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HISTOIRE

DE SIXTE-QUINT

Paris Imp. P.-A. BOURDIER, r.APlOMONT bt r> , rue de» Poitevins, 6.

HISTOIRE

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SIXTÊ-Ql^INT

sa/yie et son pontificat

M.-A'C-jJDVULEaîill.

OFFICIER DE LA LÉGION D'hONNEDR, MEMBRE OU CONSEIL GÉNÉRAL DU LOIRET AUTEUR DE L'HISTOIRE DES PLUS CÉLftBRES AMATEURS

1

a Je ne crains que le péché et nullement

les hommes.

[Sixte aux cardinaux en Consistoire )

PARIS

LIBRAIRIE DE JULES RENOUARD

0, RUE DE TOURNON, <)

1869

Tous droits réservés. ^

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THE NEW YORK

PUBLIC LÎBRARY

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Sixte-Quint est.up des hommes les plus extraordi- DaifrèS <}tre TEglise ait produits. Bien que son ponti- ^ fifat'u'^if duré que cinq ans et quatre mois, le sou- j<* *• iifiiiî.fl§\îoïï gouvernement s'est conservé parmi le t*.^ *• PP^V^4^ Rome comme une légende, et il est encore 1^ .* plu^ •prél^^nt à sa mémoire que celui des règnes ré- it cçpts'jje ses successeurs. L'impression que ce grand a ' p^.la laissée est celle d'une volonté énergique, iué- jy branWble, appliquée à la direction des affaires de la f^ I\e4igion et de TÉtat ; d'une sévérité inexorable à l'égard des criminels, d'une sollicitude constante pour.la sécurité, le bien-être de ses sujets, d'un es- prit* de domination inflexible pour élever le Saint- i. . Sj^ge au-dessus des princes étrangers; enfin, d'un •/• afnoùr éclairé pour les arts, attesté par les nombreux V' . monuments dont il a décoré la ville de Rome.

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AVERTISSEMENT.

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La vie de Sixte-Quint a été plusieurs fois é^iiie; ôt -\**it comme il arrive presque toujours lorsqu'il s'agit ^ ^ ^ *. y

dans ce pape, un des champions les plus ardents: Vè«^ du tribunal redouté de l'Inquisition, et ils Font ae- . ** «;;

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cusé d'une sévérité poussée , contre les dissidents, jusqu'à la plus grande cruauté. Ils lui reprocheat également une coupable duplicité dans ses négo'cfar- tions avec l'Espagne et la France!. Enfin, mécorvna^^^ sant le bienfait de la sécurité publicmç,^ rétablie p.at* lui dans ses États, ils ne lui accordéjs^ pas mêm^ d^g* voir soustrait ses sujets aux attaques et aux violenôfea des brigands et des sicaires qui, avant sop ^teçét ment, infestaient Rome et les provinces^'^ijtftiô-* cales. ':•>• •H<^

, D'autres, au contraire, aveuglés par un^lif' «irî-> dent, pour la foi catholique et la papauté, ont.j^fii^G)^ Sixte-Quint un homme incomparable, et Tont'iifip.. bien au-dessus de ses prédécesseurs et des princes- de son temps, allant jiisqtfàlui attribuer des- mi^ racles , afin de pouvoir le placer au rang Jle^ saints. .• / .

Ces deux manières de le juger pèchent par uhé'gal excès. Si Felice Peretti s'est montré supérieur à beau/ :Coup de souverains pontifes par ses grandes vuesv par son amourdubieupublic, par l'ordre et la, prér

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AVERTISSEMENT. Ili

voyance qu'il avait introduits dans les finances, par les travaux utiles et les embellissements qu'il a fait exécuter, il peut être accusé justement d'avoir usé, dans plus d'une circonstance, d'une rigueur excessive, quelquefois même inutile; d'avoir cédé, avec faiblesse, aux sollicitations de sa famille, et, comme beaucoup d'autres, d'avoir subordonné sa politique extérieure à des considérations d'intérêts temporels.

Mais, si la conduite du souverain n'est pas exempte de critique, la personnalité de l'homme reste comme une des plus curieuses à étudier dans l'histoire de la papauté. Je me suis efforcé de la faire connaître en remontant aux sources originales, et surtout en met- tant sous les yeux du lecteur les actes et les paroles émanés de Sixte lui-même, ses brefs, ses constitu- tions, ses bulles, ses instructions aux nonces et aux légats, ses conversations, ses discours et ses répon- ses, soit dans les consistoires des cardinaux, soit ailleurs.

J'ai puisé la plus grande partie de ces citations dans deux ouvrages. Le premier est une table ana- ly tique des vingt-sept volumes in-foUo du Bullarium Romanum et des dix-neuf volumes, même format, du Bullarium Magnum^ lesquels ne comprennent que les bulles publiées jusqu'à Clément XIV. Cette table dressée par un docteur en théologie, Louis Guerra , forme quatre volumes in-folio , imprimés à deux colonnes de petit texte. Sans son secours, il se-

IV AVERTISSEMENT.

rait souvent difficile de retrouver les bulles de cer- tains pontifes ^

Le second ouvrage que j'ai suivi dans beaucoup de passages, est intitulé : « Storia délia vita e geste di Sisto Quinto^ Sommo Pontifice deWordine de'' Minori Conventuali di San Francesco^ scritta dal PadreM. Casimiro Tempes ti, delmedesimo ordine. Roma 1734, con licenza de' superiori^2 vol. in-4°. » Cette histoire, écrite comme un panégyrique de Sixte, par un religieux de son ordre, renferme les docu- ments les plus intéressants, dont quelques-uns n'exis- tent plus en originaux et dont beaucoup d'autres ne seraient pas communiqués aujourd'hui à un laïque. Le père Tempeslien donne la liste (t. 1, p. XXIX àXXXI), et indique les sources dans lesquelles il les a puisés. J'ai vérifié plusieurs de ces documents, et j'ai pu me convaincre de la parfaite exactitude des citations faites par l'auteur. Mais, si Ton ne peut rien repro- cher à sa bonne foi, il en est autrement de ses ap- préciations. Elles tendent toutes à faire de Sixte un un homme non-seulement extraordinaire, le modèle des papes et des souverains, mais à le présenter comme un véritable saint, qui n'a pas pu se tromper

] . Voici le litre de celte table : Pontificiarum constitutionum in BuUariis Magno et Romano contentarum , et aliunde desumpta- rum epitome, et secundum materias disposition cum indicibus com-^ plelissimiSf opère et studio Aloysi Guerra, S, T. D. (sacras theologi» doctoris?). Venetiis, sumptibus heredis Nicolai Pezzana, 1772, «u- periorum permissu ac privilegio, 4 vol. in-fol.

AVERTISSEMENT. V

dans la conduite des affaires humaines. Ce jugement est inspiré au père Tempesti, bien qu'il affirme le contraire, parla gloire de son ordre, auquel le pontife appartenait , et en Thonneur duquel le religieux a composé son ouvrage. En outre, on regrette de ren- contrer dans son livre une grande prolixité, qui s'étend jusqu'aux moindres détails , une confusion des faits et des idées les plus disparates, se mêlant et s'enchevêtrant les uns dans les autres, sans aucun ordre logique, fatiguant Tattention, et faisant ainsi perdre le souvenir et la suite des principaux événe- ments.

Cette confusion, si difficile à éviter dans les livres d'histoire, devient encore plus embarrassante, lors- qu'on entreprend d'écrire la vie d'un souverain pon- tife. Le gouvernement temporel et le pouvoir spiri- tuel se trouvant réunis dans sa main, s'exercent en même temps sur des objets tout à fait différents, et qui n'ont entre eux aucun rapport. L'exposé des né- gociations extérieures, qui constituent une partie es- sentielle et très-importante des attributions du chef de l'Église catholique , vient ajouter aux difficultés de l'écrivain. Dans cette situation, il m'a paru que la clarté du récit, qui doit être, après la recherche delà vérité, le but principal de l'historien, exigeait la di- vision de l'ouvrage en autant de parties distinctes, qu'il y a d'objets différents soumis au gouvernement et au pouvoir du souverain pontife. C'est pourquoi,

YI AVERTISSEMENT.

sans m'écarter de Tordre chronologique, qui est la base de toute narration du passé, j*ai divisé Thistoire de la vie et du pontificat de Sixte-Quint en cinq livres, comprenant : le premier, la vie de Sixte, depuis sa naissance jusqu'à son élection à la papauté ; le se- cond, le gouvernement temporel de ses États ; le troi- sième, l'exercice de son pouvoir spirituel ; le qua- trième, la politique extérieure; et le cinquième, l'historique et la description des monuments de tou- tes sortes élevés par lui à Rome et ailleurs. De cette manière , on pourra suivre plus facilement les faits présentés dans le même ordre d'idées; surtout, on ne perdra pas le fil des négociations , qui tiennent une si grande place dans l'histoire de Sixte, ce pon- tife s'étant trouvé mêlé à des événements extraordi- naires, qui ont exercé une influencé considérable en Europe, dans les dernières années du dix-septième siècle.

J'ai dit que le cinquième livre était entièrement consacré aux monuments élevés par Sixte. J'en ai pris le plus souvent la description dans l'ouvrage de Domenico Fontana, qui fut son architecte et comme son surintendant des Beaux- Arts *. Le livre de cet

] . Délia trasporlazione delV obelisco Vaticano e délie fabriche di nostro signore Papa Sixto V Jatte dal cavalière Domenico Fontana , architetto di Sua Santita, con licenza de* superiori, In Roma ap- presso Domenico Basa. MDXC. ^- Intagliaio da Natal, Bonifacio daSibenicco, t vol. in-fol. l\ existe une seconde édition égale- ment pui)liée par D. Fontana, en 2 vol. in-fol, Napoli, 1 604.

AVERTISSEMENT. VII

artiste est d'autant plus précieux, qu'il est accom- pagné d'un grand nombre de gravures de Bonifazio da Sibenicco, d'après les dessins de Fontana lui- même.

En terminant, je ne dois point dissimuler ma crainte d'être resté fort au-dessous de la tâche d'é- crire l'histoire de l'un des glorieux chefs de l'Eglise catholique. Mais quelque chose qu'on puisse penser ou dire de mon travail, j'oserai affirmer, avec un des plus respectables historiens du seizième siècle, « que j'ai apporté dans cette entreprise une sincérité en- tière, et que la haine et la flatterie n'y cacheront point la vérité *. »

1. De Thou, Histoire des choses arrivées de son temps ^ traduite en français par Du Ryer; 3 vol. in-fol. Paris, 1G59, t. 1 , liv. I, préambule, p. 5.

HISTOIRE

DE LA YIE

ET DU PONTIFICAT

DE SIXTE-QUINT

LITRE PREMIER

VIE DE FELICE PERETTI, DEPUIS'SA. NAISSANCE JUSQU'A

SON ÉLECTION A LA PAPAUTÉ

CHAPITRE PREMIER

Naissance de Felice Pcretti. Origine de sa famille ; son établissement k Montalto. Sa sœur Camilla. Son oncle Salvator se charge de son éducation dans le cuuvent de Montalto. A onze ans , il prend l'habit de Saint-Franço'S. Ses études. 11 devient régent dans plusieurs collèges. Protection que lui accorde Ridolfo Piu da Carpi ; il se lie avec son secré- taire. — Ses prédications à Rome et ailleurs. Il devient Pami de saint Ignace et de saint Philippe de Néri, et fonde la Confrérie des Douze Apô- tres. — Il étudie la philosophie d'Aristote pour dresser le Table d'Or, Il est envoyé inquisiteur à Venise. Son rappel réclamé par le Sénat vé- nitien. — Faveur dont il jouit. •— Son retour à Rome. - Il est envoyé en Espagne. Il revient par suite de la mort de Pie IV. Il est nommé vicaire apostolique. - Ses visites aux couvents de son ordre. Il est fait évéque de Sainte-Agathe. Tombeau qu'il élève à Jean à Ripii. Révi- sion des décrets de Gratien. Il est promu au cardinalat. Il résigne l'évèché de Fermo, quMl avait échangé contre celui de Sainte-Agathe. Ses occupations à Rome. Tombeau de Nicolas V et chapelle de la Sainte- Crèche. Il travaille à une édition des œuvres de saint Ambroisc. Sa correspondance avec saint Chai-les Borromée. Jugement des Bénédictins

2 VIE DE SIXTE-QUINT.

de Saiot-Uaur sur cette édition. Yilla Blontallo achetée et embellie par le cardinal. * Aasassinat de son neveu Francesco Peretti. Le cardinal diftiimule son ressentiment.

(Du 13 décembre 1521 au 24 avril 1585.)

Felice Peretti, qui devint pape sous le nom de Sixte- Quint, naquit le 13 décembre 1521, à Grotte à Mare, bourg du comté de Fermo, dans la marche d'Ancône, situé à environ dix milles ^ de la petite ville de Mon- talto. Son père Pier Gentile Peretti, et sa mère Ma- riana, de la ville de Camerino, avaient abandonné Montalto en 1515, et s'étaient réfugiés à Grotte à Mare, pour échapper aux excès commis par les soldats du duc d'Urbin, Francesco I", alors en guerre avec le pape Léon X. Pier Gentile Peretti et sa femme, per- dirent dans cette fuite tout ce qu'ils possédaient à Montalto ; mais ils retrouvaient à Grotte a Mare une maison, quelque bien et des parents disposés à les secourir.

