un os; ils ont tout raclé, nettoyé, torché comme les assiettes chez nous, quand la soupe est bonne ou qu'on nous sert une carbonade à Taïoli.
— ■ Mais vous-même, Bézuquet, demanda un Grand de première classe, comment fùtes- vous épargné? »
Le pharmacien pensait qu'à vivre dans les bocaux, à mariner dans les produits phar- maceutiques, menthe, arsenic, arnica, ipéca- cuana, sa chair à la longue avait pris un goût d'herbages qui ne leur allait sans doute pas, à moins qu'au contraire, justement à cause de son odeur de pharmacie, on ne l'eût gardé pour la bonne bouche.
Le récit terminé :
« lié bien, maintenant, qu'est-ce que nous faisons? interrogea le marquis des Espa- zettes.
— Q)uoi, qu'est-ce que vous faites?... dit Scrapouchinat de son ton hargneux, vous n'allez toujours pas rester ici, je pense.- ^>
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■ On s écria de tous côtes :
« Ah! non.... Bien sûr que non....
— ... Quoique je ne sois payé que pour vous amener, continua le capitaine, je suis prêt à rapatrier ceux qui voudront. »
En ce moment tous ses défouts de caractère lui furent pardonnes. Ils oublièrent qu'ils n'étaient pour lui que des « singes verts » bons à fusiller. On Tentoura, on le félicita, les mains se tendaient vers lui. Au milieu du bruit, la voix de Tartarin se fit tout à coup entendre, sur un ton de grande dignité :
« Vous ferez ce que vous voudrez, mes- sieurs, quant à moi, je reste. J'ai ma mission de gouverneur, il faut que je la remplisse. »
Scrapouchinat hurlait :
« Gouverneur de quoi ^ puisqu'il n'y a rien r »
Et les autres :
« Le capitaine a raison..., puisqu'il n'y a rien.... »
Mais Tartarin :
« Le duc de Mons a ma parole, messieurs.
— C'est un filou, votre duc de Mons, dit Bézuquet, je m'en suis toujours douté, même avant d'en avoir la preuve.
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— Où est-elle cette preuve -^
— Pas dans ma p(3che toujours! » Et d'un geste pudique le pharmacien serrait autour de son corps le manteau de Grand de pre- mière classe qui abritait sa nudité tatouée. « Ce qu'il y a de sûr, c'est que Bompard ago- nisant m"a dit, au moment de quitter la Fa- randole : « iMéiiez-vous du Belge, c'est un bla- « gueur.... » S'il avait pu parler, m'en dire davantage,.., mais la maladie ne lui en lais- sait pas la force. »
D'ailleurs, quelles meilleures preuves pou- vait-on avoir que cette île même, infertile, malsaine, où le duc les avait envoyés pour défricher et coloniser, et ces fausses dépê- ches....
Un grand mouvement se fit dans le con- seil, tous parlant à la fois, approuvant Bézu- quet, accablant le duc d'injurieuses épithètes : « menteur..., blagueur..., sale Belge î... »
Tartarin, héroïque, leur tenait tête à tous : « Jusqu'à preuve du contraire, je ré- serve mon opinion sur monsieur de Alons....
— La nôtre est faite, d'opinion..., un vo-
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ai .
9 » •
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— lia pu être imprudent, mal éclairé lui- même....
— Ne le défendez pas, il mérite le bagne....
— Quant à moi, nommé par lui Gouver- neur de Port-Tarascon, je reste à Port- Tarascon....
— Restez -y seul, alors.
— Seul, soit, si vous m'abandonnez. Qu'on me laisse des outils de labour....
— Mais puisque je vous dis que rien ne vient, lui cria Bézuquet.
— Vous vous vêtes mal pris, Ferdinand. » Alors Scrapouchinat s'emporta, frappant
du poing la table du Conseil.
« Il est fou!... Je ne sais ce qui me tient de remmener de force et, s'il résiste, de le fusiller comiiie un singe vert.
— Essayez donc, coquin de sort! ^) Bouffant de colère, le geste menaçant, le
Père Bataillet venait de se dresser aux côtés de Tartarin. Il y eut échange de violentes paroles, de locutions tarasconnaises telles que : « Vous manquez de sens.... Vous dé- pariez.... Vous diies des choses qui ne sont pas de diiw... »
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Dieu sait comment tout cela eût fini sans l'intervention de Tavocat Franquebalmc, directeur de la justice.
C'était, ce Franquebalme, un avocat très disert, aux arguments émaillés de ioiiies fois et quanics, lune pari, d'autre part, aux dis- cours cimentés à la romaine, solides comme l'aqueduc du pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'éloquence et de logique cicé- roniennes, déduisant toujours par veruni enim vero le parce que du parce qu est-ce, il profita du premier moment d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles pé- riodes qui se déroulaient sans fin, émit l'avis d'un plébiscite.
Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui voudraient rester, resteraient; d'autre part ceux qui voudraient s'en aller, s'en iraient avec le navire, après que les charpentiers du bord auraient reconstruit la errande maison et le blockhaus.
Cette motion de Franquebalme, qui met- tait tout le monde d'accord, une fois adoptée, sans plus tarder on fit commencer le vote.
Une grande agitation se produisit sur le
PORT-TARASCON I49
pont et dans les cabines, dès qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes et g-émissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en l'achat des fameux hectares ; allaient-ils donc tout perdre, renoncer à ces terres qu'ils avaient payées, à leur espoir de colonisation?* Ces raisons d'intérêt les pous- saient à rester, mais aussitôt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans l'hésitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et mouillée derrière laquelle on s'ima- ginait le désert et les cannibales, la per- spective d'être mangés comme Cambalalette, rien de tout cela n'était encourageant, et les désirs se tournaient alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonnée.
La foule des émigrants remplissait le na- vire d'un grouillement de fourmilière dé- vastée. La vieille douairière d'Aigueboulide errait sur le pont, sans lâcher sa chaufferette ni sa perruche.
Au milieu de la rumeur des discussions qui précédaient le vote, on n'entendait que des imprécations contre le Belge, le sale Belge.... Ah' ce n'était plus Ai. le duc de
100 PORT-TARASCON
Monsî... Le sale Belge. ..'. On disait cela les dents serrées, le poing tendu.
Malgré tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante votèrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart étaient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur laisser leurs fonctions et leurs titres.
De nouvelles discussions s'élevèrent pour le partage des vivres entre les partants et les restants.
« Vous vous ravitaillerez à Sidney », disaient ceux de Tile à ceux du navire.
— Vous chasserez et vous pécherez, répon- daient les autres, qu'avez-vous besoin de tant de conserves?" »
La Tarasque donna lieu aussi à de terribles débats. Retournerait-elle à Tarasconr... Resterait-elle h la colonie?'...
La dispute fut très ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaça le Père Bataillet de le faire passer par les armes.
Pour maintenir la paix, l'avocat Franque- balme dut employer de nouveau toutes les ressources de sa sagesse de Nestor et foire
PURT-TAKASCON K"^ I
intervenir ses judicieux vcrum cnim vcro. Mais il eut beaucoup de peine à calmer les esprits, surexcités en dessous par cet hypo- crite Excourbaniès c]ui ne cherchait ciu'à entretenir la discorde.
Velu, hirsute, criard, avec sa devise de « Feu dé brut..., faisons du bruit!... » le lieutenant de la milice était tellement du Midi c]u'il en était nègre, et nègre pas seulement par la noirceur de la peau et les cheveux crépus, mais aussi par sa lâcheté, son désir de plaire, dansant toujours la bamboula du succès devant le plus fort, devant le capitaine Scrapouchinat entouré de son équipage quand on était à bord, devant Tartarin au milieu de la milice quand on se trouvait à terre. A chacun d'eux il expliquait différem- ment les raisons qui le décidaient à opter pour Port-Tarascon, disant cà Scrapouchinat:
« Je reste parce que ma femme va s'accou- cher, sans quoi.... »
Et à Tartarin :
« Pour rien au monde je ne ferai route encore avec cet ostrogoth. »
Enfin, après bien des tiraillements, le
ID2
PORT-TARASCON
partage se termina tant -bien que mal. La Tarasque restait à ceux du navire en échange d'une caronade et d'une chaloupe.
Tartarin avait arrache, pièce à pièce, vivres, armes et caisses d'outils.
1
Pendant plusieurs jours il y eut un perpé- tuel va-et-vient de canots chargés de mille choses, fusils, conserves, boites de thon et de sardines, biscuits, provisions de pâtés d'hirondelles et de pains-poires.
En même temps la cognée résonnait dans
Un perpétuel va-et-vient de canots chargét de mille choses.,,.
PORT-TARASCON IDD
les bois, où Ton faisait force abattages pour la réparation de la grande maison et du blockhaus. Les sonneries du clairon se mêlaient au bruit des haches et des marteaux. Dans le jour les miliciens en armes gardaient les travailleurs, par crainte dïine attaque des sauvages; la nuit, ils restaient campés sur le rivage, autour des bivouacs. « Pour se rompre au service en campagne, » disait Tartarin.
Quand tout fut prêt, on se quitta un peu fraîchement. Les partants jalousaient les restants; ce qui ne les empêchait pas de dire sur un petit ton moqueur : « Si ça marche, écrivez-nous, alors nous revien- drons.... »
De leur côté, malgré leur apparente con- fiance, bien des colons auraient préféré être à bord.
L'ancre dérapée, le navire tira une salve de coups de canon, et la caronade, servie par le Père Bataillet, répondit de la terre, pendant qu'Excourbaniès jouait sur sa clarinette : Don voyage, cher Du- mol Ici.
i56
PORT-TARASCON
N'importe î Quand \c Tiiiii-panpan eut doublé le promontoire et définitivement disparu, bien des yeux se mouillèrent sur le rivage, et la rade de Port-Tarascon devint
subitement immense.
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LIVRE DEUXIEME
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MÉMORIAL
DE
PORT-TARASCON
Journal rédig-é
Par le secrétaire PASCALON
Où se trouve consigné tout ce qui a été dit et fait
dans Ij colonie libre
sous le Gouvernement de Tartarin.
20 décembre i8v8i. — J'entreprends de con- signer sur ce registre les principaux événe- ments de la colonie.
l60 PORT-TARASCOiN
J'aurai du mal, avec toute la l^iesognc qui m'incombe déjà : directeur du secrétariat, tant de paperasses administratives, et puis, dès que j'ai une minute, quelques vers pro- vençaux brouillonnes à la hâte, car il ne faut pas que les fonctions officielles tuent le Fé- libre en moi.
Enfin j'essayerai, et ce sera curieux, un jour, de lire ces débuts de Thistoire d'un grand peuple. Je n'ai parlé à personne du travail que je commence aujourd'hui, pas même au Gouverneur.
A noter d'abord la bonne tournure des affaires depuis huit jours que le Tiiîii-Pan- pan est parti. On s'installe. Le drapeau de Port-Tarascon, qui porte la Tarasque écar- telée sur les couleurs françaises, flotte au sommet du blockhaus.
C'est là qu'est établi le Gouvernement, c'est-à-dire notre Tartarin, les directeurs et les bureaux. Les directeurs célibataires, comme moi, M. Tournatoire, directeur de la santé, ec le Père Bataillet, grand chef de Tartillerie et de la marine, sont logés au Gouvernement, et mangent à la table de
PORT-TARASCON l6l
Tartarin. M. Costccaldc et M. Excourbanics, qui sont mariés, mang-cnt et couchent en
ville.