La famille Peretti était originaire de la Dalmatie: vers le milieu du quinzième siècle, elle avait été con- trainte, par les persécutions des Turcs, de quitter ce pays, avec un grand nombre d'autres, et de chercher un asile en Italie. On ignore le motif qui lui fit choisir Montalto pour résidence : mais il est certain que dès le commencement du seizième siècle, on trouve un membre de cette famille prieur, c'est-à-dire premier administrateur de cette ville. Il est également incon- testable qu'elle possédait sur son territoire des mai- sons, des terres, des vignes, et des champs plantés

!• Environ 15 kilomètres; le mille italien équivaut à 1489 mè- tres 478 millimètres.

VIE DE SIXTE-QUINT. 3

d'oliviers. Enfin, les Peretli étaient alliés aux meil- leures familles non nobles du pays. Ces différentes circonstances démontrent que l'origine de Sixte n'est pas aussi basse qu'on s'est plu à l'affirmer. Eût-il appartenu d'ailleurs aux rangs les plus infimes de la société, il n'aurait eu que plus de mérite à ne devoir son élévation qu'à sa seule valeur personnelle.

Il fut baptisé le 26 décembre 1521, et son père lui donna le prénom de Felice. Plusieurs historiens veu- lent que le choix de ce prénom ait été dicté à son père par une sorte d'inspiration prophétique de la future grandeur de son fils. Une voix intérieure lui aurait dit, pendant que sa femme Mariana était en- ceinte et qu'il se lamentait de la perte de ses biens de Montalto : « De quoi te plains-tu, Peretti? ne crains rien, prends courage : ta femme enfantera un fils qui fera le bonheur de toute ta maison. » Mais cette prédiction ne se trouve que dans des auteurs qui ont écrit la vie de Sixte après son élévation à la pa- pauté : elle doit donc être considérée comme une de ces flatteries rétrospectives dont certains historiens sont prodigues * .

Felice Peretti eut un frère, Prospero, qui mourut en 1560, sans laisser d'enfants, et une sœur, Camilla, qui vint le rejoindre à Rome lorsqu'il fut nommé cardinal. Elle joua un rôle considérable pendant son pontificat. C'était une femme sagace, ambitieuse, douée d'an esprit pénétrant. Elle exerça une grande in- fluence sur son frère, môme dans les affaires poli- tiques les plus importantes.

1. Il Codice Valicano, il Galesino, ilario altobelli, il Ciaconio e gli illustratori di luij cités par le P. Tempesti, t. I, 1. I, xxxv, p. 15.

4 VIE DE SIXTE-QUINT.

Dès l'âge de sept ans, Felice fut envoyé dans un couvent de religieux augustins , établi à Grotte à Mare , pour y apprendre les premiers éléments. A neuf ans, Salvator Peretti, frère de son père, religieux do Tordre mineur conventuel de Saint-François, voulut se charger de l'éducation de son neveu. Il ha- bitait Montalto, et il parvint à déterminer Pier Gen- tile à rentrer dans cette ville en <530. L'année sui- vante, le père Salvator fît admettre Felice au noviciat du couvent de Saint-François de Montalto, et à peine une année après, le dimanche des Rameaux i53i, le novice de onze ans était admis à prononcer ses vœux perpétuels. Ainsi lié indissolublement à la vie monas- tique, le jeune religieux continua son éducation dans le même couvent. Pendant trois ans, il y suivit les cours de latin et de grec, sous la direction du père Vincenzo Fernato, connu pour son érudition et la gravité de ses mœurs. En 1535, il eut pour professeur de rhétorique le père Manfilio Filarete, de Santa Vit- toria, qiii passait pour un excellent prédicateur. Ce maître lui rendit familiers les discours de Démos- thène, les oraisons et les traités de Cicéron et de Quintilien. La rhétorique terminée, Felice se mit à étudier les poètes latins, sous la direction du père Pietro da Patrignone. Il fît de si rapides progrès, qu'il fut lui-même bientôt en état de composer des vers en langue latine, avec élégance et facilité. En 1538, il fut envoyé à Pesaro pour faire sa philo- sophie, qu'il alla continuer en 1539 à lési, et en 1540, à Rocca-Contrada. Dans le mois de septembre de cette année, il se rendit à Ferrare, il passa de l'étude de la philosophie à celle de la théologie, dont les cours duraient trois années. Il quitta cette ville

VIE DE SIXTE-QUINT. 5

eu 1543 pour Bologne, il étudia la métaphysique pendant une année sous la direction du père Giovan- ni daCorreggio.

Ses études ainsi terminées, le général de son ordre le jugeant capable d'instruire les autres, le nomma lecteur des saints canons à Rimini, il demeura jusqu'en 1546. L'année suivante, il ipassa à Sienne avec le môme emploi ; c'est dans cette ville qu'il fut ordonné prêtre. Ensuite, il se rendit à Ferme pour y recevoir, le 26 juillet 1548, le diplôme de docteur en théologie. Après l'obtention de ce grade, il revint à Sienne reprendre son emploi de lecteur des saints canons. Mais il n'y resta que peu de temps, ayant été appelé, en 1549, au couvent d'Assises, pour assister à l'élection d'un nouveau supérieur général de son ordre. Il y soutint brillamment en public plusieurs thèses, en présence du cardinal Ridolfo Pio da Carpi, protecteur de l'ordre des Franciscains. Cette cir- constance contribua puissamment à l'avancement et à Télévation du père Felice Peretti : car le cardinal fut si satisfait de ses connaissances en théologie et de son éloquence, qu'à partir de ce moment, il le prit sous son patronage d'une manière toute spéciale, pro- fitant de toutes les occasions favorables pour le sou- tenir et le pousser. Afin de mieux s'assurer la faveur de ce puissant dignitaire de l'Église, le père Peretti out adroitement se lier avec Sigismundo Bozio, secré- taire du cardinal, dont il reçut par la suite les plus grands services.

Après l'élection du supérieur général, il fut nommé régent à Sienne, il enseigna de 1549 à 4551. L'année suivante, il alla exercer le même emploi à Naples, dans le couvent royal de San-Lorenzo, il

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composa deux commentaires sur les évangiles, dont Tun sur Tévangile de saint Mathieu, a été imprimé dans cette ville. Il paraît que le pèreFelice était déjà connu comme prédicateur, car il vint de Naples prê- cher le carême à Rome, et il y resta jusqu'à la fin de cette année, à la sollicitation de plusieurs cardinaux : il y fut employé à expliquer, trois jours par semaine, répitre de saint Paul aux Romains. Sur les instances de quelques-uns de ses auditeurs, il y publia un re- cueil de ses sermons, dont un exemplaire existait en- core à la bibliothèque Barberini, vers le milieu du dernier siècle ^

C'est de ce premier séjour à Rome que date le com- mencement de la fortune du père Felice Peretti. Sa réputation d'éloquence était déjà si bien établie, qu'il comptait au nombre de ses auditeurs les personnages les plus éminents. La régularité, la sévérité de sa con- duite, lui attiraient l'estime et l'attachement des prêtres et des religieux les plus considérés pour l'aus- térité de leurs mœurs et la sainteté de leur vie. Parmi ceux qui se lièrent avec lui, on cite saint Ignace, fon- dateur de l'ordre des Jésuites, saint Philippe de Néri, créateur de l'ordre de l'Oratoire, et saint Felice, de l'ordre des Capucins. Saint Ignace établit avec le père Peretti la confrérie des Douze apôtres, chargés d'ac- compagner le Saint-Sacrement, lorsqu'il était porté aux malades, et de recueillir des aumônes pour les pauvres. Lorsqu'il fut devenu pape. Sixte voulut que cette institution fût élevée au rang d'archiconfrérie, et qu'elle primât toutes les autres ^

1. XXXV, B; 87, de celle bibliothèque, selon le P. Tempesti, 1. 1, lib. Il,ii0vi, p. 23.

2. Confraternitaiem sanctorum duodecim apostolorum predictam

VIE DE SIXTE-QUINT. 7

La lecture, l'explication des livres saints, la prédi- cation n'absorbaient pas si complètement tous les instants du père Peretti, qu'il ne sût trouver encore le temps de se livrer à d'autres travaux. Gomme tous les hommes instruits de son siècle, il était fortement imbu de la philosophie d'Aristote. Pour rendre hom- mage à ce grand maître, il entreprit de composer la Table d'Or de toutes les œuvres d'Aristote, avec les Commentaires dtAverroès. Cette table devait élre une savante exposition de tout ce que ces deux auteurs avaient écrit. Comprenant qu'un si vaste travail exi- geait beaucoup plus de temps que les rares moments dont il lui était permis de disposer, le père Peretti voulut s'adjoindre, pour mener à fin cette entreprise, un de ses anciens élèves, Antonio Posio, de son ordre ^ : il l'emmena avec lui à Venise, ils étaient rendus le 30 juin 1556.

A peine installé dans ses nouvelles fonctions, le père Piîretti se trouva exposé aux dénonciations et aux attaques de plusieurs religieux de son ordre, qui menaient une vie licencieuse, et qui redoutaient sans doute sa sévérité. Son zèle ardent pour la religion, l'austérité de sa vie, si éloignée de la corruption géné- rale des mœurs à Venise, aussi bien dans les couvents qu'ailleurs, ne pouvaient manquer de lui susciter de nombreux ennemis. Aussi, soit qu'il y eût été contraint par ses supérieurs, soit qu'il eût voulu se soustraire aux persécutions de ses adversaires, dès le mois de

in archiconfratemitaiem et caput omnium,,, perpétua erigimus et instiiuimus, BuUe de Sixte Prxclara pietatis ; Tempesli , t. I, lib. II, p. 24, ad noiam (12).

t . On a de lui imprimé un traité De motibus animi obscuriSj et une dissertation De rébus theologicis, Tempesti, 1. 1, p. 26-27.

8 VIE DE SIXTE-QUINT.

septembre de la môme année, il s'était retiré à Fer- rare, il resta cinq mois entiers. Grâce à Tamitié de Bosio, secrétaire du cardinal da Garpi, cette retraite fut bien interprétée à Rome. Gest pourquoi, dès le mois de janvier 1557, il fut fait provincial de Hojigrie, régent et inquisiteur de Venise et de TÉtat vénitien : il s'empressa donc de rentrer dans cette ville, et de- venu plus puissant, à l'aide de son office si redouté, il crut qu'il lui suffirait de se faire craindre, sans garder aucun ménagement. Cependant, la résistance qu'il éprouva pour ramener plusieurs religieux à l'ob- servation du vœu de chasteté et de la règle fut telle, qu'il résolut de quitter Venise après la mort de Paul IV, dans le mois d'août 1559. Il fallut l'inter- vention des trois cardinaux da Carpi, Ghislieri, qui devint Pie V et Panco, pour faire triompher le père Peretti des intrigues et de l'opposition de ses enne- mis. Il raconte lui-même, dans ses Mémoires ^, que le 22 février 1560, il revint à Venise avec un bref du pape Pie IV, et qu'il y resta jusqu'à la fin de juin, époque il fut rappelé à Rome par ce pontife.

Ce rappel avait été motivé par les réclamations énergiques de l'ambassadeur de la République de Ve- nise à Rome, auxquelles le pape ne céda qu'après plusieurs mois de négociations ; car la présence du père Peretti à Venise soulevait une véritable question d'État, aussi bien de la part du pape que de celle de la Sérénissime République.

On sait jusqu'à quel point le gouvernement véni- tien était jaloux de son autorité. Le sénat et le conseil des Dix avaient, de tout temps, résisté avec la plus

î. Cités par Tempesti, 1. 1^ lib. If, xxx in fine, p. 33.