Nous appelons en ville la grande maison que les charpentiers du Tuiu-Panpan ont remise en état. On a fait tout autour une sorte de boulevard, auquel on a donné pom- peusement le nom de Tour-de-Ville, comme h. Tarascon. L'habitude est déjà prise parmi nous. On dit : « Nous irons en ville, ce soir.... Êtes-vous allé en ville, ce matin?... Si nous allions en ville?... » Et cela semble tout naturel.
Le blockhaus est séparé de la ville par un ruisseau que nous appelons le Petit-Rhône. De mon bureau, quand la fenêtre est ou- verte, j'entends les battoirs des laveuses, toutes penchées le long de la berge, leurs chants, leurs appels en ce parler provençal si coloré, si pimpant, et je peux me croire encore au pays.
Une seule chose me gâte le séjour du Gou- vernement : la poudrière. On nous a laissé une grande quantité de poudre déposée dans le sous-sol avec des provisions de diverse
21
i6:
PORT-TARASCON
nature, ail, conserves, liquides, réserves d'armes, d'instruments et d'outils. Le tout soigneusement cadenassé; mais c'est égal, de penser qu'on a là, sous les pieds, une
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si grande quantité de matières combustibles et explosibles, la peur vous prend, surtout la nuit.
25 septembre. — Hier, Mme Excourba-
PORT-TARASCON
l63
nies s'est heureusement accouchée* d\in gros garçon, le premier citoyen inscrit sur les re- gistres d'état civil de Port-Tarascon. Il a été baptisé en grande cérémonie à Sainte-Marthe
V
J^oAi^T
des Lataniers, notre petite église provisoire construite en bambous et à toiture de larges feuilles. J'ai eu le bonheur d'être parrain et d'avoir
I. Locution tarasconnaisc. Le Mémorial en four- mille; on n'a pas cru devoir y retoucher.
164 PORT-TARASCON
pour commère Mlle Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si jolie, si bravetle sous les taches de lumière qui filtraient à travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du toit!
Toute la ville se trouvait là. Notre bon Gouverneur a prononcé de belles paroles qui nous ont tous émus, et le Père Bataillet a raconté une de ses plus jolies légendes.
Partout, ce jour-là, les travaux ont été suspendus, comme un jour de fête. Après le baptême, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le monde était en joie; il semblait que le nouveau-né apportât de Tespoir et du bonheur à la colonie. Le Gouvernement a fait distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous avions mis rôtir un porc sauvage tué par le marquis, le premier fusil de file après Tar- tarin.
Le dîner fini, resté seul avec mon bon maître, je le sentais si affectueux, si paternel, que je lui ai avoué mon amour pour Mlle Clo- rinde. Il a souri, il le connaissait, et m'a pro-
PORT-TARASCON
l65
mis d'intervenir, plein de paroles encoura- geantes.
Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, très fière de ses orig-ines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne famille, sans doute, rien à nous re- procher, mais ayant tou- jours vécu bourgeois. J'ai aussi con- tre moi ma timidité, mon léger bégaye- . ( \^
ment.Jecom- V^.^*^ menée en plus '^^ à me déplu- mer un peu dans le haut. . . . 11 est vrai que la direction du secrétariat à
'^^^m
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mon acre
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Ah ! s'il n'y avait que le marquis ; lui, pardi ! pourvu qu'il chasse.... Ce n'est pas comme la
l66 PORT-TARASCON
marquise, avec ses q-uartiers. Pour vous donner une idée de son orgueil, à cette per- sonne, tout le monde, en ville, se réunit le soir dans le salon commun. C'est très gentil ; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de whist. Mme des Espazettes, elle, trop hère, reste avec ses filles, dans leur cabine tellement étroite que, quand ces dames se changent de robe, elles ne peuvent le faire que Tune après Tautre. lié bien, la marquise aime mieux passer ses soirées là, recevoir chez elle, offrir aux invités qui ne savent où s'asseoir des infusions de tilleul ou de camomille, plutôt que de se mêler avec tout le monde, par horreur de la rafataille. C'est pour vous dire! Enfin, malgré tout, j'ai encore de l'espoir.
29 septembre. — Hier, le Gouverneur est descendu en ville. Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir à dire quek]ue chose en remontant. Vous pensez si je l'atten- dais avec impatience! Mais, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien.
Pendant le déjeuner il était nerveux; en
PORT-TARASCON
167
causant avec son chapelain, il lui est échappé dédire : « Différemment, nous manquons un peu trop de rafatailie à Port-Tarascon.... »
j^o3SJ
Comme Mme des Espazettes de Lamoesc a toujours ce mot méprisant de rafatailie aux lèvres, j'ai pensé qu'il Tavait vue et que ma demande n'était pas accueillie, mais je n ai
l68 PORT-TARASCOX
pu savoir la vérité, car tout de suite le Gou- verneur s'est mis à parler du rapport du directeur Costecalde au sujet des cultures.
Désastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni maïs, ni blé, ni pommes de terre, ni ca- rottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de soleil, trop d'eau, un sous-sol imperméable, toutes les semences noyées. Bref, ce qu'avait annoncé Bézuquet, et plus sinistre encore!
Il faut dire que le directeur des cultures fait peut-être exprès de pousser les choses au pire, de les présenter sous leur plus mauvais jour. Un si mauvais esprit, ce Costecalde! toujours jaloux de la gloire de Tartarin et animé contre lui d'une haine sournoise.
Le Révérend Père Bataillet, qui n y va pas par quatre chemins, demandait carrément sa destitution, mais le Gouverneur lui a répondu avec sa haute raison et sa modération habi- tuelles : « Pas d'emballement.... « Puis, en sortant de table, il est entré dans le cabinet de Costecalde et lui est venu comme ca, très calme :
« Et autrement, monsieur le Directeur, ces cultures-^ »
PORT-TARASCON 169
L'autre a répondu sans se bouger, aigre- ment :
« J'ai adressé mon rapport à monsieur le Gouverneur.
— Voyons, voyons, Costecalde, il est un peu sévère, votre rapport! »
Costecalde devint tout jaune.
c( Il est comme il est, et si ça vous fâche,... »
Sa voix sonnait Tinsolence, mais Tartarin se contint à cause des assistants.
« Costecalde, lît-il avec deux flammes dans ses petits yeux gris, je vous dirai deux mots quand nous serons seuls. »
C'était terrible, j'en avais la sueur qui me coulait....
3o septembre. — C'est bien ce que je crai- gnais, ma demande a été repoussée par les des Espazettes. Je suis de trop petite extrac- tion. On m'autorise à venir comme autrefois, mais défense d'espérer....
Qu'espèrent-ilsdonceux-mômes?... Ils sont seuls de nobles dans lacolonie. A qui comptent- ils donner leur fllle?... Ah! monsieur le mar- quis, vous en agissez bien mal avec moi....
22
170 PORT-TARASCON
Que faire?'... Quel parti prendre?... Clo rinde m'aime, je le sais; mais elle est trop sage pour s'enlever avec un jeune homme et partir se marier dans quelque autre pays.... Le moyen d'abord, puisque nous sommes dans une île, sans communications avec le dehors!
Encore j'aurais compris leur refus, quand je n'étais qu'élève en pharmacie. Mais au- jourd'hui, avec ma position, mon avenir....
Combien d'autres s'estimeraient heureuses de ma recherche! Sans aller bien loin, cette petite Franquebalme, bonne musicienne, qui joue le piano, qui apprend ses sœurs, en voilà une dont les parents seraient enchantés si je levais seulement un doigt!
Ah! Clorinde, Clorinde.... Finis, les jours de bonheur!... Et pour m'achever, la pluie tombe depuis ce matin, tombe sans arrêt, rayant tout, noyant tout, mettant un voile gris sur les choses.
Bézuquet n'avait pas menti. Il pleut, à Port-Tarascon, il pleut.... La pluie vous entoure de partout, vous enferme comme dans un grillage serré de cage à cigales. Plus d'horizons. La pluie, rien que la pluie.
PORT-TARASCON I7I
Elle inonde la terre, elle crible la mer, qui mêle cà la pluie tombante une pluie remon- tante d'éclaboussures et d'embruns....
3 octobre. — Le mot du Gouverneur était juste : nous manquons un peu trop de rafa- tailicl iMoins de quartiers de noblesse, moins de g-rands dignitaires, et quelques plombiers, maçons, couvreurs, charpentiers de plus, tout irait mieux dans la colonie.
Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau irrésistibles, le toit de la grande maison a crevé et une inondation s'est produite en ville. Toute la matinée, plaintes sur plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement.
Les bureaux se sont rejeté la responsabi- lité des uns aux autres. Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrétariat, le secrétariat soutenait que c'était une question relevant de la santé; celle-ci a renvoyé les plaignants à la marine parce qu'il s'agissait de travaux de charpente.
En ville, ils s'en prenaient à l'État de choses, et ne décoléraient pas.
I"2
PORT-TARASCOX
Pendant ce temps, la fissure s'élargissait, Teau tombait en cascade du toit, et dans
toutes les cabines on ne voyait que des gens avec des parapluies ou- verts, qui se cha- maillaient, criaient, accu- saient le Gou- vernement, inondés et fu- rieux.
Heureuse- ment que nous n'en man- .r quonspas,de parapluies! Dans nos pa- cotilles d'ob- jets pour é- changes avec les sauvages, il y en avait une grande quantité, presque au- tant que de colliers de chiens.
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C'est une fille Alric, qui a échelé le toit, et cloué une feuille de zinc...
174 PORT-TARASCON
Pour en finiravecrinondation, c'est une llUe Alric, au service de Mlle Tournatoire, qui a échelc le toit et cloué dessus une feuille de zinc empruntée au magasin. Le Gouverneur m'a chargé de lui écrire une lettre de félicitations.
Si je consigne ici Tincident, c'est parce que dans cette circonstance la faiblesse de la co- lonie m'est apparue.
Administration excellente, zélée, compli- quée même, et bien française; mais, pour coloniser, les forces manquent : plus de paperasses que de bras.
Je suis aussi frappé d'une chose, c'est que chacun de nos gros bonnets se trouve chargé de la besogne à laquelle il était le moins apte et préparé. Voilà l'armurier Costecalde qui a passé sa vie au milieu des pistolets, des Lefaucheux, de tous les engins de chasse, il est directeur des cultures. Excourbaniès n'avait pas son pareil pour fabriquer le sau- cisson d'Arles, hé bien, depuis l'accident de Bravida, on l'a fait directeur de la guerre et chef des milices. Le Père Bataillet a pris l'artillerie et la marine, parce qu"il a Thu- meur beUiqueuse, mais en définitive, ce qu'il
PORT-TARASCON l'D
sait le mieux encore, c'est dire la messe et raconter des histoires.
En ville, la même chose. Nous avons là un tas de braves gens, petits rentiers, marchands de rouennerie, épiciers, pâtissiers, qui pos- sèdent des hectares et ne savent qu'en faire, n'ayant pas la moindre notion de culture.
Je ne vois guère que le Gouverneur qui connaisse vraiment son affaire. Ah ! celui-là, il sait tout, il a tout vu, tout lu, se représente surtout les choses avec une vivacité!... Mal- heureusement il est trop bon et ne veut jamais croire au mal. Ainsi encore maintenant il a confiance au Belge, à ce scélérat, à cet im- posteur de duc de Mons; il espère encore le voir arriver avec des colons, des provisions, et tous les jours quand j'entre dans sa chambre, son premier mot est : « Pas de na- vire en vue, ce matin, Pascalon?... »
Et dire qu'un homme aussi bienveillant, un si excellent Gouverneur, a des ennemis! Oui, des ennemis déjà. Il le sait et ne fait qu'en rire. « C'est tout naturel qu'on m'en veuille, me dit-il quelquefois, puisque je suis l'État de choses. »
1-6
PORT-TARASCON
8 octobre. — Passé la matinée à établir un tableau de recensement que je donne ici. Ce document sur Torigine de la colonie aura cela d'intéressant qu'il a été dressé par un des fon- dateurs, un des ouvriers de la première heure.
En regard de chaque nom, mis une petite note afin de bien connaître ceux qui sont pour ou contre le Gouverneur. Ne figurent sur cette liste ni les femmes ni les enfants, parce qu'ils ne votent pas.
Colonie de Port-Tarascon
TABLEAU DE RECENSEMENT
|
NOMS |
TITRES et QUALITÉS |
OBSERVATIONS |
|
s. Ex. Tartarix . . |
Gouverneur, grand cor- don de Tordre. |
|
|
Testanière (Pascal) |
Directeur du secréta- |
Excellent, j'ose |
|
dit Pascalon. . . . |
riat, grand de 2° classe. |
le dire. |
|
R. P. Bataillet. . . |
Directeur de l'artillerie et de la marine, cha- |
|
|
pelain du Gouverneur, |
Pense bien mais |
|
|
et grand de i" classe. |
très exalté. |
|
|
EXCOURBANIÈS (Spi- |
Directeur de la guerre, |
|
|
ridion) |
chef des milices et de l'orphéon, grand de |
|
|
1" classe. |
A suiTeiller. |
|
|
D' TOURXATOIRE. . . |
Directeur de la santé, médecin en chef de la colonie, grand de |
|
|
I" classe. |
Excellent. |
PORT-TARASCON
77
|
CoSTECALDE (Fabius) |
Directeur des |
cultures, |
|||
|
grand de |
I" |
classe. |
E.xécrable. |
||
|
Fran'Quebalme (Ci- |
Diiiecteur d |
e la justice, |
Très bon mais |
||
|
ccroii) |
grand de |
jro |
classe. |
ennuyeux. |
|
|
TORQUEBIAU(J\Iaiius) |
Soiis-dlrecteui |
au |
sc- |
||
|
crctariat, |
grand |
dj |
|||
|
2" classe. |
Bon. |
||||
|
BÉzuQUET (Ferdi- |
Sous-direc |
teu |
r à |
la |
|
|
nand) |
sanlé, méd( |
jcin |
ad- |
||
|
joint et pharmacien de |
|||||
|
la colonie |
, |
d' |
|||
|
Galoffre |
Sacristain e |
t garde d'ar- |
|||
|
tillerie. |
Très bon. |
||||
|
RUGIMABAUD (AntO- |
Attaché au |
service |
des |
||
|
nin) |
cultures. |
Très mauvais. |
|||
|
BARBAN(Sénèque). . |
Attaché au |
service |
des |
||
|
cultures. |
d» |
||||
|
Marquis des Espa- |
|||||
|
ZETTES |
Lieutenant de la mi |
ice. |
Bon. |
||
|
Baumevieille (Dosi- |
|||||
|
thée) |
Colon. |
à" |
|||
|
Caussemille (Timo- |
|||||
|
thée) |
d» |
d" |
|||
|
Escaras |
d» |
d» |
|||
|
Barafort (Alphonse) |
d" |
Douteux. |
|||
|
Rabinat (marin). |
d° |
Bon. |
|||
|
COUDOGNAN d° |
d» |
Douteux. |
|||
|
ROUMENGAS d° |
d» |
d» |
|||
|
DOULADOUR d° |
d" |
Bon. |
|||
|
MlÉGEVILLE d" |
d" |
d» |
|||
|
Mainfort d" |
d» |
d- |
|||
|
Bousquet d" |
à" |
d° |
|||
|
Lafranque d" |
d" |
d» |
|||
|
Traversière |
Colon. |
d» |
|||
|
Bouffartigue (Né- |
|||||
|
ron) |
Pâtissier. |
d" |
|||
|
Pertus |
Cafetier. |
Très mauvais. |
|||
|
Rebuffat |
Confiseur. |
Bon. |
|||
|
Berdoulat (Marc) . |
Tambour, |
d» |
|||
|
FOURCADE |
Clairon. |
d» |
|||
|
Bécoulet |
d" |
Mauvais, |
|||
|
VÉZANET |
Milicien. d° |
Douteux. |
|||
|
Malbos |
Bon. |
||||
|
Caissargue |
d" |
Très mauvais. |
|||
|
Bouillargue .... |
d" |
d- |
|||
|
Habidos |
d" |
Bon. |
|||
|
Trouiiias |
d" |
d« |
|||
|
Reyranglade. . . . |
d» |
d- |
23
1-8
PORT-TARASCON
TOLOZAN
Margouty
Prou
Trouche
SÈVE
SORGUE
Cade
PUECII
Bosc
Jouve
Truphénus
Roquetaillade. . .
Barbusse
Barbouin ......
Rougxonas
Saucine
S^UZE
Roure
Barbigal
JMerixjaxe
Ventebren
G.WOT
Marc-Aurelle . . .
Coq-de-Mer
Ponge (aine)
Gargas
Lapalud
Bezouce
Ponge (jeune). . . .
PiCHERAL
MÉZOULE
OUSTALET
Terron (Marc-An-
toine).
Milicien. ' d" d° d» d" d° d" d» d» d» d» d" d- d» d" d» d" d" d" d" d" d» d» Orptiéoniste.
d"
d°
d"
d°
d"
d° Chasseur, d»
d"
Bon. DoLileu.x.
d" Bon.
Douteux. Bon.
Très bon. d- d" Bon. Exécrable.
d»
d"
Mauvais. Très bon.
d" Bon.
d»
d°
Douteux. Bon. -Mauvais. Très bon. Bon.
d°
d"
d»
d"
Mauvais. Bon.
d"
d»
d"
10 octobre. — Le marquis des Espazettes et quelques adroits tireurs, ne pouvant plus sortir à cause de la pluie, avaient imaginé d'installer des cibles en vieilles boîtes de fer-blanc, récipients de conserves de thon, de sardines ou de pains-poires, et toute
PORT-TARASCON 1 79
la journée ils liraient là-dessus par les fe- nêtres.
Nos aneiens chasseurs de casquettes, main- tenant que casques et casquettes sont trop difficiles à renouveler, passaient ainsi chas- seurs de conserves. Excellent exercice en soi. Mais Costecalde ayant persuadé au Gouver- neur que cela entraînait un trop grand gas- pillage de poudre, un décret vient de paraître interdisant le tir des boîtes. Les chasseurs de conserves sont furieux, la noblesse boude; seuls Costecalde et sa bande se frottent les mains.
Mais enfin que peut-on lui reprocher, à notre pauvre Gouverneur? Ce scélérat de Belge Ta trompé comme nous. Est-ce de sa faute s'il pleut toujours, si Ton ne peut pas faire courir des bœufs à cause du mauvais temps?
C'est comme un sort sur ces malheureuses courses, que nos Tarasconnais se réjouis- saient tant de retrouver ici ; on avait amené tout exprès quelques vaches et un tau- reau de Camargue, le Romain, fameux dans les fêtes votives du Midi.
i8o
PORT- TARASCON
- A cause des pluies, 'qui ne permettaient pas de les laisser au pâturage, on tenait les bêtes dans une écurie, mais voilà que, sans qu'on sache comment, — je ne serais pas étonné qu'il y ait encore du Costecalde là- dessous, — le Romain s'est échappé.
Maintenant il bat la forêt, il est devenu sauvage, un vrai bison.- Et c'est lui qui met en fuite et fait courir le monde, au lieu qu'on le fasse courir.
Est-ce encore la faute de notre Tartarin?...
II
Les courses de laureaiix à Port-Tarascon, — Aventures et combats. — Arrwée du roi Ncgontio et de sa fille Likiriki. — Tartarin frotte son nez contre le nez du roi. — Un grand diplomate.
Jour par jour, page à page, avec la minu- tie des grises rayures de la pluie, avec la monotonie terne et désespérante de son embue sur la rade, le « mémorial » que nous avons sous les yeux continue la chronique de
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la colonie; mais, craignant de fatiguer le lecteur, nous allons résumer le journal de Tami Pascalon.
Les rapports se tendant de plus en plus entre la ville et le Gouvernement, pour essayer de rattraper sa popularité Tartarin décida d'organiser enfin les courses de taureaux, pas avec le Romain, bien entendu, qui tenait toujours le maquis, mais avec les trois vaches qui restaient.
Bien étiques, bien maigres, ces trois mal- heureuses Camarguaises habituées au plein air, au grand soleil, et recluses dans une humide et sombre écurie depuis leur arrivée à Port-Tarascon î N'importe! cela valait mieux que rien.
D'avance, sur un terrain de sable au bord de la mer où s'exerçait la milice d'habitude, une estrade avait été dressée, le cirque établi au moyen de piquets et de cordes tendues.
On profita d'une entre-lueur de beau temps, et l'État de choses, chamarré, entouré de ses dignitaires en grand costume, prit place sur l'estrade, pendant que colons, miliciens, leurs dames, demoiselles et servantes, se tas-
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saient autour des cordes, et que les petits couraient dans le rond en criant: « Tc!...té!..o les bœufs!... »
Oublies en ce moment les ennuis des longs jours pluvieux, oubliés les griefs contre le Belge, le sale Belge. « Té!... te!... les
bœufs!... » rien que ce cri les grisait tous de joie.
Soudain un roulement de tambours.
C'était le signal. Le cirque envahi se vida en un clin d'œil et une des bêtes entra dans la lice, accueillie par de frénétiques hourras.
Elle n avait rien de terrible. Une pauvre vache efflanquée, effarée, qui regardait autour d'elle de ses gros yeux déshabitués de la
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lumière; elle se planta 'au milieu du cirque et ne bougea plus, avec un long meuglement plaintif, son flot de rubans entre les cornes, jusqu'à ce que la foule indignée Teût chassée de Tarène à coups de triques.
Pour la seconde vache, ce fut bien une autre affaire. Rien ne put la décider à sortir de récurie. On eut beau la pousser, la tirer, par la queue, par les cornes, lui piquer le museau d'une pointe de trident, impossible de lui faire passer la porte.
Alors, voyons la troisième. On la disait très méchante, celle-là, très excitée. En effet, elle entra dans le cirque au galop, creusant le sable de ses pieds fourchus, se fouettant les flancs de sa queue, distribuant les coups de tête à droite et à gauche.... Enfin on allait avoir une belle course!... Pas plus! La bête prend son élan, franchit la corde, écarte la foule de ses cornes baissées, et court tout droit se jeter dans la mer.
De l'eau jusqu'au jarret, puis jusqu'au garrot, elle avançait, avançait toujours. Bien- tôt on ne vit plus que ses naseaux, le crois- sant de ses deux cornes au-dessus de la mer.