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grande énergie à l'ingérence et aux empiétements de la cour de Rome, même dans les matières purement de discipline ecclésiastique. C'est ainsi, par exemple, que le clergé séculier et régulier de Venise était soumis à la surveillance et à la censure attentive et très-sévère des magistrats laïques, nommés ad hoc par le sénat. C'est ainsi que le patriarche archevêque de Venise était à la nomination des Doges, sous l'influence et la présentation du sénat; que les curés de la ville étaient élus par leurs paroissiens, et que la censure des livres imprimés et la permission de les mettre en vente appartenaient entièrement aux fonctionnaires laïques délégués à cet effet par le sénat et le conseil des Dix. Mais c'est surtout contre le tribunal de l'in- quisition, que l'aristocratie vénitienne se tenait en garde. De tout temps, elle avait subordonné l'exé- cution des sentences rendues par le Saint-Office à l'approbation de l'autorité civile, et le sénat s'était toujours réservé de recevoir ou de refuser les inqui- siteurs envoyés par la cour de Rome, selon les con- venances de sa politique. Les démêlés que le père Peretti avait eus précédemment avec plusieurs reli- gieux de son ordre, l'avaient signalé au conseil des Dix comme un prêtre d'une énergie à toute épreuve, incapable de céder soit à la crainte, soit à la corrup- tion. En outre, ses ennemis l'avaiei^t dénoncé aux inquisiteurs d'État comme un fanatique, qui refu- sait ouvertement de se soumettre aux lois de la Répu- blique , et qui , par un zèle poussé à l'excès , était capable d'exciter des troubles parmi le peuple. Ils l'ac- cusaient, notamment, d'avoir recommandé aux con- fesseurs de ne pas donner l'absolution à ceux qui auraient en leur possession des livres défendus par

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la congrégation du Saint-Office , ainsi qu'aux per- sonnes qui ne dénonceraient pas les hérétiques contre lesquels le tribunal de Tinquisition devait informer. Ces accusations émurent le sénat, et il fit écrire par le Doge à Tambassadeur vénitien à Rome, d'exi- ger le rappel du père Peretti. Mais le pape, de son côté, trouvant son autorité spirituelle engagée dans cette question, refusait d'obtempérer à la réclamation de la République. Le débat traîna en longueur pen- dant plusieurs mois, et on échangea de part et d'au- tre un certain nombre de dépêches. Toutefois, l'in- sistance de l'ambassadeur, soutenu par son gouver- nement, ne faiblit point : la résistance aux volontés de la cour de Rome était admise comme une maxime d'État à Venise : l'aristocratie qui composait le gou- vernement y avait trop à cœur la conservation de ses privilèges et de son indépendance, pour en aban- donner jamais la plus minime partie. D'ailleurs, l'inquisition lui était, à juste raison, très-suspecte : le pape et ses conseillers le savaient bien ; ils finirent donc par sacrifier le père Peretti aux exigences de la République. Le cardinal da Carpi, auquel l'inquisiteur de Venise devait son avancement, écrivit au nonce du pape accrédité auprès du gouvernement vénitien dans les termes suivants : « Lorsque le précédent am- bassadeur de la Sérénissime République vint prendre congé de moi avant de partir, il me fit beaucoup d'in- stances, ainsi que les nouveaux ambassadeurs récem- ment arrivés, pour que j'eusse à éloigner de Venise le père Montalto \ Je répondis qu'encore que Montalto

1. PereUi était connu sous ce nom, qaMI avait pris en eouvenir de la ville et du couvent il avait été élcvé«

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eût été reconnu innocent de ce dont il avait été accusé, je consentais à son rappel, pour donner satisfaction à rillustrissime Seigneurie, de laquelle ils me mon- trèrent les dépêches. Ainsi, Montalto devra quitter Venise ^. »

A la réception de cet ordre, le père Montalto se mit en devoir de l'exécuter. Il se rendit d'abord à Padoue, pour faire ses adieux à des religieux de Saint-Fran- çois, et en môme temps, pour adresser ses prières à Saint-Antoine, le patron de cette ville. Il revint au bout de quelques jours à Venise afin de prendre congé du Doge. A l'audience qui lui fut accordée par le pre- mier magistrat de la République, il fut accompagné par le père Divo, provincial de Padoue, qui écrivit en ces termes à Bozio, secrétaire du cardinal da Garpi, ce qui se passa dans cette entrevue ^.

a Le révérend Montalto prit congé de notre séré- nissime prince avant de partir; il lui dit qu'il n'é- prouvait d'autre regret que d'avoir appris le bruit répandu qu'il partait parce qu'il était coupable de quelque méfait, tandis qu'il en était innocent : pre- nant à témoin de son innocence Dieu et môme ses propres ennemis, qui n'avaient pu trouver dans sa conduite quoi que ce soit à reprendre. Sa Sérénité lui répondit, qu'il ne devait pas se lamenter de l'opinion qu'avaient de lui quelques particuliers; car les hom- mes ne pouvaient pas vivre sans envieux, encore qu'ils fussent innocents et qu'ils n'eussent rien à se repro- cher. Mais qu'il avait lieu de se féliciter de ce qu'il jouissait de la meilleure réputation auprès de lui et

1. Tempesli, t. 1, lib. H, xxxviii, p. 36.

2. Ibid., no xxxix. Le doge élnif alors J. Priuli» élu en 1559.

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de la République, et que, quant à ce qui lui arrivait maintenant , c'était pour la conservation des ordon- nances de la République^ : mais qu'il espérait, dans dix années, le voir inquisiteur, et qu'il le verrait tou- jours volontiers. »

Ainsi, le père Montai to était bien sacrifié, comme le lui dit le Doge, à la conservation des ordonnances de la République, et nullement à cause des tracasseries qu'il avait éprouvées de la part des religieux ses con- frères.

Toutefois, si la politique lui fut contraire à Venise, il éprouva une ample compensation d'amour-propre, par la publication qu'il y fit, de concert avec son dis- ciple Posio, des œuvres d'Aristote et d'Averroès dont lo douzième volume contient la Table d'Or, Aureo Indice. Bien que, dans la préface de ce dernier volume, Po- sio reporte au père Montalto tout l'honneur de cette vaste entreprise, les ennemis de Perclti s'obstinèrent à le lui refuser. Mais ces attaques ne troublèrent pas le cœur de l'élève, qui, restant fidèle à son maître, voulut quitter Venise avec lui et le suivre à Rome.

Arrivés dans cette ville , ils s'empressèrent d'aller se prosterner l'un et l'autre aux pieds de Pie IV. Le pape reçut Montalto avec la plus grande faveur, lui sachant gré d'avoir résisté aux exigences du Sénat vé- nitien, et de n'avoir obéi qu'à ses ordres. Assuré, par cette lutte soutenue contre le corps politique le plus habile et le plus redoutable de l'Europe, de l'énergie, du dévouement et de la capacité du père Montalto, le pontife l'en récompensa sur-le-champ, en le nommant

1 . Era per conservazione délie ordinazioni di questa Republica, Tempeeti, ibid,, p. 37'.

VIE DE SIXTE-QUINT. 13

théologien du Concile général, consulteur du Saint- Office et lecteur au collège de la Sapience à Rome, trois charges également importantes, qui devaient le mener plus haut.

On assure ' qu'à la suite de cet avancement, soit par générosité de caractère, soit par politique, il intervint auprès du cardinal da Carpi en faveur du père gar- dien du couvent des Franciscains de Venise, qui Tavait dénoncé au conseil des Dix, et borna sa vengeance à lui faire retirer cette charge. Mais il paraît plutôt pro- blable que ce religieux fut rappelé de Venise comme étant trop dévoué aux intérêts de son gouvernement.

En nommant le père Montalto théologien du Con- cile général. Pie IV avait en vue de renvoyer en Es- pagne, comme attaché à la mission confiée à son lé- gat, le cardinal Ugo Buoncompagni, auprès de Tarchevôque de Tolède, Caranza, qui soutenait dans son église l'ancien culte mozarabe. Il fallait des théo- logiens exercés pour discuter cette question délicate avec un archevêque, très-versé lui-même en cette matière. Indépendamment du légat et du père Mon- talto, cette mission se composait de deux prélats : Jean Baptiste Castagna et Jean Aldobrandini, et de Stefano Bonucci, religieux de Tordre des Servîtes. On remarqua plus tard que les choix de Pie IV, dans cette circonstance, lui avaient fait le plus grand hon- neur : puisque trois de ses envoyés, Buoncompagni, Montalto et Castagna devinrent papes, et les deux autres cardinaux. Mais cette mission n'aboutit à au- cun résultat : car, h peine arrivé à Tolède, le légat Buoncompagni ayant appris la mort de Pie IV et l'ou-

1. Tempesll, t. I, lib. III, n®» ii à v, p. 39-40.

14 VIE I>E SIXTE-QUlNT.

verlure du conclave, se hâta de revenir. A Gênes, il reçut la nouvelle de Téleclion de Pie V, duquel il ob- tint de rentrer h Rome. Quant au père Montalto, il se dirigea vers le Piémont, pour visiter les couvents de son ordre dans lesquels il comptait des amis. Mais comme le supérieur général des Franciscains venait de mourir, le nouveau pape Pie' V, Ghislieri, qui connais- sait depuis longtemps Taustérité du père Montalto et sa rigueur inflexible dans les choses de la religion, le nomma vicaire apostolique. Cette dignité lui confé-^ rait la suprématie sur son ordre, et soumettait à son autorité absolue tous les couvents d'hommes et de femmes assujettis à la règle de Saint-François. C'est dans le monastère d*Asti qu'il reçut la nouvelle de cette promotion, et c'est qu'il fut reconnu et honoré par les délégués de tous les autres couvents. Avec l'ac- tivité dont il avait fait preuve en différentes circon- stances, il s'empressa, en se rendant à Rome, de visiter les maisons qui se trouvaient sur son itinéraire, com- mençant à réformer les abus qu'il y avait observés depuis longtemps.

Après avoir été remercier le souverain pontife, il continua sa tournée apostolique. Dans l'impossibilité de se rendre partout les Franciscains possédaient des établissements, il envoya ses lieutenants visiteurs dans les provinces de l'Italie, de la France, de la Provence, de l'Autriche, du Rhin, de l'Espagne, pour y ramener les religieux à la stricte observation de la discipline ecclésiastique. Encouragé par Pie V, dont le zèle, en matière de religion, était excessif, il fit partir les in- quisiteurs de l'ordre de Saint-François pour la Ro- magne, la Toscane, la Bohême et d'autres contrées, avec les instructions les plus précises de combattre

VIE DE SIXTE-QUINT. V6

rhérésie, el de Textirper, môme à Taide du bras sécu- lier, partout elle aurait osé se montrer. Lui-même, sachant par expérience quel était le relâchement des mœurs dans les couvents du royaume de Naples, il se rendit dans cette ville, et s'efforça de ramener les moines et les religieuses à une manière de vivre plus conforme aux statuts de l'ordre de Saint-François et à leurs propres engagements. Dans ce but, il publia plu- sieurs ordonnances, en vertu de ses pouvoirs aposto- liques, pour rétablir et assurer la discipline dans les monastères de femmes. Il défendit d'y recevoir abso- lument aucun homme, sans son expresse permission, à l'exception de ceux, tels que confesseurs et méde- cins, dont rentrée est autorisée par les canons du concile de Trente, et seulement dans les cas de néces- sité. Il voulut qu'à Tâge de douze ans accomplis, les novices fussent tenues de revêtir l'habit monastique, et qu'aucune jeune fille ne demeurât au couvent après cet âge, si elle n'avait pas prononcé ses vœux. Il inter- dit la faculté de constituer des dots aux religieuses avant qu'elles eussent prononcé leurs vœux, et il pres- crivit aux abbesses d'observer ces règlements, sous peine d'excommunication et de privation de leur di- gnité.

La mise à exécution de ces mesures fait dire au père Tempesli, Franciscain lui-même', que « les visites du père Montalto n'étaient pas des visites d'u- sage ou de compliments , et son gouvernement une apparence : mais qu'elles tendaient partout à extirper les abus, et qu'on commençait à entrevoir une lueur de son pontificat. »

l. P. 43,n«»ix etx, ibid.

id VIE DE SIXTE-QUINT.

Pie V, qui approuvait son zèle et ses réformes, Ten récompensa en le créant, le 17 novembre 1566, évéque de Sainte-Agathe des Goths, dans le royaume de Naples, tout en lui conservant sa charge de vicaire apostolique jusqu'à l'élection d'un supérieur général des Franciscains. Le pape le nomma en outre prési- dent d'un chapitre général de Tordre, qui se réunit à Camerino, et dans lequel Montalto élut lui-même trente religieux pour l'assister dans ses fonctions. Après la Icnue de cette assemblée, il alla se faire sacrer évéque de Sainte-Agathe, dans Téglise de San-Lorenzo, à Naples, le 12 janvier 1567. Le 29 du môme mois, il prit possession de son siégé, mais il n'y resta que fort peu de temps, parce que le pape voulut qu'il revînt à Rome, pour continuer les visites des couvents de son ordre. Ce désir du souverain pontife s'accordait pro- bablement avec celui de l'évoque de Sainte-Agathe. Montalto avait parcouru toutes les fonctions ecclésias- tiques qui conduisent ordinairement au cardinalat : sans vouloir calomnier sa mémoire, il est permis de supposer qu'il espérait alors parvenir à cette éminenle dignité. Le séjour à Rome, au milieu des membres du sacré Collège, près du chef de TÉglise, ne pouvait que favoriser cette ambition : il se hâta donc d'y rentrer et de se ménager des amis parmi les puissants.

Toutefois, il reprit, au bout de quelque temps, le cours de ses visites apostoliques, non sans avoir nommé procureur général de l'ordre son ancien élève Posio, dont il n'oubliait pas les services et le dévoue- ment, au milieu des grandeurs. Il se rendit d'abord dans la province des Marches, passa par Grotte à Mare, et s'y arrêta plusieurs jours dans une maison habitée par quelques-uns de ses parents. Il alla ensuite au

Vie de sixte-quint. m

couvent de Franciscains de Ripa Transona. Là, excilé par Thonneur de son ordre, et par son propre pen- chant pour les arts, il fit élever, dans Téglise, un tom- beau à la mémoire du docteur Jean à Ripis, professeur, pendant plusieurs années, à TUniversité de Paris, et théologien célèbre sous le pontificat de Jean XXII (de 1316 à 1324). Continuant ses visites pastorales, après avoir parcouru TOmbrie et la province de Bologne, il revint assister à un second chapitre général de son ordre qu'il présida en 1568, et dans lequel Giovanni Pico fut élu supérieur général.