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Elle resta là, jusqifaLi soir, sinistre, silen- cieuse; et toute la colonie, du rivage. Tin- juriait, la sifflait, lui jetait des pierres, sif-
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flets et huées dont le pauvre État de chose, descendu de son estrade, avait bien aussi sa part.
Les courses manquées, il fallait un déri- vatif à la mauvaise humeur générale; le
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meilleur fut la guerre, une expédition contre le roi Nég'onko. Le drôle, depuis la mort de Bravida, de Cambalalette, du père Vezole et de tant d autres braves Tarasconnais, s'était enfui avec ses Papouas, et dès lors on n'avait plus entendu parler de lui. Il habitait, disait-on, dans une île voisine, à deux ou trois lieues au large, dont on distinguait les lignes confuses par les jours clairs, mais in- visible la plupart du temps derrière Thorizon embrumé de pluies continuelles. Tartarin, d'humeur pacifique, avait longtemps reculé devant une expédition, mais cette fois la politique le décida.
La chaloupe mise en état, réparée, appro- visionnée, ornée à l'avant de la coulevrine servie par le Père Bataillet et son sacristain Galoffre, vingt miliciens bien armés embar- quèrent sous les ordres d'Excourbaniès et du marquis des Espazettes, et un matin on prit la mer.
Leur absence dura trois jours, qui paru- rent bien longs à la colonie. Puis, vers la iin du troisième jour, un coup de coulevrine entendu au large amena tout le monde sur
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le rivage, et Ton vit arriver la ehaloupe, ses voiles dehors, lavant relevé, d'une allure rapide, comme poussée par un vent de triomphe.
Avant même qu'elle eût atteint la plage, les cris joyeux de ceux qui la montaient, le « fén dé brut » d'Excourbaniès, annonçaient de loin le succès complet de Texpédition.
On avait tiré une vengeance éclatante des cannibales, brûlé des tas de villages, tué au dire de chacun des milliers de Papouas. Le chiffre variait, mais toujours énorme; les récits aussi différaient; le certain, c'est qu'on ramenait cinq ou six prisonniers de marque, parmi lesquels le roi Négonko lui-même et sa fille Likiriki, conduits au Gouvernement au milieu des ovations que la foule faisait aux vainqueurs.
Les miliciens défilaient, portant, comme les soldats de Cristophe Colomb au retour de la découverte du Nouveau-Monde, toutes sortes d'objets étranges, plumes éclatantes, peaux de bêtes, armes et défroques de sau- vages.
Mais on se pressait surtout sur le passage
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des prisonniers. Les bons Tarasconnais les examinaient avec une curiosité haineuse. Le Père Bataillet avait fait jeter sur leur
nudité moricaude quel- ques couvertures dont ils s'enveloppaient à demi; et de les voir ainsi affublés, de se dire qu'ils avaient mang-é le Père Ve- zole, le notaire Cam- balalette et tant d'au- tres, on sentait le même frémissement de répulsion que de- vant des boas de mé- nagerie di- " ^ gérant sous les plis de leur litière de laine. Le roi Négonko marchait le premier, long vieux noir à gros ventre d'enfant de lait, coiffé comme d'une calotte par une chevelure crépue et toute
... On ramenait cinq ou six prisonniers de marque.
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blanche, une pipe en terre rouge de Mar- seille pendue à son bras gauche par une ficelle. Près de lui la petite Likiriki, aux yeux luisants de diablotin, parée de colliers de corail et de bracelets de coquillages roses. Après eux de grands singes noirs à longs bras, grimaçant d'horribles sourires à dents pointues.
On se permit d'abord quelques plaisan- teries, on disait : « Voilà de Touvrage pour Mlle Tournatoire », et la bonne vieille demoi- selle, reprise par son idée fixe, songeait en ef- fet à habiller tous ces sauvages; mais la curio- sité se tourna bientôt en fureur au souvenir des compatriotes mangés par les cannibales.
Des clameurs : « A mort!... à mort!... zou!... » se firent entendre. Excourbaniès, pour se donner fair plus militaire, avait repris le mot de Scrapouchinat et criait « qu'il fallait les fusiller tous comme des singes verts! »
Tartarin se tourna vers lui, et du geste arrêtant ce furieux :
« Spiridion, dit-il, respectons les lois de la guerre. »
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Ne VOUS extasiez pas trop; cette belle parole masquait un acte politique.
Défenseur acharné du duc de Mons, au fond Tartarin gardait un doute. Si tout de même il avait eu affaire à un filou! Le traité que de Mons disait avoir passé avec le roi Négonko pour l'achat de File serait alors faux comme le reste, le territoire ne leur appar- tiendrait pas, les bons pour hectares ne se- raient que des papiers sans valeur.
Aussi le Gouverneur, bien loin de songer à fusiller ses prisonniers comme « des singes verts », ht- il au roi Papoua une réception solennelle.
Il savait comment s'y prendre, ayant lu tous les récits des navigateurs, connaissant par cœur Cook, Bougainville, d'Entrecasteaux.
Il s'approcha du roi et frotta son nez contre ie sien. Le sauvage parut très surpris, car cet usage n'existait plus depuis longtemps chez ces peuplades. Pourtant le roi se laissa faire, croyant sans doute à quelque tradition tarasconnaise; et les autres prisonniers, voyant cela, même la petite Likiriki qui n'avait qu'un petit nez de chat, presque pas
Il s'approcha du roi et frotta son nez contre le sien.
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de nez du tout, voulurent absolument exé- cuter la même cérémonie avec Tartarin.
Quand on se fut bien frotté le nez, il s'agit d'entrer en communication par la parole avec ces animaux. Le Père Bataillet leur parla d'abord son papoua de par là-bas, mais comme ce n'était pas le papoua de par ici, na- turellement ils n'y comprirent goutte. Cicéron Franquebalme, qui savait à peu près Tan- glais, essaya de cette langue. Excourbaniès leur bredouilla quelques mots d'espagnol, mais sans plus de succès l'un que l'autre.
« Faisons-les toujours manger », dit alors Tartarin.
On ouvrit quelques boîtes de thon. Cette fois les sauvages comprirent, se jetèrent aus- sitôt sur les conserves, et les dévorèrent glou- tonnement, vidant les boîtes, les nettoyant jusqu'au fond avec leurs doigts ruisselants d'huile. Puis, après de larges lampées d'eau- de-vie qu'il semblait aimer tout particulière- ment, le roi, à la grande stupeur de Tartarin et des autres, entonna d'une voix rauque :
Dé brin o dé bran Cabussaran
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Dou fenestroun Dé Tarascouii Dedins loii Rose.
Cette chanson tarasconnaise éructée par ce sauvage aux lèvres lippues, aux dents
noires de bétel, pre- nait une physiono- mie fantastique et féroce. Mais com- ment Négonko savait-il le ta- rasconnaise
Après un mo- ment de stupé- faction, on s'ex- pliqua. Pendant les quelques mois de voisinage avec les infortunés passagers de \a Farandole et du Lucifer, les Papouas avaient appris le parler des bords du Rhône; ils le dé- naturaient bien un peu, mais, les gestes aidant, on pouvait parvenir à s'entendre. Et Ton s'entendit.
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Interrogé au sujet du duc de Mons, le roi Nég-onko déclara que de ce blanc, ni de qui que ce fût de semblable, jamais de sa vie il n'avait entendu parler;
Pareillement que File n'avait jamais été vendue ;
Pareillement qu'il n'y avait jamais eu de traité.
Jamais de traité!... Tartarin, sans s'émou- voir, en fit préparer un, séance tenante. L'érudit Franquebalme collabora pour beau- coup à la rédaction sévère et minutieuse de ce document. Il y mit toute sa connaissance de la loi, trouva de nombreux « attendu que... » et avec son ciment romain en fit un tout solide et compact.
Le roi Négonko cédait l'île de Port-Ta- rascon moyennant un baril de rhum, dix livres de tabac, deux parapluies de cotonnade et une douzaine de colliers de chiens.
Un codicille ajouté au traité autorisait Négonko, sa fille et ses compagnons à s'installer sur la côte occidentale de l'île, cette partie où l'on n'allait jamais à cause du Romain, le fameux taureau de-
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venu bison, la seule b'ête dangereuse de la colonie.
Tout cela conclu en conférence secrète et en Levé en quelques heures.
Ainsi, grâce k Thabileté diplomatique de Tartarin, les bons d'hectares se tro-uvèrent valables, et représentèrent réellement quelque chose, ce qui ne leur était jamais arrivé.
m
Il pleut toujours. — Invasion de maladies aqueuses. — La soupe à Vail. — Ordre du gouverneur. — L\iil va manquer! — U ail ne manquera pas. — Le baptême de Likiriki.
Cependant toujours la mouillure, toujours le ciel gris et Teau qui tombait, qui tombait.... Le matin, en ville, on voyait s'entr'ouvrir les fenêtres, des mains se tendre dehors :
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« Il pleut?
— Il pleut î... »
11 pleuvait continuellement, comme dans les récits de Bézuquet.
Pauvre Bézuquet! Malgré tant de misères endurées avec ceux de la Farandole et du Lucifer, il était resté à Port-Tarascon, n'osant retourner en terre chrétienne à cause de son tatouage. Redevenu pharmacien et aide-major de classe très infime sous les ordres de Tournatoire, Tancien gouverneur provisoire aimait encore mieux cela que d'exhiber dans les pays civilisés sa figure monstrueuse et ses mains toutes piquetées et carminées. Seulement il se vengeait de ses malheurs en faisant à ses compagnons les prédictions les plus sinistres. S'ils se plai- gnaient de la pluie, de la boue, de la moi- sissure, il haussait les épaules:
c( Attendez un peu.... Vous en verrez bien d'autres! »
Et il ne se trompait pas. De vivre ainsi tou- jours trempés, par là-dessus le manque de viandes fi'aiches, beaucoup tombèrent ma- lades.
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Les vaches étaient depuis longtemps man- gées. On ne comptait plus sur les chasseurs, quoiqu^il y eût parmi eux des tireurs très adroits, tels que le marquis des Espazettes, et tous pénétrés des principes de Tartarin, deux temps pour la caille, trois temps pour
la perdrix.
Le diable, ccst c]u"il n'y avait ni perdrix, ni cailles, ni rien de semblable, pas même de p'oélands ni de mouettes, aucun oiseau de mer n'abordant jamais ce côté de Tile.
On ne rencontrait dans les excursions de chasse que quelques porcs sauvages, mais si rares! ou des kangourous, d'un tir très difficile à cause de leurs bonds sautillants.
Tartarin ne pouvait dire au juste combien il fallait compter pour cet animal. Un jour le marquis des Espazettes l'interrogeant h ce sujet, il répondit un peu au hasard :
« Comptez six, monsieur le marquis.... »
Des Espazettes compta six et n'attrapa rien qu'un gros rhume sous la pluie à torrents et indiscontinue.
« Il faudra que j'y aille moi-même », dit Tartarin; mais il remettait toujours la partie.
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à cause du mauvais temps, et la venaison se faisait de plus en plus rare. Certainement les gros lézards n'étaient pas mauvais, mais à force d'en manger on prenait en horreur cette chair blanche et fade, dont le pâtissier Bouf- fartigue faisait des conserves, d'après les procédés des Pères Blancs.
A cette privation de viande fraîche s'ajou- tait le manque d'exercice. Que faire dehors, sous cette pluie, dans les flaques de boue qui les entouraient?*
Noyé, sombré, le Tour de Ville!
Quelques vaillants colons, Escarras, Dou- ladour, Main fort, Roquetaillade, partaient parfois malgré l'averse pour aller bêcher la terre, remuer leurs hectares, acharnés à des essais de plantations qui produisaient des choses extraordinaires : dans la chaleur hu- mide de cette terre toujours trempée, les céleris en une nuit devenaient des arbres gigantesques, et d'un durî Les choux aussi prenaient un développement phénoménal, mais tout en liges, longues comme des fûts de palmiers; quant aux pommes de terre et aux carottes, il fallait v renoncer.
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' BézuquGt lavait bien dit : rien ne venait ou tout venait trop. A ces causes multiples de démoralisation,
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joignez le mal d'ennui, le souvenir de la pa- trie si lointaine, le regret des chauds ca- gnards' tarasconnais, le long des vieux
I. Abris contre le vent,
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remparts dorés de lumière, et ne vous éton- nez pas si le nombre des malades augmentait chaque jour.
Heureusement pour eux que le directeur de la santé Tournatoire ne croyait pas à la pharmacopée, et au lieu de droguer, de poii- tringuer ses malades comme Bézuquet, leur ordonnait « une bonne petite soupe à Fail ».
Et pas à dire : « mon bel ami ! « jamais il ne manquait son coup. Vous aviez des gens tout gonflés, sans voix ni souffle, qui deman- daient déjà le prêtre et le notaire. Arrivait la petite soupe cà Tail, trois gousses dans un petit pot, trois cuillerées de bonne huile d'olive avec une rôtie dessus, et ces gens qui ne pouvaient plus parler commençaient par dire :
c( Outre!.., ça sent bon.... »
Rien queTodeur les revenait tout de suite.
Ils prenaient une assiette, deux assiettes, et cà la troisième les voilà debout, désen- fles, la voix naturelle, puis le soir au salon faisant leur partie de whist. Disons aussi que c'étaient tous des Tarasconnais.
Une seule malade, et malade de marque,
"llfeftl;
\>^<,.m;
Il trouvait la pauvre femme au lit, sous un grand parapluie.
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la très haute dame des Espazettes née de l'Escudelle de Lambesc, avait refusé le re- mède deTournatoire. Bon pour la rafataille, la soupe à Tail, mais quand on descend des croisades!.... Elle ne voulait pas plus en entendre parler que du mariage de Clorinde avec Pascalon. La malheureuse dame était pourtant dans un état déplorable. Celle-là, oui, Tavait, le mal. Entendez par ce nom vag-ue la maladie bizarre, aqueuse, abattue sur cette colonie de méridionaux. Ceux qui en souffraient devenaient subitement très laids, les yeux tout suintants, le ventre et les jambes enflés; cela faisait penser au terrible « mal de AI. Mauve » dans la légende du Fils de r ho mine.
La pauvre marquise était donc toute boii- denjle, pour employer une expression du Mémorial; et chaque soir, quand le doux et désespéré Pascalon descendait en ville, il trouvait la pauvre femme au lit, sous un grand parapluie de cotonnade bleue attaché à son chevet, geignant et s obstinant à refuser la soupe à rail, pendantque la longue et douce Clorinde s'activait autour d'une cafetière
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de tilleul, et que le marquis, dans un coin, bourrait philosophiquement des cartouches pour sa chasse très aléatoire du lendemain.
Dans les cases voisines, Feau s'ég^outtait sur les parapluies ouverts, les enfants pial- laient, ou des bruits de dispute, des éclats de discussions politiques arrivaient du salon ; et toujours le crépitement de la pluie sur les vitres, sur le toit de zinc, toujours le gar- gouillement des gouttières en cascades.
Entre temps, Costecalde continuait ses sourdes menées, le jour dans son cabinet de directeur des cultures, le soir en ville, dans le salon commun, avec ses âmes damnées Barban et Rugimabaud, qui Tai- daient à répandre les bruits les plus sinistres, celui-ci entre autres: « L'ail va manquer!... »
Et quelle consternation de penser qu'un jour prochain on serait peut-être privé de cet ail sauveur, guérisseur, de cette panacée universelle gardée dans les magasins du Gouvernement, à qui Costecalde reprochait de l'accaparer.
Excourbaniès, — et de quels tonitrue- ments! — soutenait la calomnie du direc-
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tciir des cultures. Il y a un vieux proverbe larasconnais qui dit : « Larrons de Pise, le jour se battent entre eux, et la nuit vo-
lent ensemble. » C'était bien le cas de cet Excourbaniès à double face, qui, devant Tartarin, au Gouvernement, parlait contre
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Costecalde, tandis qu'en ville, le soir, il faisait chorus avec les pires ennemis du Gouverneur.
Tartarin, dont on sait la patience et la bonté, était loni d'ignorer ces attaques. Le soir, lorsqu'il fumait sa pipe accoudé à la fenêtre ouverte, parmi les bruits nocturnes, mêlés aux murmures du Petit-Rhône et de tous les ruisselets formés par les averses sur les pentes, il distinguait de lointaines discussions, des échos de voix furieuses, il voyait à travers Fair brouillé d'eau les lu- mières tremblotantes courir derrière les vitres de la grande maison; et à l'idée que tout ce train était causé par Costecalde, sa main frémissait sur la barre d'appui, ses yeux crachaient de la flamme dans Fombre ; mais comme, après tout, ces émo- tions, jointes à l'humidité de l'air, pouvaient lui faire prendre le mil, il se maîtrisait, refermait la fenêtre et allait tranquillement se coucher.
Les choses pourtant s'envenimèrent au point qu'il se décida à un grand parti, cassa aux gages Costecalde et ses deux séides,
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enleva même au directeur son manteau de première classe, nommant à sa place Beau- mevicille, ancien horloger, pas plus fort peut-être en culture que son prédécesseur, mais à coup sûr très honnête homme, et merveilleusement secondé par Labranque, ancien fabricant de toile cirée, et Rebuffat, à la rcnommcc des tcrlingols, qui rempla- çaient comme sous-directeurs Rugimabaud et Barban.
Le décret fut affiché de très bonne heure sur la porte de la grande maison, en sorte que Costecalde, sortant le matin pour aller à son bureau, en reçut Foutrage en pleine figure. C'est alors qu'on put voir combien Tartarin avait eu raison d'agir avec cette vigueur.
Dans Taffiiire d'une heure ou deux surq-i- rent et se dirigèrent vers la Résidence une vingtaine peut-être de mécontents, tous armés jusqu'aux yeux et criant :
« A bas le Gouverneur!... A mort!... Au Rhône!... Zou! Zou!... Démission!... Démis- sion! »
Derrière la bande suivait maître Excour-
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banics hurlant plus fort que tous les autres:
« Démission!... Feu dé brut!.,. Démis- sion !... »
Malheureusement il pleuvait, et à verse, ce qui les obligeait de tenir leur parapluie d'une main et leur fusil de l'autre. Du reste le gouvernement avait pris ses mesures.
Passé le Petit-Rhône, les insurgés arrivè- rent devant le blockhaus, et virent ceci :
Au premier étage, Tartarin s'encadrait dans sa fenêtre large ouverte, avec son winchester à trente-deux coups, et derrière lui ses fidèles chasseurs de casquettes ou de conserves, le marquis des Espazettes au premier rang, des tireurs qui à trois cents pas vous mettaient, en comptant quatre, leur balle dans le petit rond d'étiquette d'une boite de pains-poires.
En bas, sous l'auvent du grand portail, le Père Bataillet, penché sur sa caronade, n'attendait pour tirer que le signal du Gouverneur.
Si formidable et si inattendu l'aspect de cette artillerie, mèche allumée, que les ré- voltés reculèrent, et qu'Excourbaniès, par
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un de ces brusques cliani^-cirents d'allures qui lui étaient habituels, se mit à danser un pas frénétique, ce qu'il appelait cynique-
ment la bamboula du succès, sous la fe- nêtre de TartariU; rugissant tant qu^il avait de souffle :
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« Vive le Gouverneur!... Mve TÉtat de choses!... Faisons du bruit!... Ah! ah! ah! ;>
Tartarin, du haut de son poste, le win- chester toujours au poing, lança d\ine voix vibrante :
« Rentrons chez nous, messieurs les mé- contents. L'eau tombe, et je craindrais de vous retenir plus longtemps sous l'ondée.
« Dès demain, nous allons réunir notre bon peuple dans ses comices et demander à la nation si elle veut encore de nous. Jusque-là qu'on se tienne calme, ou gare dessous! »
On vota dès le lendemain, et l'ancien « Etat de choses » fut réélu à une majorité écrasante.
Quelques jours après, comme contraste à toute cette agitation, avait lieu le baptême de la jeune Likiriki, la petite princesse pa- pouane, la fille du roi Négonko, élevée par le Révérend Père Balaillet, qui avait achevé Tœuvre de conversion commencée par le Père Vezole, « Dieu soit loué! »
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C'était vraiment une délicieuse petite sin- gesse, bien roulée, bien moulée, et souple, et rebondie, cette princesse à peau jaune, parée de ses colliers de corail, de sa robe à rayures bleues confectionnée par Mlle Tour- na toi re.
Pour parrain le Gouverneur, et pour mar- raine Aime Franquebalme.
On la baptisa sous les noms de Marthe- Marie-Tartarine. Seulement, à cause de répouvantable temps qull faisait ce jour-là, ainsi que la veille, du reste, et les iours suivants, le baptême ne put avoir lieu à Sainte-Marthe des Lataniers, envahie par des torrents d'eau sous son toit de feuillai^re depuis longtemps effondré.
On se réunit pour la cérémonie dans le salon de la grande maison, et vous pensez quels souvenirs remués par cj baptême au cœur du tendre Pascalon, se revoyant par- rain avec sa Clorinde!
A ce passage de son journal, que nous ne faisons que résumer, il y a ici une trace de larmes et ces mots tout délavés :
« Pauvre de moi et pauvre d'elle! »
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PORT-TARASCON
Et c'est au lenilemain du baptême de Likiriki qu'eut lieu répouvantable cata- strophe.... Mais les faits deviennent trop graves, laissons la parole au Mémorial.
IV
SUITE DU INIEMORIAL DE PASCALON
4 Décembre. — Aujourd'hui, deuxième dimanche de l'avent, le sacristain Galoffre, inspecteur de la marine, s'en venant comme tous les matins visiter la chaloupe, ne la plus trouvée.
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L'anneau, la chaîne, tout était arraché; le bateau, disparu.
11 a cru d'abord à quelque nouveau tour de Négonko et de sa bande, dont nous con- tinuons à nous méfier; mais dans le trou laissé par Tarrachement de Tanneau s'étalait, toute trempée d"eau et salie de boue, une large enveloppe à l'adresse du Gouverneur.
Cette enveloppe contenait les cartes P. P. C. de Costecalde,de Barban et de Rugimabaud; sur la carte de Barban avaient également signé et pris congé quatre miliciens : Cais- sargue, Bouillargue, Truphénus et Roque- taillade.
Depuis quelques jours la chaloupe se trou- vait toute prête, garnie de provisions, en vue d'une nouvelle expédition projetée par le R. P. Bataillet. Les misérables ont profité de cette aubaine. Ils ont tout emporté, même la boussole, et leurs fusils par-dessus le marché.