Cette élection mettait fin à sa délégation comme vi- caire apostolique : il profita de la liberté qui lui était rendue pour retourner dans son diocèse de Sainte-Aga- the, qu'il visita, en y rétablissant la sévérité de la disci- pline ecclésiastique. On ignore s'il prolongea son séjour au milieu de ses diocésains : il parait probable qu'il n'y résida jamais longtemps. Pie IV l'avait chargé de revoir l'immense recueil des décrets de Gratien, et de le purger de ses nombreuses erreurs. Ce travail était conforme aux goûts du Père Montalto, et il s'y appli- quapendant plusieurs années. Néanmoins, il ne perdait pas de vue la pourpre romaine, à laquelle le dési- gnaient la régularité de sa vie, son zèle pour la reli- gion, sa profonde science de théologien et les hautes fonctions qu'il avait déjà remplies.

Cette éminente dignité lui fut enfin conférée par Pie V le 17 mai 1570. La promotion comprenait seize cardinaux, parmi lesquels six seulement, Maffeo, Mon- talto, Aldobrandino, Tiano, Aquaviva et Santorio di Santa Severina, reçurent des marques particulières de la bienveillance du pape. Comme témoignage de sa faveur, il donna cinq cents écus d'or en or à chacun

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iB VIE DE SIXTE-QUINT.

d'eux, avec deux chasubles, quatre portières, un bas- sin, une aiguière et une masse en argent, plus les harnachements rouges et panachés de leur mule. En outre, il leur assigna douze cents écus de pension an- nuelle ^

Chaque cardinal est désigné ordinairement par le nom de Téglise dont il est le titulaire. Après sa nomi- nation, le cardinal di Montalto avait été investi par Pie V du titre de Téglise Saint-Siméon. Mais, en con- sidération du pays d'origine de sa famille, il demanda que ce titre fût changé pour prendre celui de l'église de Saint-Jérome des Esclavons, à Rome, ce qui lui fut accordé. Néanmoins, dans les actes publics comme en particulier, il continua d'être désigné sous le nom de Montalto, qu'il avait porté étant religieux.

En 1572, Pie V avait changé l'évôché de Sainte- Agathe contre celui, de Fermo dans les Marches, que le cardinal administra pendant deux années, par le moyen de commissaires, sans quitter Rome. Il n'alla prendre possession de ce nouveau siège qu'en 1574, et il n'y resta que trois mois : il le quitta vers la lin de cette môme année, après avoir reçu de la ville de Fermo un don de cent écus d'argent. Il n'y revint plus : désirant rester à Rome pour jouir d'une plus grande liberté, et pour se livrer tout entier à l'étude des Pères de l'Église, et spécialement de saint Ambroise, il obtint, en 1578, de Grégoire XIII, la permission de résigner son évéché à Domenico Pinelli, que, plus tard, il créa cardinal.

Ainsi fixé à Rome et devenu maître de sa vie, il la partagea entre l'accomplissement des devoirs attachés

1. Ces détails sont tirés par le I^. Teropesti des Mémoires du cardinal dl Santa Seyerina, qu'il cite, t. I , lib. III, n^' xvi , p. 46.

VIE DE SIXTE-QUINT. U)

au cardinalat, l'étude des Pères de l'Église et la créa- tion des monuments des arts, vers lesquels il se sentait attiré par son goût pour les belles choses. Pie V l'avait nommé président des Congrégations des évoques, du Concile et du Saint-Office, fonctions qui absorbaient la plus grande partie de son temps. Il y déploya constam- ment un savoir et un zèle pour la religion qui contri- buèrent beaucoup à le faire élire souverain pontife.

Sa nomination à la pourpre romaine lui avait valu les félicitations du grand duc de Toscane, Cosme de Médicis, et du roi d'Espagne, Philippe II, très-habile à juger les hommes supérieurs et à les faire servir à ses desseins. Parmi les membres du Sacré-Collége résidant à Rome, les cardinaux Sforza et Alexandre Farnèse étaient ceux avec lesquels il vivait dans les meilleures relations. Ce dernier, neveu de Paul III, avait long- temps pesé sur le Conclave et sur le gouvernement de l'Église, de tout le poids d'une volonté et d'une auto- rité presque irrésistibles. Il aimait les arts et les lettres : son palais de Caprarola, situé près de Viterbe, étalait sur ses murailles peintes à fresque par les deux frères Taddeo et Federico Zaccheri, et par d'autres ar- tistes, la glorieuse histoire de la puissante maison Farnèse. A Rome, il avait fait terminer par le Vignola et par son élève Giacomo délia Porta, le palais que son oncle Paul III avait fait commencer sur les plans de San-Gallo. Cet édirice,Tun des plus beaux de la Re- naissance, était ouvert aux savants et aux artistes, et le cardinal Farnèse y présidait aux réunions d'une académie, dans laquelle son collègue Montalto se fai- sait remarquer par une profonde érudition, et par rétendue et la vivacité de son intelligence.

Le goût d'Alexandre Farnèse, le plus riche des

20 VIE DE SIXTE-QUIXT.

princes de l'Église, pour les œnvres de la peintore et de la sculpture, et pour les grandes constructions, excita sans doute Témulation de son collègue Montalto, qui, sans avoir aucune fortune, se sentaitdisposé à Timiter. Il appartenait à un ordre qui exigeait de tous ses membres le vœu de pauvreté, mais qui n'en possédait pas moins d'immenses propriétés productives de re- venus, des couvents superbes et des églises décorées des ornements les plus riches et les plus précieux. La rivalité qui existait depuis longtemps, en Italie et ail- leurs, entre les disciples de saint François d'Assises et ceux de saint Dominique,' avait beaucoup contribué à favoriser les arts de la peinture et de l'architecture, et leurs accessoires. Dans le Sacré-Collége, le cardinal de Montalto représentait les Franciscains ; il recher- chait avec empressement tout ce qui pouvait contribuer à la gloire de son ordre. Or, rien, à Rome, depuis les temps les plus anciens de la papauté, n'est plus propre à jeter de l'éclat sur un cardinal, que le soin par lui apporté à la construction ou à l'embellissement des églises. Montalto ne l'ignorait pas : aussi, pourrappeler en partie le glorieux passé de son ordre, il résolut d'ériger, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, un tombeau à Nicolas IV, qui, avant d*étre élevé sur la chaire de Saint-Pierre, avait été supérieur général de l'ordre de saint François.

Ce monument fut terminé en 1574, ainsi que l'atteste l'inscription placée sur sa base : il se compose de la sta- tue du pontife assis, le bras étendu et la main ouverte, pour donner sa bénédiction à la ville de Rome, avec les deux statues de la Justice et de la Religion de chaque côté, comme emblèmes de son gouvernement. L'archi- tecture de ce monument, tout en marbre, est de Dôme-

VIE DE SIXTE-QUINT. 21

nico Fonlana, et la sculpture de Lionardo da Sarzana. Ce tombeau avait été placé par le cardinal à droite de la tribune ou abside de la basilique : mais lorsque Benoit XIV, en 1740, fit restaurer Sainte-Marie-Ma- jeure, il jugea nécessaire de le déplacer, et il le fit transporter à droite d'une des portes de sortie, du côté de la façade principale de l'église, on le voit encore aujourd'hui.

Le cardinal entreprit ensuite d'ériger, dans la môme basilique, une somptueuse chapelle en l'honneur de la sainte Crèche de Jésus-Christ, dont on conservait des reliques dans un ancien oratoire. Mais comme le pape Grégoire XIII lui avait retranché la pension annuelle de douze cents écus que Pie V lui avait accordée en le créant cardinal, cette entreprise resta interrompue faute de fonds. Elle fut néanmoins continuée, au bout de peu de temps, avec l'argent de Domenico Fontana, qui n'hésita pas à faire à son patron les avances né- cessaires. Elle ne fut achevée qu'en 1587, ainsi que nous l'expliquerons plus loin.

Les historiens ne font pas connaître le motif quiporta Grégoire XIII à supprimer la pension attribuée par son prédécesseur à Montalto. Peut-être le cardinal avait-il voté contre Buoncompagni dans le Conclave; ou bien ce dernier, porté à la douceur, trouvait-il excessif le zèle déployé par le président de la Congré- gation du Saint-Office. On peut encore supposer que le cardinal de Montalto, qui ne savait pas plier, avait of- fensé un des personnages par lesquels le pontife se laissait gouverner. Quoi qu'il en soit, il est certain que pendant toute la durée du règne de Grégoire XIII, de 1572 à 1585, le cardinal de Montalto ne fut pas en faveur.

22 VIS DE SIXTE-QUINT.

Il supporta cette prévention sans montrer aucun signe de mécontentement, et traversa ces treize années sans briguer aucune fonction dans le gouvernement. En- tièrement occupé à remplir les devoirs difficiles que Pie Y avait attachés à l'exercice de sa dignité, il employait le peu de temps dont il pouvait disposer à donner une nouvelle édition des œuvres de saint Ambroise. 11 mit douze années à la préparer, à partir de 1571. Il com- mença par examiner les précédentes éditions et les manuscrits des différents traités de ce savant Père de TËglise d'Occident, qui existaient dans les bibliothè- ques et les couvents de Rome. Ne pouvant s'éloigner de cette ville, à cause de ses obligations de cardinal, il fit vérifier et copier, par les religieux les plus instruits de son ordre, ou par d'autres érudits, les manuscrits du môme écrivain trouvés en Italie et ailleurs, et il s'en fit envoyer des copies. Reconnaissant que la confron- tation et la correction de tous ces textes, étaient au-des- sus des efforts et de la science d'un seul homme, il s'en* tourade savants et de théologiens distingués, auxquels il confia le soin de revoir et de coordonner tout l'ou- vrage. Mais supposant, avec raison, que les œuvres inédites de saint Ambroise et les manuscrits les plus sûrs devaient se trouver à Milan, dont le saint ëvéque avait, pendant toute sa vie, gouverné le diocèse, il entretint pendant dix années, de 1571 à 1581, une active correspondance à ce sujet avec saint Charles Borromée, archevêque de cette ville et cardinal du titre de Sainte-Praxède. Personne n'était plus capable que ce grand archevêque de fournir à son collègue des lumières sur la vie et les ouvrages de son illustre pré- décesseur. Aussi modeste que profondément instruit, le cardinal Borromée ne voulut pas s'en rapporter à son

VIE DE SIXTE-QUINT. 23

seul jugement : il fit appel aux prêtres et aux laïques les plus versés dans ces matières, et prescrivit de recher- cher avec soin à Milan et dans les autres lieux de son diocèse, tous les traités, tous les écrits attribués à saint Ambroise. Il ne paraît pas que ces démarches aient amené de précieuses découvertes : quelques sermons et un opuscule de Legaiione ad Bracrnannos, furent les seuls écrits de saint Ambroise retrouvés par les soins de son successeur, ainsi que le prouve sa correspon- dance avec le cardinal de Montai to \ De son côté, ce dernier envoyait à Milan, à mesure qu'elles sortaient de la presse, les feuilles imprimées des œuvres du saint docteur, et le cardinal Borromée, après les avoir exa- minées, répondait ce qu'il en pensait avec une entière franchise. Il louait fort l'impression, mais plug encore les corrections opérées pour débarrasser les écrits de ce ferme soutien de la foi catholique, des interpolations d'Érasme et d'OËcolampade. Toutefois, il soumettait à son collègue la remarque faite par plusieurs savants hommes, à savoir, que saint Ambroise n'avait pas di- visé ses commentaires sur saint Luc en autant de livres qu'ils le sont dans Tédition romaine, mais qu'il les écrivait à la suite, sans autre division. Il l'invitait en outre à examiner si, peut-être, il était convenable de joindre aiix commentaires de saint Ambroise sur saint Luc, ses propres sermons également sur saint Luc ^.

Ces critiques du cardinal Borromée venaient trop tard, puisqu'elles arrivaient après l'impression. Dans la préface de la nouvelle édition qu'ils ont donnée,

1. Elle est citée et analysée par le P. Tempesli, t. I, )ib. III, no^xxvM à XXXIII, p. 61 à 53.

2. Ibidem,

24 VIE DE SIXTE-QUINT.

vers la fin du dix-seplième siècle, des œuvres de saint Ambroise, les Pères Bénédictins français de la congrégation de Saint-Maur ont fait connaître ' ce que Ton peut reprocher à l'édition romaine, publiée sous les auspices du cardinal de Montalto. Ils regrettent d*y avoir rencontré un grand nombre de passages que, non-seulement les hérétiques, mais aussi les* ortho- doxes eux-mêmes ne doivent pas approuver. Ils trou- vent trop étendues les divisions établies, et Tordre adopté pour le classement des matières peu conve- nable. Comme saint Charles, ils reprochent à l'illustre éditeur d'avoir intercalé ses propres sermons au com- mencement de plusieurs chapitres des [œuvres du saint, ce qui détourne l'attention de ses œuvres. Enfin, ils se plaignent surtout des retranchements, additions et interpolations que se sont permis les savants aux- quels le cardinal Jde Montalto avait confié le soin de coordonner et de revoir les différentes œuvres de l'ancien archevêque de Milan*.