Et dire que les trois premiers sont mariés, qu'ils laissent derrière eux des femmes et une tapée d'enfants ! Les femmes passe encore de les abandonner ainsi, mais des enfants!
Le sentiment général de la colonie à la
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suite de cet événement, une grande stupeur. Tant qu'on avait la chaloupe, il restait Tes- poir de gagner le continent d'ile en île, on
croyait à la possibilité d^iUer chercher du secours; maintenant il semble que ce soit les ponts coupés avec le restant du monde. Le Père Bataillet est entré dans une colère
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terrible, appelant tous lés feux du ciel sur ces bandits, voleurs, déserteurs et pis encore. Excourbaniès, lui, allait partout criant qu'on aurait dû les fusiller comme des sing-es verts et qu"il fallait, à titre de représailles, passer par les armes leurs femmes et leurs enfants.
Le Gouverneur, seul, a gardé tout son sang-froid :
« Ne nous emballons pas, disait-il. Après tout ce sont des Tarasconnais encore. Plai- gnons-les, songeons aux dangers qu'ils vont courir. Truphénus seul parmi eux a quelques notions de la voile. «
Puis, cette belle pensée lui est venue de faire des enfants abandonnés les pupilles de la colonie.
Au fond, je le crois très heureux d'être dé- barrassé de son ennemi mortel et de ses acolytes. . -
Dans la journée Son Excellence m'a dicté Tordre du jour suivant qui a été affiché en ville :
ORDRE
Nous, Tartariiu Q-ouverneur de Port-Ta-
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rascoii et dcpcndanccs, grand cordun de r ordre, etc., clc...
Recommandons le plus grand calme à la pop 11 lai ion.
Les coupables seront poursuivis avec ac- tivité et soumis à toutes les sévérités de la loi.
Le Directeur de rartillerie et de la marine est chargé de Vexécution du présent décret.
En post-scriptum, pour répondre à certains mauvais bruits qui couraient depuis quelque temps, il m'a fait ajouter :
L\iil ne manquera pas.
6 Décembre. — L'ordre du Gouverneur a produit en ville le meilleur effet.
On aurait bien pu se faire cette réflexion : Poursuivre les coupables ? Comment?' Par où? Avec quoi? Mais ce n'est pas pour rien qu'un proverbe dit chez nous : « L'homme par la parole et le bœuf par les cornes. » La race tarasconnaise est si sensible aux belles phrases que personne n'a mis la parole du gouverneur en doute.
Un ravon de soleil entre deux averses est
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arrivé par là-dessus et voilà tout le monde ravi; sur le Tour de Ville ce sont des danses et des rires. Ah! le joli peuple, et vraiment commode à manier î
10 Décembre. — Un honneur inouï m'ar- rive : je suis promu grand de première classe.
Trouvé le brevet ce matin à déjeuner sous mon assiette. Le Gouverneur s'est montré très heureux d'avoir pu m'accorder cette haute distinction ; Franquebalme, Baume- vieille, le Révérend ont paru aussi enchantés que moi-même de la nouvelle dignité qui me fait leur égal.
Le soir, descendu chez les des Espazettes, où la nouvelle était déjà connue. Le marquis m'a donné Faccolade devant Clorinde, toute rouge de plaisir. La marquise seule semblait indifférente à mes nouveaux honneurs. Pour elle, ce manteau de grand ne me relève pas encore de ma roture. Que lui faudrait-il donc?... De première classe!... Et à mon âge ! . . .
14 Décembre. — 11 se passe quelque chose
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d'extraordinaire au Gouvernement, de si extraordinaire que j'ose à peine le confier à ce rei^'istre.
Le Gouverneur a un sentiment!
Et pour qui? Je vous le donne en mille. Pour sa petite filleule, la prin- cesse Likirikiî
Lui,Tartarin, notre grand Tartarin, qui a refusé tant de beaux partis, ne voulant d'autre épouse que la gloire, épris d'une singesse ! Singesse de sang royal, je veux bien, régéné- rée par l'eau du baptême, mais restée sauvage en dessous, menteuse, gourmande, cha- ■,•
pardeuse, et si cocasse de mœurs et d'habitudes, des costumes en loques, toujours en haut de quelque cocotier dès qu'il ne pleut pas, s'amusant à jeter sur les crânes dénudés de nos an- ciens des noix dures comme des cailloux.
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224 PORT-TARASCON
Elle a manqué ainsi d'assommer le véné- rable Miég-eville.
Puis récart entre leurs deux âges. Tar- tarin a bien soixante ans; il grisonne, il prend du corps. Elle, douze à quinze ans, au plus; Y âge de la petite Eleurance dans la chanson de chez nous :
L\i prise si jeunette, Ne s.iit se ceinturer.
Et c'est cette fillette, ce sauvageon des îles, que nous aurions pour souveraine!
Depuis longtemps, j'avais noté certains indices. Ainsi les indulgences du Gouverneur pour le père, ce vieux bandit de Négonko, qu'il invitait souvent à notre table, malgré la malpropreté de ce hideux gorille, man- geant avec ses doigts, se gavant d'eau-de-vie jusqu'à rouler sous sa chaise.
Tartarin traitait tout cela de « bonne gaieté cordiale », et si la petite princesse, à Tcxemple de son père, se livrait à quelque fantaisie bizarre à nous donner froid dans le dos à tous, notre bon maître souriait, la couvait d'un regard paternel qui deman-
PORT-TARASCON 22D
dait grâce pour elle et disait : « C'est une enRiiit.... »
Tant bien, malgré ces symptômes, d autres plus probants encore, je n'y voulais pas croire; mais le doute ne m'est plus permis.
i8 Décembre. — Ce matin, au conseil, le Gouverneur s'est ouvert à nous de son projet de mariage avec la petite princesse.
Il a prétexté la politique, parlé d'un ma- riage de convenances, des intérêts de la colonie. Port-Tarascon était isolé, perdu dans l'Océan, sans alliances. En épousant la fille d'un roi papoua, il nous amenait une flotte, une armée.
Personne dans le conseil n'a fait d'objec- tion."
Excourbaniès, le premier, s'est élancé, trépignant d'enthousiasme: « Bravo!... Par- fait!... A quand la noce?'... Ah! ah! ah!,.. » Ce soir, en 'ville, qui sait ce qu'il va répandre d'infamies.
Cîcéron Franquebalme, par habitude, a dévidé ses implacables raisonnements sur le pour et sur le contre, « que si d'une part la
29
220 PORT-TARASCON
colonie..., il convient de dire que d'autre part..., toutefois et quantes.... verum cnim vero... », et finalement il s'est rangé à l'opi- nion du Gouverneur.
Baumevieille et Tournatoire ont emboîté le pas derrière lui. Quant au Père Bataillet, il semblait au fait de Thistoire. et n'a pas protesté.
Le comique, c'était les figures hypocrites que nous avions tous, feignant de croire aux intérêts coloniaux invoqués par Tartarin, au milieu d'un grand silence approbateur.
Tout à coup ses bons yeux se sont mouillés de larmes gaies, et il nous a dit très douce- ment :
« Et puis, voyez, mes amis, ce n'est pas tout ça..., moi je Taime, cette petite. »
C'était si simple, si touchant, que nous avons eu tous le cœur retourné. « Hé! faites donc, monsieur le Gouverneur, faites donc! » et on l'entourait, on lui serrait les mains.
20 Décembre. — Le projet du Gouver- neur est très discuté en ville, moins sévè-
PORT-TARASCON 227
rement JLiL>-é cependant que je n'aurais cru. Les hommes en parlent g-aiement, à la taras- connaise, avec la pointe de malice qu'on met chez nous aux choses de Tamour.
Les femmes sont généralement plus hos- tiles, le groupe de Mlle Tournatoire surtout. Puisqu'il voulait se marier, pourquoi ne pas choisir dans la nation?* Beaucoup en parlant ainsi pensent à elles-mêmes ou à leurs de- moiselles.
Excourbaniès, venu en ville dans la soirée, s'est mis du parti des dames et montrait les côtés faibles du mariage : ce beau-père sans tenue, ivrogne, cannibale; puis la fiancée elle-même ayant, selon toute vraisemblance, mangé du Tarasconnais. Tartarin aurait dû plus y réfléchir.
En entendant parler ce traître, je sentais la colère qui me montait et je suis sorti du salon bien vite, tant j'avais peur de lui en- voyer un emplâtre dans la figure. On a le sang vif à Tarascon, outre!
Quitté de là, entré chez les des Espazettes. La marquise bien faible, toujours couchée, pauvre femme, répugnant toujours la soupe
2 23 PORT-TARASCON
à l'ail de Toarnatoire, nf a dit, sitôt qu'elle m"a vu : « Hé bien, monsieur le chambellan, y aura-t-il des dames du palais près de la nouvelle reine? »
Elle voulait rire; mais tout de suite Tidée m'est venue qu'il y avait là quelque chose pour nous.
Demoiselle d'honneur ou dame du palais, Clorinde habiterait la Résidence, on pour- rait se voir à toute heure.... Un tel bonheur serait-il possible!...
A mon retour, le Gouverneur venait de se coucher, mais je n'ai pas voulu attendre au lendemain pour l'entretenir de mon projet, qu'il a trouvé de bonne politique. Resté très tard près de son lit à causer avec lui de ses amours et des miennes.
2 5 Décembre. — Hier soir, veille de Noël, toute la colonie se réunissait dans le grand salon, le Gouvernement, les dig-nitaires, et nous avons célébré notre belle fête proven- çale à cinq mille lieues de la patrie.
Le Père Bataillet a dit la messe de minuit, puis on a posé le cache-feu. C'est une bûche
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de bois que le plus vieux de Tassistancc promène autour de la salle et jette dans le feu en l'arrosant de vin blanc.
La princesse Likiriki était là, très amusée de la cérémonie, et des nougats, des coques, des estévenons, et mille friandises locales dont ringénieux pâtissier Bouffartigue avait paré la table.
On a chanté de vieux noëls :
Voïci le roi Maure Avec SCS yeux tout trévirés; L'enfant Jésus pleure, Le roi iiose plus entrer.
Ces chants, les gâteaux, le grand feu autour duquel on faisait cercle, tout cela nous rappelait le pays, malgré le bruit d'eau qu'on entendait sur le toit et les parapluies ouverts dans le salon à cause des fissures.
A un moment, le Père Bataillet a entonné sur rharmonium la belle chanson de Frédéric Mistral, Jean de Tarascon pr. s par les cor- saires, rhistoire d'un Tarasconnais tombé aux mains des Turcs, prenant le turban sans vergogne et tout près d'épouser la fille du
i
23o PORT-TARASCON
pacha quand il entend sur le rivage chanter en provençal les matelots d'une barque ta- rasconnaise. Alors,
Comme Veau jaillit sous un coup de rame — un grand flot de larmes — crève son cœur dur; — le despalrié pense à la patrie, — et se désespère — d^ctre avec les Turcs.
A ce vers comme Veau jaillit sous un coup de rame, un sanglot nous a tous secoués. Le Gouverneur lui-même buvait ses larmes, la tête renversée, et on voyait le grand cor- don de l'Ordre qui se soulevait sur sa poi- trine d athlète.
Voilà qui va changer peut-être bien des choses, rien que cette chanson du grand Mistral.
29 Décembre. — Aujourd'hui, à dix heures du matin, mariage de S. Exe. Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon, avec la prin- cesse royale Négonko.