Il n'appartient point à un laïque de décider entre ces deux grandes autorités : d'ailleurs, la postérité a pro- noncé. Le cardinal de Montalto,' écrivait cent ans avant les Bénédictins français, et il composait sa pu- blication d'après le goût et les connaissances de son siècle. Il était sans doute moins érudit que les Pères

1 . Voy. cette préfaoe dans la réimpression des Œuvres de saint Ambroise, par M. Tabbé Migne, Montrouge, t845,t. I, p. 17-18.

2. Selon le P. Tempesli, t. I, III, ïï° xxvii, les collaborateurs que choisit le cardinal furent Latio Latini, Angiolo Uocca, 11 Bo- mieri, évoque de Bitonto, de Ridolâ, évêque de Venosa, le cardi- nal Torri, Cesare Baronio et Silvio Antoniano, qui devinrent car- dinaux, Annibale Santucci, Marc-Antoine Muret, et Ottaviano Sirambieti, faisant tous partie des réunions académiques du palais Farnèse.

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VIE DE SIXTE-QUINT. 25

de la congrégafion de Sainl-Maur; et en cent années, la critique religieuse et littéraire fait des progrès et change de méthode. Il n'est donc pas étonnant que Fédition de saint Ambroise publiée par les savants religieux ait remplacé et fait oublier celle du cardinal de Montalto. Mais il ne mérite pas moins d'éloges pour avoir su occuper toutes les heures libres de douze années de sa vie, à mettre au jour une édition, préfé- rable à celles antérieures, des œuvres d'un des Pères de l'Église d'Occident.

Les quatre premiers volumes in-4** parurent à Rome, chez Domenico Baza, pendant les années 1580, 1584 et 1582. Le cinquième et dernier ne fut publié qu'en 1585, après l'élection de Montalto à la papauté, et il lui fut dédié par Giovanni Battista Bandinio.

Pour se reposer de l'exercice de ses hautes fonctions et de ses travaux religieux et littéraires, le cardinal se retirait dans la villa qu'il avait achetée sur le mont Esquilin, près des Thermes de Dioclétien et de Sainte- Marie-Majeure. A cette époque, les religieux revêtus de la pourpre romaine n'étaient pas tenus, à ce qu'il paraît, de résider dans un couvent de leur ordre, sans rien posséder en propre, obligation imposée aujour- d'hui à leurs successeurs. Prenant exemple sur son collègue Alexandre Farnèse, et se souvenant de la maxime des anciens Romains : « Viri magnanimi est possidere hortos^ statuas et quœ ad decus et splendorem 8uœ domus conférant^, » le cardinal de Montalto se fît construire par Domenico Fontana un délicieux palais, au milieu de ses jardins, et il le décora de peintures,

1 . 0 C'est le propre d'un homme magnanime de posséder des jar- dins, des statues et lout ce qui peut contribuer ù Ttionneur et à l'éclat de sa maison. »

26 VIE DB SIXTB-QUINT.

de Statues et de vases antiques. Cette résidence était alors une des plus agréables de Rome : en 1586, un des littérateurs en vogue, Aurelius Ursus, célébra son charme et sa beauté dans des vers latins dédiés à Sixte, alors pape, profitant de Toccasion pour faire Téloge de ses vertus, et pour exalter les bienfaits de son gou- vernement.

Partagé ainsi entre Taccomplissement de ses de* voirs, la préparation de l'édition des œuvres de saint Àmbroise, les soins donnés à sa villa, et sans doute aussi Tespérance de la papauté, le cardinal aurait tra- versé sans nuages les quinze années qui s'écoulèrent entre sa promotion à la pourpre et son élection au pontificat, si des malheurs de famille n'étaient venus Taffliger. Il avait fait venir à Rome sa sœur Camilla Pcrctli, et il vivait avec elle dans la plus complète in- timité. Celte dame n'avait qu'un fils, Francesco Peretti, neveu du cardinal, qui l'aimait tendrement, et avait fondé de grandes espérances sur son avancement et sa destinée future. Hais le mariage du jeune homme avec Vittoria Accorambuona, qui semblait devoir assurer son bonheur, fut au contraire la cause de sa perle. En effet, peu de temps après cette union, en 1581, Francesco tomba victime d'un lâche guet-apens, préparé par Paolo Giordano Orsini, duc de Bracciano, qui ne recula pas devant un assassinat, afin de s'assurer la possession de Vittoria, dont la beauté irrésistible l'avait séduit, et qu'il voulait prendre pour femme. Cette tragique aventure^

1. EUe est racontée arec les pins ^ands détails par te P. Tem- pesti, t. I, lib. IV, p. 57 et suivantes. Cet historien s'efforce d'attribuer entièrement à la clémence, à la générosité de Monlalto, la conduite qu'il lui fait tenir, tant qu'il fut cardinal, avec le duc do Bracciano. Mais le caractère de Montai 1o et les mesures qu'il

VIE DE SIXTE-QUINT. 27

troubla le calme dont jouissait le cardinal de Montalto. Mais il fut alors assez maître de lui-même pour dissi- muler son ressentiment, et assez politique, pour ne pas augmenter dans le Sacré-CoUége le nombre de ses envieux et de ses ennemis, en poursuivant le coupable, allié au grand-duc de Toscane. Il renferma donc dans son cœur l'explosion de sa douleur, et renvoya le châ- timent du crime à l'époque il espérait être devenu assez puissant pour triompher de tous les obstacles.

adopta lorsqu'il Ait devenu pape, démontrent rinYraisemblance de cette explication. Un autre historien, contemporain de Sixte, Antonio-Maria Graziani, cité par Tcmpesti, 1. 1, p. 5(>, nous parait être dans le vrai, lorsqu'il dit de la conduite du cardinal ce qui suit : a C»(erum non adeo occultus auctor cxdU fuit^ ut Montaltus cardinalis injuriam silentio obtexerit, ne cum homine facinoroso praepotenle inimicilias susciperet, damnosas sibi ad pontijicatum maximum intenti futuras ; cum honorem si aliquando esset adeptus , lum facHem sibi futarnm vindictam : inlerea voranda omnia, dissi^ mulandaque esse rebatur. »

CHAPITRE II

Relation du Conciave dans lequel le cardinal de Montalto fut élu pape. Mort de Grégoire XIII. Demandes et tollicitations opposées des ambas- sadeurs de Frauce et d'Espagne. •— Prépondérance du comte d'OliTarès. Composition du Sacré-Cotlége. Compétitions et intrigues dès le premier jour. Exclusion du cardinal Sirleto. Arrivée du cardinal-archiduc Andréa; ses exigences. Bruit répandu de l'élection du cardinal Farnèse ; le peuple court à son palais pour le piller. Pamèse est repoussé de la papauté. Castagna, Savello, Santorio et Torrès échouent également. Projet de faire nommer Montalto. Sa conduite avant et après le Con- clave.— Concours demandé à Sau-Sisto, qui l'accorde. Arrivée du cardinal tiadruccio , confident de Philippe II. Élection de Montalto ; noviciat du pape; audience à P.- G. Orsini. > Couronnement; prise de possessiou du nouveau pape. Il signe dans sa villa le premier acte de son adminis- tration; nomioaliou de cinq légats; promotion de son petit-neveu Alessandro Peretti au cardinalat ; il lui donne pour secrétaire Flavius Biondus. -— Son autre petit-neveu^ Michèle Peretti^ fait gouverneur du Borgo.

(Du 10 avril 1585 au 24 du même mois.)

«

Le mercredi 10 avril 1585, après environ treize années de règne, le souverain pontife Grégoire XIII mourut au palais du Vatican. Le même jour, les car- dinaux voulant pourvoir au gouvernement de Rome et des provinces ecclésiastiques, pendant la vacance du siège, se réunirent en congrégation dans la salle du Consistoire secret du même palais, pour préparer rouverture du Conclave, et ordonner les obsèques so- lennelles du pape défunt.

Le lendemain jeudi, ils se rassemblèrent de nouveau dans le même lieu, pour expédier les affaires urgentes. Ensuite, le corps de Grégoire fut descendu dans la

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basilique de Sainl-Pierre, où, les jours suivants, à l'exception du dimanche des Rameaux , jusqu'au sa- medi saint, 20 avril, inclusivement, des messes et roffice des morts furent célébrés par des cardinaux, pour le repos de Tàme du précédent pape.

Pendant cet intervalle, les ambassadeurs des deux principales puissances catholiques, l'Espagne et la France, poussaient activement leurs sollicitations et leurs démarches auprès des cardinaux, en faveur de leurs candidats à la papauté, s'efforçant de faire triompher l'inJluence de leur gouvernement à l'aide de promesses, d'intrigues et même de menaces.

Dans cette lutte, la France ne combattait pas à armes égales contre TEspagne. Le roi de ce dernier pays, Philippe II, était alors beaucoup plus puissant que le faible Henri III. Champion déclaré de la foi catho- lique et de l'Inquisition dans toutes les parties du monde, le fils de Charles-Quint était mieux écouté dans le Sacré-Collége que le successeur Charles IX. Le roi de France, menacé par les Guise, les ligueurs et les protestants, flottait incertain entre les uns et les autres, selon Texigence des événements, ses appréhensions, ce qu'il croyait être ses intérêts, et surtout selon Tin- fluence, tour à tour de sa mère, et celle de ses indignes favoris. La Ligue était représentée à Rome parle car- dinal français Nicolas Pellevé, qui contrecarrait et minait sourdement les démarches de l'ambassadeur officiel de Henri III. Le cardinal laissait voir ouverte- ment sa disposition à voler, plutôt pour les candidats de Philippe que pour ceux patronnés par la France. Deux autres cardinaux français, Mathieu Contarel et Charles d'Angennes de Rambouillet, se trouvaient alors également à Rome; mais ils se tenaient à l'écart.

30 VIE DE SIXTE-QUINT.

I/agent diplomaliquc ordinaire de France, Mario Bandini, s'efforçait néanmoins de résister à l'influence de TËspagne. Il fut rejoint le jeudi après Pâques par Tambassadeur en titre, Jean de Vivonne, marquis de Pisani \ envoyé tout exprès pour appuyer les dé- marches de Bandini, mais qui n*arriva que le lende- main de Télection du nouveau pape.

Les efforts de ces deux diplomates, eussent-ils été réunis, étaient loin d'égaler la prépondérance du comte d'Olivarès, ambassadeur du roi d'Espagne près du Saint-Siège. Ce personnage avait été choisi par Philippe II avec ce tact sûr, ce discernement presque infaillible, cette connaissance profonde des hommes, qui ne lui firent jamais défaut pendant toute la durée de son long règne. Le comte était ardent catholique, mais encore plus dévoué aux intérêts de son souve- rain et de son pays qu'à ceux de la religion, qu'il su- bordonnait, comme son maître, à la politique. D'un caractère altier et emporté, il supportait à peine la contradiction : ses demandes étaient comme des ordres, et il pesait sur le Conclave de toute la force de la puissance espagnole, maîtresse du Mila- nais, du royaume de Naples et de la Sicile, des pro- vinces Belgiques, de la Franche-Comté, du Portugal, et d'immenses colonies en Afrique, en Asie et dans le Nouveau -Monde. Aucun homme d'État ne pouvait mieux représenter Philippe à la cour de Rome, car aucun autre n'était mieux entré dans les idées et les espérances de domination universelle que ce prince

1 . Selon la liste deé ambassadcurâ de France à Rome , publiée par la Société de rHisloire de France, dans son Annuaire pour 1848, le marquis de Pisani ne serait arrivé à Kome qu'en 1580. J*ai suivi le récit du P. Tempesll et d'autres liistorleos itaUens.

VIE DE SIXTE-QUINT. 31

nourrit pendant plus de quarante années. Par ses relations et ses démarches, par la crainte qu'il inspi- rait, le comte était parvenu, bien avant l'ouver- ture du Conclave, à assurer à TEspagne, dans le Sacré- CoUége, une faction plus nombreuse et plus dévouée que celle sur laquelle la France pouvait compter. Dès que Grégoire fut mort, il redoubla d'insistance auprès des cardinaux : il vint deux fois au Vatican, en appa- rence pour leur adresser des félicitations, en réalité pour achever d'en gagner plusieurs et pour maintenir les autres.