Ont signé au contrat : S. M. Négonko, qui a fait une croix pour paraphe, les direc- teurs et les grands dignitaires de la colonie,
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PORT-TARASCON
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puis kl messe a été dite dans le grand salon.
Cérémonie très simple, très digne, Ic^
miliciens en armes, tout le monde en grand
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costume. Seul Négonko faisait tache. Son attitude comme roi et comme père a été dé- plorable.
Rien à dire de la princesse, très jolie dans sa robe blanche et sa parure de corail.
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204
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Le soir, g-rande fête, double ration de vivres, coups de canon, salves de nos tireurs de conserves, et des vivats, des chants, une joie universelle.
Et il pleut!... Et il en tombe!..
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Apparition du duc de Mous. — L'île bom- bardée. ■ — • Ce n était pas le duc de Mous. — Amenez le drapeau, coquin de sort! — Douze heures aux Tarasconnais pour éva- cuer Vile sans bateau. — x\ la table de Tartarin, tous Jurent de suivre leur Gou- verneur dans sa captivité.
« Vé! vé!... Un navire!... Un navire dans la rade. » A ce cri poussé un matin par le milicien
236 PORT-TARASCON
Berdoulat, en train de chercher des œufs de tortue sous une pluie battante, les colons de Port-Tarascon se montrèrent aux ouver- tures de leur arche envasée, et en même temps que mille cris répercutaient le cri de Berdoulat « Un navire, vc! vé! Un navire », par les fenêtres, par les portes, gambadant, cabriolant comme une pantomime anglaise, la foule se précipitait sur la plage, qu'elle em- plissait d'un mugissement de veaux marins.
Le Gouverneur, averti, accourut aussitôt, et, tout en achevant de boutonner sa jaquette, il ravonnait sous le ciel ruisselant au milieu de son peuple en parapluies :
« Hé bien, mes enfants, quand je vous le disais qu'il reviendrait!... C'est le ducî...
— Le duc>
— Qui voulez-vous que ce soit? Ué! oui, notre brave duc deMons, qui vient ravitailler sa colonie, nous apporter les armes, les in- struments et les bras de rafataille que je n'ai jamais cessé de lui réclamer. »
Il fallait voir, à ce moment, les figures effarées de ceux qui s'étaient le plus indignés contre le « sale Belge », car tous n'avaient
PORT-TARASCON 23?
pas rimpudcncc d'Excourbanics criant et tourbillonnant sur la plage : « Vive le duc de Mons ! . . . Ah ! ah î ah î . . .Mvc notre sauveur ! ... »
Pendant ce temps, un grand steamer, haut sur beau, imposant, s'avançait dans la rade. Il siflla, cracha sa vapeur, laissa tomber son ancre retentissante, mais très loin du rivage à cause des coraux, puis resta là, immobile sous la pluie et dans le silence.
Les colons commençaient à s'étonner du peu d'empressement que mettaient les gens du navire à répondre à leurs acclamations, à leurs signaux de parapluies et de chapeaux agités. Il leur semblait froid, le noble duc.
« Différemment, il n'est peut-être pas sûr que c'est nous.
— Ou bien nous en veut-il du mal qu'on a dit de lui.
— Du mal> i\Ioi je n'en ai jamais dit.
— Ni moi, certes.
— Moi, pas davantage.... »
Tartarin, au milieu de la confusion, ne perdit pas la tète. Il donna Tordre d'agiter le drapeau au faite de la Résidence et d'as- surer les couleurs d'un coup de canon.
238 PORT-TARASCON
Le coup partit, les couleurs tarascon- naises ondoyèrent dans Tair.
Au même instant une effroyable détona- tion remplit la rade, enveloppant le navire d'un nuage de lourde fumée, tandis qu'une espèce d'oiseau noir, passant au-dessus des têtes avec un sifflement rauque, venait s'abattre sur le toit du magasin qu'il écorna.
Il y eut d'abord un moment de stupeur.
« Mais ils nous ti... tirent dessus! » clama Pascalon.
A l'exemple du Gouverneur, toute la co- lonie s'était jetée à plat ventre sur la rive.
« Alors, ce ne serait donc pas le duc, » disait tout bas Tartarin à Cicéron Franque- balme lequel, affalé dans la boue près de lui, crut devoir entamer une de ses discus- sions rigoureuses..., « que si d'une part il était supposable..., d'autre part on pouvait se dire aussi.... »
L'arrivée d'un nouvel obus interrompit son raisonnement.
Pour le coup, le Père Bataillet bondit, et d'une voix furibonde appela le sacristain Ga- loffre, son garde d'artillerie, disant qu'à eux
PORT-TARASCON 209
deux ils allaient riposter avec la caronade. « Je vous le défends bien, par exemple, lui cria Tartarin. Quelle imprudence!... Tenez-le, vous autres..., empêchez-le.... »
Torquebiau et Galoffre lui-même prirent le Révérend chacun par un bras et le forcè- rent à se coucher comme tout le monde, au moment où le troisième coup de canon par- tait du navire, toujours dans la direction du drapeau tarasconnais. Visiblement on en voulait aux couleurs nationales.
Tartarin le comprit; il comprit aussi que, le drapeau disparu, les obus cesseraient de pleuvoir; et, de toute la puissance de ses poumons, il mugit :
« Amenez le drapeau, coquin de sort! » Aussitôt, tous de crier comme lui : «Amenez le drapeau!... Amenez donc le drapeau!... »
Mais personne ne ramenait, ni colons ni miliciens ne se souciant de grimper là-haut pour cette dangereuse besogne.
Ce fut encore la fille Alric qui se dévoua» Elle échela le toit et mit bas le malencon- treux pavillon.
240
PORT-TARASCON
-at*"
Alors seulement le steamer cessa de tirer.
Quelques instants après, deux chaloupes
chargées de soldats, dont on voyait de loin étinceler les armes, se détachaient du navire et s'avançaient
mii^
^A vers le
rivai^e ^^"^ au rvthme des grands avirons des vaisseaux d'État. A mesure qu'elles approchaient, on pou- vait distinguer les couleurs anglaises traînant à Tarrière dans le sillage d'é- cume.
La distance était
grande, et Tartarin
eut le temps de se
relever, d'effacer les
^'^■'- macules de boue
restées à ses vêtements, même de se faire
apporter le cordon de l'ordre, qu'il passa à
\r
PORT-TARASCON
241
la hâte par-dessus sa jaquette vert-serpent.
Il avait suffisamment tenue de g-ouverneur quand les deux chaloupes atterrirent.
Le premier, un officier anglais, hautain.
le chapeau en bataille, sauta sur la plage, et derrière lui se rangèrent les matelots, por- tant tous écrit sur leur bonnet de marine Tomahawk, plus une compagnie de débar- quement.
3i
242 PORT-TARASCON
Tartarin, très digne, sa lippe des grands jours, attendait, ayant à sa droite le Père Bataillet et à sa gauche Franquebalme.
Quant à Excourbaniès, au lieu de rester près d^eux, il s'était élancé à la rencontre des xVnglais, prêt à danser devant le vainc]ueur une bamboula frénétic]ue.
Mais lofiicier de Sa Gracieuse Majesté, sans prendre garde à ce fantoche, marcha droit vers Tartarin et demanda en anglais :
« Quelle nation?' »
Franquebalme, qui comprenait, repondit dans la même langue :
<c Tarasconnais. »
L'ofhcicr ouvrit des veux ronds comme des assiettes à ce nom de peuple qull n'avait jamais vu sur aucune carte marine, et de- manda plus insolemment encore :
« Que faites-vous dans cette île> De quel droit roccupez-vous?- »
Franquebalme, interloqué, traduisit la de- mande à Tartarin, qui commanda :
« Répondez que Tile est à nous, Cicéron, qu'elle nous a été cédée par le roi Négonko, et que nous avons un traité en bonne forme. »
PORT-TARASCON 248
Franqucbalme nVait pas besoin de conti- nuer son rôle d'interprète. L'Ang-lais se tourna vers le Gouverneur et dit en excellent français :
« Négonko> Connais pas.... Il n'y a pas de roi Négonko.... «
Aussitôt Tartarin donna Tordre de cher- cher partout son royal beau-père et de ramener.
En attendant, il proposa à Tofficier anglais de venir jusqu'au Gouvernement, où il lui communiquerait les pièces.
L'officier accepta et suivit, laissant à la garde des chaloupes ses soldats de marine rangés l'arme au pied, la baïonnette au ca- non. Et quelles baïonnettes! d'un luisant, d'un tranchant, à donner la chair de poule.
« Du calme! mes enfants, du calme! » murmurait Tartarin sur son passage.
Recommandation bien inutile, excepté pour le Père Bataillet, qui continuait d'écu- mer. Mais on avait l'oeil sur lui. « Si vous ne vous tenez pas, mon Révérend, je vous attache! » lui disait Excourbaniès, fou de terreur.
244 PORT-TARASCON
Pendant ce temps on cheixhait Négonko, on rappelait de tous les côtés, vainement. Un milicien finit par le découvrir au fond du magasin, ronflant entre deux barriques, ivre d'ail, dliuile de lampe et d'alcool à brûler, dont il avait absorbé presque toute la ré- serve.
On ramena dans cet état, empesté et o-luant, devant le Gouverneur; mais il fut impossible d'en tirer un mot.
Alors Tartarin lut le traité à haute voix, montra la croix en signature de Sa Majesté, le sceau du Gouvernement, des grands di- gnitaires de la colonie.
Ce document authentique prouvait les droits des Tarasconnais sur file, ou rien ne les prouverait.
L'officier haussa les épaules :
« Ce sauvage est un simple pickpocket, monsieur.... Il vous a vendu ce qui ne lui appartenait pas. L'ile est depuis longtemps une possession anglaise. »
En face de cette déclaration, à laquelle les canons du Tomahawli et les baïonnettes des soldats de marine donnaient une valeur con-
PORT-TARASCON 240
sidcrable, Tartarin sentit toute discussion inutile, et se contenta de faire une scène terrible à son indigne beau-père :
« Vieux coquin!... Pourquoi nous as-tu dit que nie était cà toi?... Pourquoi nous Tas-tu vendue?... Nïis-tu pas honte de t'être joué d'honnêtes gens? »
Néironko demeurait muet, abruti, sa courte intelligence de sauvage toute volati- lisée en vapeurs d'ail et d'alcool.
ce Qu'on l'emporte!... » dit Tartarin aux miliciens qui l'avaient amené, et se tournant vers l'officier, resté raide, impassible, pen- dant cette scène de famille :
« En tous cas, monsieur, ma bonne foi est
indiscutable.
— Les tribunaux anglais en décideront...,
répondit l'autre du haut de sa morgue. Dès ce moment vous êtes mon prisonnier. Quant aux habitants, il faut que dans les vingt- quatre heures ils aient évacué Tile, sinon nous les passerons par les armes.
— Outre!.., Passer par les armes! s'ex- clama Tartarin, mais d'abord comment vou- lez-vous qu'ils évacuent? nous n'avons pas
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de bateau. A moins qu'ils ne se sauvent à la nage.... »
On finit par faire entendre raison à TAn- glais, qui consentit à prendre les colons à son bord jusqu'à Gibraltar, à condition que toutes les armes seraient rendues, même les fusils de chasse, les revolvers et le Win- chester à trente-deux coups.
Après quoi il s'en retourna déjeuner sur sa frégate, laissant un poste en armes pour garder le Gouverneur.