Le dimanche 4 avril, jour de Pâques, après la célé- bration à Saint-Pierre de la messe du Saint-Esprit, à laquelle un prédicateur renommé, Moreto, fit le ser- mon ;d'usage en latin, de Pontifice eligendo^ les car- dinaux entrèrent au Conclave. Mais avant qu'ils n'y eussent été enfermés, Olivarès trouva encore le moyen de se présenter, de visiter les plus dévoués à la cause espagnole, et particulièrement le Français Pellcvé, semant les promesses, laissant percer des menaces, raffermissant ainsi les faibles et les irrésolus, et pré- parant tout pour le succès du candidat patronné par son maître ^

1. Dans la relation du Conclave, j'ai ^uivi le P. Tcmpesli et les écrits auxquels il en a emprunté le récit. Ces écrit? sont : 1^ une His- toire du Conclave, imprimée en 1GG7, mais composée au moment même; 2*^ les Mémoires du cardinal Santorio di Santa-Severina , qui fut un des compétiteurs de Monialto; 3** le Journal de Monsei- gneur Alaleone, maître des cérémonies dans le Conclave ; 4^ et une lettre anonyme d'un conclavisic présent à l'élection, comme Alaleonc et le cardinal di Santa-Severina , laquelle lettre était conservée du temps de Tempesti, dans la bibliollièque des Franciscains de lio- Jogne. Ces quatre documents s'accordent sur les points iœporlanis, et paraissent mériter croyance. Voy. Tempesti, t. I , lib. V, p. 7 2 à 90. Le récit donné par M. Petrucelli délia Galina, dans son Histoire

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En entrant an Conclave, les cardinaux étaient au nombre de trente-nenf, parmi lesquels on comptait trois Français, Pellevé, Contarel et d'Angennes; un seul Espagnol, Pietro Dezza; trois Napolitains soumis à TEspagne, Inico dWvalos, Gnglielmo Sirleto, et Antonio Caraffa; et deux Lombards, Tolomeo Gallio, de Gôme, et Nicolo Sfrondato, de Milan, également sujets du roi d'Espagne. Tous les autres étaient Ita- liens, mais de nations alors différentes. Ainsi il y avait un Bergamasque, Gian Girolamo Albano, sujet véni- tien; un Génois, Filippo Spinola; un Ferrarais^ Giulio Carnapo ; un Mantouan, Gian Vincenzo Gon- zaga ; un Piémontais, Guido Ferrero, de Verceil, qui ne se présenta au Conclave qu'après son ouverture; un Florentin, Ferdinando Medici, frère du grand-duc de Toscane et beau-frère de Gio-Paolo Orsini, duc de Bracciano, qui avait fait assassiner Francesco Peretti, le neveu de Montai to. Les autres cardinaux apparte- naient par leur naissance, leur résidence et leurs fonctions, soit à la ville de Rome, soit aux États de rÉglise. Gomme toujours, ils formaient la majorité dans le Conclave : mais ils étaient divisés entre eux par des haines de famille ou par des rivalités irrécon- ciliables.

Le Sacré-Collége renfermait alors des membres nommés par cinq papes différents. Il n'en restait que deux promus par Paul III, Alexandre Farnèse, son neveu, et Giacomo Savello : les autres devaient leur dignité à Pie IV, Jules III, Pie V et Grégoire XIII. Les créatures de ce dernier pontife étaient au nombre de

des Conclaves, t. II, p. 238 et suiv., ne s'éloigne pas sensiblement de celui qui résulte des doeumenis précités, bien que ses apprécia- tions soient Tort dinérentes.

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dix-huit : la plupart subissaient rinfluence de Filippo Buoncompagno, neveu de Grégoire, connu sous le nom de San-Sisto. Les cardinaux Farnèse, Este, Ales- sandrino, Altemps et Medici, étaient les chefs des autres factions', et les plus écoutés après San-Sisto.

On a vu que les cardinaux étaient entrés au Cout clave le dimanche de Pâques 21 avril, après la messe ; ils employèrent le reste de la journée à prendre pos- session de leurs cellules et à se faire des visites. Mais il paraît que, à peine installés, plusieurs essayèrent de faire proclamer immédiatement pape le cardinal de Cesi, de création de Pie V, et fort considéré à Rome. Mais San-Sisto, ayant découvert le projet, s'y opposa, et rendit ce choix impossible.

Le lundi de Pâques, 22 avril, se passa entièrement en compétitions et en intrigues, chaque parti essayant ses forces pour mieux connaître celles de ses adver- saires. Ainsi, le cardinal Altemps, très-dévoué à l'Es- pagne, soutenu par Medici, mit en avant Sirleto, Napo- litain, par conséquent sujet de Philippe II, Mais, au dépouillement du scrutin, Sirleto se trouva exclu par l'opposition réunie d'Esté, de Farnèse et de Sforza. Le premier agissait sous Tinfluence de la France, à la- quelle, depuis François P% la maison ducale de Fer- rare était restée attachée. Les deux autres repoussaient Sirleto principalement en haine du cardinal Medici, qui avait, pendant dix- huit ans, gouverné, comme se- crétaire d'État de Pie IV et de Grégoire XIII, et dont ils redoutaient le retour au pouvoir, dans le cas Sirleto, dont il disposait, serait devenu pape.

Un des historiens du Conclave fait remarquer à ce sujet que : « le cardinal Altemps fut accusé, par ses amis, de trop de présomption, en voulant nouer

3

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celte intrigue pour Sirlelo, dans le premier feu du Conclave, alors que bouillent et s'évaporent les espé- rances de tous les cardinaux qui prétendent à la papauté, chacun désirant se l'assurer : ce qui fait que, dans cette première rencontre, les choses faciles de- viennent difficiles \ »

Pendant que les membres du Conclave étaient occupés à ce premier scrutin, on annonça l'arrivée du cardinal Andréa, archiduc d'Autriche, qui deman- dait à être introduit. Il avait frappé à la porte exté- rieure et attendait qu'elle lui fût ouverte. Ses collè- gues s'empressèrent de le prier de vouloir bien différer son entrée après le repas du matin, qui allait avoir lieu, pour ne pas trop faire attendre les Concla- vistes, à cause des bulles dont il doit être donné lecture atout cardinal, avant qu'il puisse prendre part à l'élec- tion, conformément aux lois ecclésiastiques. Mais le car- dinal archiduc, soutenupar le comte d'Olivarès, refusa de différer son entrée, et protesta d'arguer le scrutin de nullité, s'il n'était pas fait droit immédiatement à sa re- quête. Alors, on lui opposa que, n'étant que cardinal- diacre, il devait justifier, conformément à la bulle de Pie IV ^ qu'il avait reçu les ordres jusqu'au diaconat inclusivement. Mais l'archiduc, qui avait depuis long- temps prévu cette objection, fit passer dans l'intérieur une bulle obtenue de Grégoire Xlll , qui l'avait dis- pensé de recevoir les ordres, et, néanmoins, lui don- nait le droit de voter dans le Conclave. 11 fallut donc ouvrir la porte et admettre le prince : il fut reçu avec beaucoup de cérémonie et force protestations obsé- quieuses.

1 . Tempesti, ut supra, p. 75, 1 1 1 .

3. In eligendis, d'oetobre tô63, Guerra, t. I, p. 378, t^*' col.

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Le môme jour, lundi de Pâques, dans la soirée, le bruit se répandit dans Rome que le cardinal Farnèse était élu pape : et, comme tout le peuple le désirait, cette nouvelle excita une grande rumeur, bientôt sui- vie de signes non équivoques de satisfaction. Dans Fexplosion de sa joie désordonnée, la populace cou- rut au palais Farnèse, avec l'intention, suivant l'an- cien usage, de le mettre à sac et de s'approprier tous les meubles et objets appartenant au cardinal, qu'elle supposait être devenu son souverain. Cet usage remontait à plusieur;^ siècles, et il avait donné lieu aux plus grands tumultes. Il avait été formellement interdit, sous les peines les plus sévères, par Hono- rius III et Boniface VIII, et, plus récemment, par Léon X, dans sa bulle Temerariam quorumdam, etc., promulguée en d516 ^. Mais ces défenses ne servaient qu'à irriter le peuple et à Texciter au pillage du palais du cardinal élu. Aussi, à l'annonce de ce mouvement, les cardinaux se hâtèrent d'ordonner les mesures les plus énergiques pour empêcher la dévastation de la magnifique habitation de leur collègue : on y envoya une forte garde, et la populace, refroidie d'ailleurs en apprenant que Farnèse n'était pas pape, renonça au projet d'entreprendre le siège de son palais.

Cet événement n'était pas fait pour augmenter les chances du neveu de Paul III. La majorité du Sacré- Collége redoutait la puissance de cette famille, que l'illustre général de Philippe II, dans les Pays-Bas, faisait briller d'une gloire nouvelle. La popularité

1. Ibid., p. 380, 2edol. Voyez, dans cet ouvrage, Tanalyse de toutes les bulles sur le Conclave, 1. 1, de la p. 37 4, %^ col., à 385 incl.

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dont le cardinal Alexandre jouissait à Rome parmi le peuple, aurait rendu très-difficile l'opposition à son gouvernement, et, par conséquent, neutralisé toute indépendance de la part de ses adversaires. Les plus ardents et les plus implacables dans le conclave étaient Riario, Alessandrino et Medici. Ils travaillèrent si bien les esprits de leurs collègues, qu'Alexandre Farnèse fut repoussé, comme Tavait été Sirleto.

Le cardinal di San-Sisto proposa ensuite Castagna, Romain, fort recommandable par ses vertus, et qu'il espérait gouverner. Mais Castagna fut écarté ^ comme trop soumis à TEspagne et à San-Sisto.

Il fut question un instant de Savello, Romain, grand inquisiteur. Mais Golonna, Cesi et les autres Romains le firent repousser. Dans l'exercice de son terrible mi- nistère, Savello avait effrayé par sa hauteur et sa sé- vérité implacable les petits comme les grands, et jus- qu'à ses collègues. Aussi|, avait-il dans le Conclave de nombreux ennemis qui redoutaient son élection. Ils réussirent facilement à l'exclure, en persuadant, même à ses adhérents, que s'il s'était comporté avec tant d'orgueil et de rigueur n'étant [que cardinal , il ne manquerait pas de se montrer encore plus terrible lorsqu'il serait pape.

Alexandre Farnèse, écarté par Medici, essaya de prendre sa revanche, en patronnant d'abord Santorio di Santa-Severina, qui fut presque aussitôt rejeté comme étant trop jeune. Dans ses Mémoires, Santorio attribue son échec à ce qu'il n'aurait pas voulu con- sentir à promettre à son collègue Altemps le gou-

1. Il fat élu plus tard, après la mori de SUte-Quint, en 1590, et prit le nom d'Urbain Vil.

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vernement du quartier du Borgo, se trouvent Saint- Pierre et le Vatican ^ .

Santorio repoussé , Farnèse produisit la candida- ture de Torrès, Espagnol, absent du Conclave, mais qui était en route, se hâtant d'y arriver. Farnèse savait que ce choix serait agréable à Philippe II, et, en outre, il se croyait sûr de gouverner sous le nom de son protégé. « Cette candidature, dit Fun des historiensdu Conclave, faisait monter la sueur aufront du cardinal de Medici^ » Il savait que les chefs qui portaient Torrès se proposaient de le proclamer pape à son entrée dans le Conclave, occasion favorable pour une élection par acclamation, puisque, lorsqu'un nouvel arrivant se présente, tous les cardinaux sont dans l'usage de se rassembler à la porte d'entrée pour le complimenter. C'est alors qu'afin de parer ce coup, Medici, Alessandrino, Rusticucci et d'Esté se réunirent et songèrent au cardinal di Montalto, dont il n'avait pas été question jusqu'à ce moment.

Chacun d'eux était par un motif différent pour produire et faire triompher cette candidature. Ales- sandrino, déterminé par le pressentiment que Mon- talto devait réussir, espérait, en le servant, acquérir sa faveur. Medici, beau-frère de Gio-Paolo Orsini, l'assassin du neveu de Montalto, ne pouvait pas dési- rer beaucoup ce dernier ; mais il craignait encore plus Farnèse. Rusticucci se flattait, en appuyant Mon- talto, de s'assurer pour lui-môme le gouvernement de Rome et de TEglise, le nouveau pape n'ayant que des petits-neveux encore trop jeunes pour prendre part

1. Tempesli, t. 1, lib. V, n" vi, p. 77-78.

2. Id., loc, cU.^ p. 77.

38 VIE DE fiIXTB-QUINT.

aux affaires publiques. Enfin, le cardinal d'Esté, chef du parti français, voulait, avant tout, écarter Torrès, Espagnol dévoué à Philippe II.-

D'ailleurs, selon le témoignage des historiens, Mon- talto, dans le Conclave, avait agi avec une grande pru- dence et une extrême habileté ; ménageant tous les partis, ne disant du mal de personne, au contraire, faisant des avances et des politesses à tout le monde : sans montrer une ambition déclarée, il promettait néanmoins de rendre les services que le temps et le lieu exigeraient; s'humiliant devant ses collègues, leur rendant des visites, et recevant d'eux, à l'occa- sion, des promesses, avec les protestations d'une éter- nelle reconnaissance. Avant l'ouverture du Conclave, il alla voir Farnèse et lui offrit son vote, se recom- mandant en même temps à sa protection ; ce qui fît dire que Farnèse lui avait promis de ne pas s'opposer à son élection. Avec Este et Medici, il protesta de son dévouement au grand-duc de Toscane et au duc de Ferrare. Le matin de son élection, il alla faire visite à Altemps, dans sa cellule, et il lui déclara qu'il lui devrait une éternelle obligation s'il voulait bien le favoriser de son appui ; déclaration qui décida ce car- dinal à le faire nommer.