C'était aussi l'heure de se mettre à table au Gouvernement, et, après avoir cherché la princesse sur tous les lataniers et cocotiers de la Résidence, comme on ne la trouvait nulle part, on s'assit, en laissant sa place vide.
Tout le monde était si ému, que le Père Bataillet en oublia le Bénédicité.
Ils mangeaient depuis quelques instants en silence, le nez dans leurs assiettes, quand tout à coup Pascalon se dressa et, levant son verre :
« Messieurs, notre Gou... verneur est pri... pri... sonnier de guerre. Jurons tous
PORT-TARASCON 247
de le suivre dans sa cap... cap... cap.... » Sans attendre la fin, tous debout, les
verres tendus, crièrent d'enthousiasme : « Parfaitement î
— Feu de Dieu! si nous le suivrons!...
— Je crois bien.'... Jusque sur Técha- faud!...
— Ha! ha î ha !.. . Mve Tartari n ! . . . » h u r- lait Excourbaniès.
Une heure après, à l'exception de Pasca- lon, tous avaient lâche le Gouverneur, tous, même la petite princesse Likiriki, miraculeu- sement retrouvée sur le toit delà Résidence. C'est là qu'elle s'était réfugiée au premier bruit de la canonnade, sans se rendre compte des risques bien plus grands qu'elle courait là-haut, et tellement folle d'épouvante, que ses dames d'honneur n'avaient pu la décider à descendre qu'en lui montrant de loin une boîte de sardines ouverte, comme on offre une sucrerie à une perruche échappée de sa ca^'e.
« Ma chère enfant, lui dit Tartarin d'un ton solennel quand on l'eut amenée près de lui, je suis prisonnier de guerre. Que préfé-
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rez-vous> Venir avec moi ou bien rester dans Fîle? Je pense que les Anglais vous y laisse- ront, mais en ce cas vous ne me verrez plus. » Sans hésiter, bien en face, elle répondit dans son g-azouillis enfantin et clair :
- « Moi rester l'île, touzou.
— C'est bien, vous êtes libre, » dit Tar- tarin, résigné; mais au fond le pauvre homme avait le cœur en morceaux.
- Le soir, dans la solitude de la résidence, abandonné de sa femme, de ses dignitaires, n'ayant plus près de lui que Pascalon, il rêva longtemps à la fenêtre ouverte.
Au loin cliq^notaient les lumières de la ville; on entendait des voix irritées, les chan- sons des Anglais campés sur le rivage et le fracas du Petit- Rhône grossi par les pluies.
Tartarin referma sa fenêtre avec un gros soupir et, tout en mettant son foulard de nuit, un vaste foulard à pois qu'il nouait en serre-tête, il dit à son fidèle secrétaire :
« Quand les autres m'ont renié, cela ne m'a pas trop surpris ni chagriné; mais cette petite.»., vrai î j'aurais cru qu'elle aurait plus d'attachement. »
Les dames d'honneur n'avaient pu la décider à descendre qu'en lui montrant une boite de sardines....
PORT-TAKASCON 231
Le bon Pascaloii essaya de le consoler. Apres tout, cette princesse sauvage était un colis bien étrange à ramener à Tarascon, — car finalement on y rentrerait toujours à ce Tarascon, — et quand Tartarin reprendrait son existence d\autrefois, là-bas, sa femme papoua aurait pu le gêner, rafilcher....
« Rappelez-vous, mon bon maître, lors- que vous revîntes d'Algérie, votre cha... chameau, comme vous le trouviez encom- brant.... »
Tout de suite Pascalon s'interrompit et devint très rouge. Quelle idée d'aller parler de chameau à propos d'une princesse de sang royal î Et pour réparer ce que cette compa- raison avait d'irrévérencieux, il fit remarquer à Tartarin l'analogie de sa situation avec celle de Napoléon prisonnier des Anglais et abandonné par Marie-Louise.
« En effet )s dit Tartarin très fier de ce rapprochement; et l'identité de leurs deux destinées, à lui et au grand Napoléon, lui fit passer une excellente nuit.
Le lendemain, Port-Tarascon était évacué à la grande joie des colons. Leur argent
2ij2 PORT-TARASCON
perdu, les hectares illusoires, le grand coup de banque du « sale Belge » dont ils avaient été victimes, tout cela ne leur semblait rien auprès du soulagement qu'ils éprouvaient à sortir enfin de ce marécage.
On les embarqua les premiers, pour éviter tout conflit avec TÉtat de choses, qu'ils ren- daient maintenant responsable de leur mau- vais sort.
Comme on les conduisait aux chaloupes, Tartarin se montra à sa fenêtre, mais dut s'en retirer bien vite sous les huées qui Tac- cueillirent et devant les poings menaçants tendus vers lui.
Bien sûr que par un jour de soleil les Ta- rasconnais se seraient montrés plus indul- gents, mais rembarquement se faisait sous une pluie torrentielle, les malheureux pa- taugeaient dans la fange, emportaient aux semelles des kilos de cette terre maudite, et les parapluies garantissaient à peine le petit bagage que chacun tenait en main.
Quand tous les colons eurent quitté Tile, ce fut le tour de Tartarin.
Depuis le matin, Pascalon s'agitait, prépa-
PORT-TARASCON 253
rant tout, rcunissant en liasses les archives de la colonie.
A la dernière heure il lui vint une idée de génie. Il demanda à Tartarin s'il devait mettre pour se rendre à bord son manteau
de première classe.
« Mets-le toujours, ça les impressionnera! »
répondit le Gouverneur.
Et lui-même passa le grand cordon de
Tordre.
En bas on entendait sonner les crosses de fusil de Tescorte, la voix dure de Tolficier appelant :
« Monsieur Tartarin! Allons, monsieur le
Gouverneur! »
Avant de descendre, Tartarin jeta un der- nier regard autour de lui, sur cette maison où il avait aimé, où il avait souffert, subi toutes les affres du pouvoir et de la passion.
Voyant à ce moment le chef du secrétariat dissimuler un cahier sous son manteau, il s'informa, voulut voir, et Pascalon dut faire à son bon maitre Taveu du Mémorial.
« Hé bien, continue, mon enfant, dit dou- cement Tartarin en lui pinçant Toreille,
2^4
PORT-TARASCON
comme faisait Napoléon à ses grenadiers, tu seras mon petit Las Cases. «
La similitude de sa destinée avec celle de Napoléon le préoccupait depuis la veille. Oui, c'était bien cela.,.. Les Anglais, Marie- Louise, Las Cases,... Une vraie analogie de circonstances et de type.... Et tous deux du Midi, coquin de sort!
LIVRE TROISIEME
ï
De la réception que les Anglais firent à Tar- tarin à bord du « Tomahawk ». — Der- niers adieux à Vile de Port-Tarascon. — Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las Cases. — Costecalde est retrouve. — La dame du commodore. — Tar tarin tire sa première baleine.
La dignité d'attitude de Tartarin, lors- qu'il monta sur le pont du Tomahawk, impressionna fort les Anglais, saisiii sur-
33
258 PORT-TARASCON
tout par le grand cordon de l'Ordre, rose avec la Tarasque brodée, dont le Gou- verneur s'écharpait comme d'un symbole maçonnique, et aussi par le manteau rouge et noir de grand de première classe qui enveloppait Pascalon de la tête aux pieds.
Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect de la hiérarchie, du fonctionna- risme et du maboulisme (de maboul, en langue arabe : l'innocent, le bon toqué).
A la coupée du navire, Tartarin fut reçu par l'officier de service et conduit dans une cabine des premières avec les plus grands égards. Pascalon le suivit, bien récompensé de son dévouement, car on lui donna la chambre à côté du Gouverneur, au lieu de le fourrer dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, entassés là en misérable trou- peau d'émigrants, et pêle-mêle avec eux tout l'ancien état-major de l'île, ainsi puni de sa faiblesse et de sa lâcheté.
Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidèle secrétaire se trouvait un petit salon garni de divans, de panoplies, de
PORT-TARASCOM
2^9
plantes exotiques, et une salle à mang-er où deux blocs de glace, dans des vases d'encoignure, entretenaient une perpétuelle fraîcheur.
Un maître d'hôtel, deux ou trois domes- tiques, étaient attachés à la personne de Son Excellence, qui acceptait ces honneurs du
plus beau sang-froid, et cà chaque nouvelle prévenance répondait « Parfaite;;/ j/;/ » d'un ton de souverain habitué cà tous les respects et à toutes les sollicitudes.
Au moment où on leva l'ancre, Tartarin monta sur le pont, malgré la pluie, pour dire un dernier adieu à son île.
Elle lui apparut confusément, dans le
200 PORT-TARASCON
brouillard, assez distincte cependant à tra- vers ce voile gris pour qu'on pût entrevoir le roi Négonko et ses bandits en train de piller la ville, la Résidence, et de danser sur le rivage une farandole effrénée.
Tous les catéchumènes du Père Bataillet, sitôt le missionnaire et les gendarmes partis, retournaient à leur bon instinct de nature.
Pascalon crut même reconnaître, au mi- lieu des danses, la gracieuse silhouette de Likiriki, mais il n'en dit rien, de peur d'af- fliger son bon maître, qui semblait du reste fort indifférent à tout cela.
Très calme, les mains au dos, dans une historique et marmoréenne attitude, le héros tarasconnais regardait devant lui sans voir, de plus en plus préoccupé des analogies de sa destinée avec celle de Napoléon, s'éton- nant de découvrir entre le grand homme et lui mille points de ressemblance, même des faiblesses communes dont il convenait très simplement.
<^ Ainsi, tenez, disait-il à son petit Las Cases, Napoléon avait des colères terribles;
PORT-TARASCON 261
moi de même, surtout dans mon jeune temps.... Par exemple, cette fois, au café de la Comédie, où, discutant avec Costecalde, j'envoyai d'un coup de poing sa tasse et la mienne en mille miettes....
— Bonaparte cà Léoben !... remarqua ti- midement Pascalon.
— Tout juste, mon enfant, » fit Tartarin avec un bon sourire.
Mais, en y songeant, c'est par Timagina- tion, leur fougueuse imagination méridio- nale, que TEmpereur et lui s'étaient le plus ressemblés. Napoléon lavait grandiose, dé- bordante, cà preuve sa campagne d'Egypte, ses courses dans le désert sur un chameau, — encore une similitude frappante, ce cha- meau, — sa campagne de Russie, son rêve de la conquête des Indes.
Et lui, Tartarin, son existence tout en- tière n'était-elle pas un rêve fabuleux!... les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouver- nement de cette île à cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la su- périorité de l'Empereur, à certains points de vue; mais lui, du moins, n'avait pas fait
202 PORT-TARASCON
verser le sang, des fleuves de sang! ni 1er rifié le monde comme Votre... .
Cependant Tile disparaissait au loin, et Tartarin, appuyé contre le bastingage, con- tinuait à parler à haute voix pour la galerie, pour les matelots qui enlevaient les escar- billes tombées sur le pont, pour les officiers de quart qui s'étaient rapprochés.
A la longue, il devenait ennuyeux. Pasca- lon lui demanda la permission d'aller à l'avant se mêler aux Tarasconnais, dont on apercevait de loin quelques groupes con- sternés sous la pluie, afin, disait-il, de sa- voir un peu ce qu'ils pensaient du Gouver- neur, surtout dans l'espérance de glisser à