Du reste, il faut ranger au nombre des fables ce qu'on a dit et répété des infirmités simulées de Mon- talto, qui auraient beaucoup contribué à le faire choisir pour pape, dans l'espérance avouée , par un grand nombre de cardinaux, de le voir bientôt mourir et de conserver la chance de lui succéder prompte- ment. Ces calomnies répandues contre Sixte, et re- produites même en peinture, sont formellement dé- menties par les historiens du Conclave, qui ne dissi-

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mulent cependant aucune des pratiques blâmables des cardinaux. Loin de représenter Montalto comme cherchant à paraître malade et infirme, ils s'accordent à dire qu'un des motifs qui déterminèrent le cardinal Medici à le patronner, fut : « qu'en faisant Montalto pape, encore vert d'années, puisqu'il n'atteignait pas soixante-quatre ans et qu'il jouissait d'une constitu- tion robuste et vivace, il pouvait se tenir pour assuré qu'il ne manquerait pas d'enterrer Farnèse et ses partisans : ce qui le délivrait de tout ce qu'il avait à redouter de lui et des siens ^ »

Au milieu de toutes ces compétitions, le scrutin du mardi 23 n'avait donné que onze voix à celui qui avait obtenu le plus grand nombre de suffrages. Les chefs du parti de Montalto continuèrent donc leurs pra- tiques en sa faveur. Le cardinal di Santa-Severina ra- conte, dans ses Mémoires, que son collègue Alessan- drino, plus jeune q'ue Montalto, le prit à part et lui dit : « Ne nous opposons pas à ce pauvre vieux, parce que nous en serons les maîtres ; » et qu'il lui aurait répondu à l'oreille : « Fasse Dieu que Votre Éminence ne s'en repente pas demain ^! » Néanmoins, Santa-Severina promit sa voix.

Les cardinaux Alessandrino et Rusticucci, bien qu'ils eussent mis Medici et d'Esté dans les intérêts de Montalto, savaient bien qu'ils ne réussiraient pas à le faire pape, sans le consentement et le concours de

1. aE considerb ancora che col far papa Montalto , fresco in un certo modo d*anni^ non arrivando a 64, di cosi robusta e vivace corn- plessione , che per ordine di tiatura si potea tenere sicuramente fosse per seppellire Farnesc e tuili i suoi fautori ; veniva a liberarsi d' avère a temere pifi di lui e decjU aftri suoi,* Tenipesti, loc, cit. , V, p. 7 7

2. Jbid., lib. VI, li» xxx, p. 102.

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VIE DE SIXTE-QUINT.

San-Sislo et des nombreux cardinaux créés par Gré- goire XIII, son oncle, sur lesquels il exerçait une grande influence. Ils en gagnèrent assez facilement quelques-uns, par promesses et par menaces. Quant à San-Sisto lui-même, voici le stratagème dont ils se servirent pour l'amener à leurs Ans. Us lui envoyèrent Riario, créature de Grégoire, mais très-dévoué à Mon- talto, qui lui dit : « Monseigneur , le projet de nommer pape Montalto est si fortement combiné, que, dès actuellement, ce cardinal est pape : si donc Votre Eminence essayait de s'y opposer, non-seulement elle perdrait son temps, mais, en outre, plie s'exposerait à son ressentiment, puisqu'il n'en serait pas moins élu. C'estpourquoi, je lui conseille de vouloir bien con- sentir de plein gré à ce quelle ne peut pas empêcher par force. » Il ajouta que Montalto serait pour lui un autre Sixte IV, qui était du même ordre, et fit Riario cardinal vice-chancelier. San-Sisto fut comme étourdi par ce raisonnement, d'autant plus qu'un autre partisan de Montalto, le cardinal Guastavillano, vint lui répéter la même leçon. Il se résigna donc à la nomination de Montalto, et promit de lui donner son suffrage ^

Comme cette adhésion inspirait peu de confiance aux chefs du parti de Montalto, qui connaissaient San- Sisto pour un esprit irrésolu et changeant, ils se dé- cidèrent à brusquer l'élection et à la proposer le len- demain par acclamation. Ce plan, accepté par les adhérents de Montalto, fut traversé par l'arrivée du

1 . TempesU , l. I , lib. V, xii, p. 84 ; Voy. à la noie (U), la ciiaiion lalme d'un historien anonyme, qui altribue à un tout autre inoUf la délerminalion prise par San-Sislo de voler pour Monlallo.

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cardinal Madruccio qui, venant de Trente en toute hâte, entra au Conclave le mardi soir. Il passait pour être le porteur des volontés du roi d'Espagne, et quel- ques cardinaux auraient voulu, pour être agréables à ce puissant monarque, élire pape Madruccio lui- môme. Mais, après son arrivée, le bruit se répandit que Philippe n'entendait point exclure Montalto, ce qui rassura ses partisans et les détermina de nouveau à pousser leur entreprise. En conséquence , ils réso- lurent de le proclamer pape le lendemain matin, mercredi 24 avril, lorsqu'ils seraient rassemblés dans la chapelle Pauline pour la messe et le scrutin. Mais à ce moment, le cardinal de Vercelli se présenta pour entrer au conclave, ce qui retarda la célébration de la messe. Lorsqu'elle fut terminée, le maître des cé- rémonies se mit à lire les bulles aux deux nouveaux arrivés ^

C'était la circonstance qu'attendaient impatiemment les partisans de Montalto pour le faire pape. Dès que la lecture des bulles fut commencée, le cardinal d'Esté fit un signe de tôte à Alessandrino, et ce dernier sortit de la chapelle Pauline, emmenant avec lui son col- lègue San-Sisto. A peine entré dans la salle royale, Alessandrino dit au neveu de Grégoire XIII, qu'il y avait accord entre bon nombre de cardinaux pour nommer Montalto pape^ et qu'il le priait de vouloir bien appuyer cette entreprise. San-Sisto répondit qu'avant de prendre un parti, il désirait en conférer avec les cardinaux créés par son oncle, et que s'ils ap- prouvaient ce choix, il l'approuverait également. En

1. Selon la rolalion anonymo do Bologne, le dernier venu aurait été le cardinal Madruccio. Tempesii, /oc. ci7., u°* x-xi, p. 82-83.

42 VIK DE SIXTE-QUINT.

conséquence , tous ces cardinaux avertis sortirent de la chapelle et se rendirent dans la salle royale, où, in- terrogés par San-Sisto, les chefs, déjà gagnés à Mon- tallo, répondirent que le sujet choisi leur convenait, étant un cardinal très-capable et très-saint. Seul, le cardinal-archiduc d'Autriche voulut savoir le dernier mot du roi d'Espagne : il renlra dans la. chapelle, et fit part de cette ouverture au cardinal Madruccio , confident de Philippe, lequel lui dit que le choix de Montalto serait très-agréable au Roi Catholique, et qu'il pouvait lui donner sa voix. Retournant donc dans la salle royale, Tarchiduc se joignit aux autres cardi- naux, et tous, conduits par Âlessandrino etSan-Sisto, se dirigèrent processionnellement vers la chapelle, avec ri mention arrêtée de proclamer Montalto pape. «A leur rentrée, dit un historien du Conclave \ on vit les cardinaux qui étaient restés à leurs places, les uns pâlir, les autres rougir. » Sans perdre de temps, Ales- sandrino et-San Sislo s'avancant ensemble, allèrent embrasser et adorer Montalto, s'écriant : Papa^ Papal « Nous vous avons fait pape, » se félicitant avec lui ; et San-Sislo lui dit : « Je vous prie de prendre le nom de Sisto, » ce qu'il lui promit de faire. A cette vue, les cardinaux qui n'étaient point dans le secret restèrent stupéfaits : mais ils furent invités à ne pas quitter leurs places, et tous ensemble, renonçant au scrutin, donnèrent ouvertement leurs suffrages au cardinal di Montalto, qu'ils proclamèrent pape. Pour lui, fidèle à sa promesse, il vota en faveur d'Alexandre Farnèse. Il déclara ensuite prendre le nom de Sisto - Quinto, afin de renouveler celui de Sixte IV, qui avait

1. TompesU, loc, cit.^ n' xv, p. 86.

VIE DE SIXTE-QUINT. 43

appartenu, comme lui, à Tordre^des mineurs conven- tuels de Saint-François, et aussi pour tenir sa parole donnée au cardinal San-^Sisto ^

. Alors commencèrent les cérémonies appelées le no- viciat du pape.

Après que tous les cardinaux eurent donné leur vote, on apporta le siège pontifical que Ton plaça dans la chapelle Pauline, devant la table du scrutin, et Sixte s'y étant assis, reçut de tous les cardinaux le baiser sur la bouche, selon Tusage. Cette première cérémonie achevée, la table du scrutin fut emportée, et le nouveau pape fut revêtu de ses habits pontificaux. Ensuite, assisté de deux cardinaux de Tordre des diacres, il s'assit sur l'autel et il admit tous les car- dinaux, en chapes violettes, au baisement des pieds, de la main et de la bouche. Pendant qu'on lui ren- dait ces hommages, le cardinal de Medici montra la croix au peuple, par l'ouverture pratiquée dans la porte du Conclave, disant ; « Je vous annonce une grande joie: nous avons pour pape l'illustrissime et révérendissime seigneur cardinal di Montalto, qui s'appelle Sixte-Quint. »

Après cette proclamation, le nouveau chef de l'Église, placé sur le siège pontifical, élevé sur les épaules des porteurs, fut descendu, précédé de la croix et des car- dinaux, dans la basilique de Saint-Pierre, il alla d'abord adorer le Saint-Sacrement. Il fut ensuite porté au maître autel, devant lequel il fit sa prière, et après, on entonna le Te Deum, Pendant qu'il était chanté, il

1. Le père Tempesti veut que Saint-Félix, capucin, ait prédît, en 1552, la papauté au père Montalto: il fait aussi remarquer qu'il fut créé pape un mercredi, jour heureux pour lui , puisqu'il prit l'habit de religieux, fut fait général de son ordre et cardinal un mercredi, t. Il, lib. VI, I, p. 91.

4i VIE DE SIXTE-QUINT.

admit de nouveau les cftrdinaux aubaisement des pieds, de ]a main et de la bouche. Le 7!? Deum terminé, le cardinal Farnëse chanta Toraison, et, dès qu'elle fut achevée, le pape, se lenant devant Tautel, et ayant ôté sa tiare, donna sa bénédiction au peuple accoaru en foule, en chantant : SU nomen Domini benedictum. Il fut ensuite reporté sur le siège, ayant le triregno, ou tiare, en tête, et conduit processionnellement aux chambres du Vatican, ordinairement réservées aux souverains pontifes ^.

Après avoir pris possession de son appartement, rheureux élu voulut commencer son règne en acquit- tant les dettes de reconnaissance contractées envers les cardinaux qui avaient le plus contribué à sa nomi- nation. Il contirma Giacomo Buoncompagni, neveu de Grégoire XIII, et frère du cardinal di San-Sisto, dans le généralat des troupes de l'Église, et il lit le marquis d'Aciano son lieutenant; il nomma gouverneur du châ- teau Saint-Ange un de ses parents, Niccolo Todini, gentilhomme anconitain ; gouverneur du Borgo , le marquis Altemps, frère du cardinal; secrétaire d'État, le cardinal Rusticucci; dataire, monsignor Aldobran- dini; gouverneur de Rome, monsignor San-Giorgio, neveu du cardinal Sforza; maître des cérémonies, mon- signor d'Aliffa; camériers secrets, ceux qui Tavaient servi comme camériers pendant son cardinalat. Il disposa en môme temps d'autres offices. Il ne pouvait oublier le cardinal Alessandrino, qui avait conduit et assuré son élection : mais se méfiant de son caractère •impérieux et hautain, il ne voulut pas Tinvestir d'une

1 . Ce récit edt emprunté au journal du maître des cérémonies Alaleone, témoin oculaire. Tempesti, t. I, lib. Vf, n<>Ml et 111, p. 92.

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dignité nouvelle ou d'une fonclion déterminée. En qualité de neveu de Pie V, ce cardinal avait habité le palais du Vatican, et dirigé en grande partie le gouver- nât de ce pontife. Sixte lui demanda de venir re- prendre possession de son ancien appartement, lui laissant espérer qu'il aurait la haute main sur les af- faires publiques, en reconnaissance du service signalé qu'il lui avait rendu dans le Conclave. Mais cette ap- parence de faveur dura peu ; Âlessandrino et Sixte ne pouvaient vivre ensemble et s'accorder longtemps; l'un « ne voulant pas d'égal, etl'autre pas de maître.» Le neveu de Pie V s'efforçait de dominer le nouveau pape, comme il avait autrefois dominé son oncle, tan- dis que Sixte n'entendait obéir qu'à ses seules inspi- rations. Le cardinal se vit donc obligé bientôt de quitter le Vatican, pour n'y plus rentrer, se repentant, sans doute, ainsi que le lui avait prédit, dans le Con- clave, son collègue Santa-Severina, de s'être donné un maître, en croyant faire nommer un vieillard soumis à ses volontés.

Le soir du même jour mercredi. Sixte admit au bai- .sèment des pieds les ambassadeurs, les cardinaux, les princes romains et les principaux fonctionnaires.

Le lendemain jeudi, 25 avril, il continua de donner audience à toutes les personnes qui, par leur noblesse ou leurs titres, avaient le droit d'être admises. Parmi celles qui se présentèrent, on vit Paolo Giordano Qr- sini, duc de Bracciano, l'assassin du neveu de Sixte. Le jour même de l'élection du pontife, Orsini s'était hâté d'épouser VittoriaAccorambuoni, veuve de Fran- cesco Peretti. Craignant sans doute le ressentiment du pape, il s'était fait accompagner par son beau-frère, le cardinal Ferdinando di Medici, et par le comte d'Oli-

46 VIE DK SIXTE-QUINT.

varès. Admis avec eux en audience particulière, après s'ôlre prosterné aux pieds de Sixle, il essaya de lui exprimer ses félicitations sur son avènement; mais terrifié par les regards indignés du pontife, il s'arrêta court, n'osant pas continueràdébiterdes compliments àlasincéritédesquelsilsavait bien que Sixte ne croyait point. S'apercevant de son trouble, le pape se borna, d'un air grave, à lui adresser les paroles suivantes : « Soyez assuré, duc, que personne plus que nous ne désire que la vie de Paolo Giordano soit digne, àl'ave- nir, de votre illustre sang et d'un vrai prince chrétien. Quant à ce qui est arrivé dans le passé contre la mai- son et les personnes des Peretti, nul ne peut mieux vous le dire que voire conscience. Soyez certain, au moins, d'une chose, c'est que, de même que nous vous pardonnons volontiers ce que vous avez pu faire contre Francesco Peretti et contre Felice, cardinal Montalto, de même nous ne serons jamais disposé à vous pardonner ce que vous pourrez entreprendre contre Sixte. Allez sur-le-champ, renvoyez de votre maison et de vos États les bandits auxquels, jusqu'à présent, vous avez donné refuge et protection : allez et obéissez M »

Cet ordre n'admettait pas de réplique. Aussi, sortant immédiatement de l'audience, le duc de Bracciano, d'après les conseils de son beau-frère et d'Olivarès, se n)it en devoir de congédier les assassins à sa solde, et deux mois après il quitta Rome avec sa nouvelle épouse.

Le bruit de cet événement s étant répandu dans la ville, qui fourmillait alors de bravi entretenus pistr la noblesse et les riches pour commettre tous les crimes,

1, Tempesli, ut snpra, no* V, VI, p. 93.

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la population paisible, toujours la plus nombreuse et toujours victime de la scélératesse d'une poignée d'hom- mes déterminés, prii confiance, espérant de meilleurs jours. Quantaux Arau«,lesuns, craignant d'étrepoursui- \is, se hâtèrent de s'éloigner de Rome; les autres, avec l'insouciance ordinaire aux hommes endurcis dans le crime, résolurent d'y rester, se flattant qu'il en serait de Sixte comme de ses prédécesseurs, lesquels avaient fait quelques démonstrations de sévérité dans les premiers Jours de leur règne, mais s'étaient vus contraints bien- tôt, par la force des circonstances, de laisser aller les choses comme précédemment, en fermant les yeux pour ne rien voir. Ceux qui se berçaient de cet espoir ne connaissaient ))as encore l'homme qui venait d'être appelé à gouverner les États de l'Église : ils ne de- vaient pas tarder à l'apprendre à leurs dépens.

Le vendredi 26 avril, Sixte reçut en audience so- lennelle les Japonais convertis au christianisme, ame- nés à Rome par les Pères jésuites, qui les présen- tèrent comme des ambassadeurs du Japon.

Le mercredi 1®' mai, jour fixé pour son couronne- ment, le pape, vêtu de ses habits pontificaux, fut porté à midi dans Saint-Pierre en grande cérémonie. L'am- bassadeur de France tenait la queue de son manteau ou chape, un des Japonais lui donna l'eau pour se laveries mains avant de célébrer la messe, et le cardi- nal Farnèse lui tendit le linge pour s'essuyer. Après le couronnement et la bénédiction, on jetait, conformé- ment à un très-ancien usage, des pièces d'or et d'argent à l'efligie du nouveau pape, au peuple rassemblé sur la place de Saint-Pierre. Mais Sixte s'y opposa, parce qu'il arrivait presque toujours, dans cette circonstance, que plusieurs personnes périssaient étouffées ou fou-

4*^ VIE DE SIXTE-QUINT.

lées aux pieds, et que (railleurs c'était une occasion favorable aux voleurs pour dépouiller les assislanls. Au lieu de ces largesses inutiles et mêmes dangereuses, il fit distribuer des aumônes aux vrais pauvres, à do- micile, ainsi que dans les hôpitaux.

Le premier dimanche de mai, accompagné de trente- quatre cardinaux, et d'un magnifique cortège d'am- bassadeurs, de prélats, et de toute la noblesse romaine, il alla en grande pompe à la basilique patriarcale de Saint-Jean de Latran, prendre définitivement posses- sion de la papauté. Cette cérémonie est la dernière consécration de l'élection du souverain pontife. Après avoir donné dans cette église, la première de la ville et du monde ^ sa bénédiction à la foule qui se pressait sur la place, il se rendit à sa villa, près de Sainte- Marie-Majeure, et il y resta seul quelques heures. Bien que ses espérances et ses vœux se trouvassent comblés, il se rappelait sans doute avec satisfaction les longues années de calme qu'il avait passées dans ce délicieux séjour, au milieu de sa famille, bornant alors ses dis- tractions à l'étude et à l'embellissement de ses jardins. Sans regretter son élévation, peut-être commençait-il, ainsi qu'il est arrivé à beaucoup d'autres, à sentir le poids du fardeau qu'il avait à porter.

Il voulut inaugurer dans sa villa le premier acte ad- ministratif de son gouvernement. Grégoire XIII avait autorisé, en 1583, une société de spéculateurs à amener de l'eau sur plusieurs collines de Rome, et spéciale- ment sur l'Esquilin. Étant cardinal. Sixte avait pris le plus vif intérêt à ce projet, qui devait fournir de l'eau

1. Sacrosancta Lateraneusis ccclesia omnium urbis et orbis ecclesiarttm mater et caput, Inscription placée sur les murs exté- rieurs de celte basilique.

VtE DE SIXTE-QUINT. 49

à sa villa. En rentrant de Saint-Jean de Latran, il en signa le décret d'approbation, et cet acte fut comme l'indice des travaux utiles et des embellissements qu'il allait entreprendre dans sa capitale ^

Après avoir dîné dans sa villa, lepaperevintà Saint- Pierre, et finit tout ce qu'il avait à faire pour son noviciat.

Le il mai, il tint, au palais du Vatican, un consis- loire public, dans lequel il remit le chapeau à plu- sieurs cardinaux récemment arrivés à Rome, parmi lesquels se trouvait le cardinal français de Joyeuse.

Le 13 mai, il présida un consistoire secret, dans lequel il nomma cinq légats, pour administrer les provinces ecclésiastiques ^ savoir : le cardinal Gesualdo, pour la marche d'Ancône; Salviati, pour la province de Bo- logne; Canano, pour la Romagne; Spinola, pour rOmbrie; et Colonna pour la campagne de Rome. Comme le cardinal Simoneta était mort le 1" mai, il nomma pour le remplacer son propre petit-neveu, Alexandre Damascène Peretti ®, qui n'était encore âgé que de quatorze ans. Dans cette circonstance, le nou- veau pape agit à l'imitation de plusieurs de ses prédé- cesseurs, et notamment de Paul III, qui avait créé Alexandre Farnèse, son neveu, cardinal, également à l'âge de quatorze ans. Beaucoup d'autres, surtout parmi ceux issus de familles princières, ont été faits

1 . Nibby, Roma neWanno MDCCCIIXVIII, parte modema, t. H, p. 2. Ce savanl auteur, dans le passage cité, a commis une erreur en fixant au t2 avril la prise de possession de Siiie à Saint-Jean- de-Latran, puisqu'il ne fut élu pape que le 24 avril.

2. Le duché de Ferrare n'était pas encore réuni aux États de l'ËgHse.

3. Fils de Maria Felice Peretti, sœur de Francesco Peretti, et petit-tUs de Gamilla Peretti, soeur de Sixte.

4

50 VIE DE SIXTE-QUINT.

cardinaux encore plus jeunos^ Néanmoins, le choix du petit neveu de Sixte ne passa pas sans opposition. Le cardinal Santorio, dans ses Mémoires, raconte que la nomination du jeune Àlessandro fut d'autant plus mal accueillie, que le nouveau pape étant religieux de Tordre de Saint-François, cette infraction aux lois de l'Église paraissait encore plus répréhensible. Aussi, le vieux cardinal Caraffa, neveu de Paul IV, refusa d'assis- ter à ce consistoire, ne voulant pas paraître approuver cette nomination. On commençait alors à trouver que la dignité de cardinal, la plus élevée de rËglise, après la papauté, ne devait pas être conférée à des enfants ni à des adolescents. La faiblesse qui portait les papes à favoriser ainsi leurs neveux, était blâmée par les hommes les plus graves et les plus religieux, non-seu- lement dans le clergé, mais parmi les laïques. D'un autre côté, les protestants tournaient en dérision ces nominations de cardinaux incapables, par leur âge, de se gouverner eux-mêmes, loin de pouvoir gouverner rËglise, et ils s'en faisaient une arme d'opposition contre la Cour de Rome et le catholicisme. On doit donc déplorer que Sixte ait cédé à Tafifection qu'il por- tait à sa sœur et à son petit neveu. Il est juste, toute- fois, d'ajouter que le cardinal Peretti, ou comme on l'appela, Àlessandro Montalto, parvenu à un âge plus avancé, ne trompa pas la confiance de son illustre pro- tecteur : car les historiens s'accordent à louer sa piété, la régularité de sa vie, et surtout son inépuisable charité !

1. ËntreautreB, Léon X, qui fut créé cardinal à treize ans, en oc- tobre 1488. Mais il ne prit possession de cette dignité que le ^ mars 1492, Voy. Roscoé, Vie et pontificat de Léon J¥^, t. 1, p. 20 à 32.

2. Tempesti, 1. 1, lib. Vi, xxi, p. 98-99.

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Pour atténuer l'effet de cette nomination et former le jeune cardinal aux grandes affaires, sous un maître recommandable par son instruction et par son expé- rience, Sixte lui donna pour secrétaire le savant Fla- vius Biondus; ce prélat écrivit, au nom du cardinal Alexandre, les dépêches les plus importantes aux non- ces et aux légats résidant à l'étranger, et souvent cette correspondance était dictée par Sixte lui-môme.

Pour terminer ici ce qui se rapporte à la famille du nouveau pape, ajoutons que cinq, mois plus tard, il nomma gouverneur du Borgo de Saint-Pierre et ca- pitaine général de la garde du corps, son autre petit neveu, Michel Perelti, frère du cardinal, qui avait à peine atteint sa huitième année. Il lui attribua en outre tous les pouvoirs et tous les bénéfices attachés à ces deux charges par les constitutions de Pie IV et de Jules III.

Ces deux nominations prouvent que Sixte ne savait pas résister, mieux que ses prédécesseurs, à Tinfluence de sa famille, et particulièrement de sa sœur Camilla, qui le dominait dans son intérieur. Le caractère im- périeux du pontife, sa disposition naturelle à la justice et à la raison cédèrent, dans ces circonstances, à la tradition du népotisme qui fut, pendant si longtemps, une des plaies de TÉglise catholique.

ÏLllM DEUXIÈME

GOUVERNEMENT TEMPOREL

CHAPITRE III

Triple tâche imposée aa souverain pontife. État de Rome et des provinces ecclésiastiques à l'avènement de Sixte-Quint. Répression du brigandage. Supplice de deux frères porteurs de petites arquebuses à rouet.— Rulle contre les bandits. Édit du gouverneur de Rome. Licenciement de' soldats étrangers. •— Recrutement de nouveaux sbires. Audace de Cur- zietto dal Sambuco.— Les prêtres Guercino et Jean Yalente, chefs de bri- gands. — Curzietto arrêté à Trieste ; ses menaces ; il est embarqué et se jette à la mer. Conventions pour Textradition des criminels. Strata- gème du duc d'Urbin pour se défaire de trente brigands.— Crainte inspirée aux malfaiteurs par Sixte; sa sévérité excessive. Pasquinade de saint Pierre et de saint Paul. Pardon, général accordé par Sixte.

Depuis un grand nombre de siècles, rautorité des souverains pontifes comprend trois objets distincts, également essentiels à l'exercice de leur pouvoir.

D'abord, en tant que vicaire de Jésus-Christ et chef de TÉglise catholique apostolique et romaine, le pape doit maintenir dans le monde entier cette église, ses dogmes, sa discipline et son culte.

Depuis le dernier concile de Trente, il y pourvoit

54 VIE DE SIXTE-QUINT.

seul, OU aidé des cardinaux et des évéques, par des décrets, des encycliques et des bulles.

Ensuite, comme prince temporel, le pape est in- vesti du soin de gouverner et administrer les États de l'Église.

Enfin, en sa double qualité de chef des catholiques et de prince souverain, il entretient des relations avec les autres puissances, autant et plus encore dans Tin- térôt de la religion qu'il représente, que dans celui de ses sujets.

Dès son avènement , Sixte comprit les obligations que lui imposait cette triple tâche ; il résolut de les remplir avec le dévouement, le zèle et l'ardeur dont il était animé à l'égard du catholicisme, et de ses États.

Mais pour mieux parvenir à faire respecter au de- hors son pouvoir et ses conseils, il reconnut qu'il était d'une urgente nécessité de commencer par rétablir la justice, l'ordre et la sécurité dans les États de l'Église.

Ces États, comme presque tous les autres en Europe, s'étaient formés successivement, et ils devaient sur- tout leur agglomération et leur extension à l'habile politique des papes. Profitant de l'anarchie, du désor- dre et de l'abandon dans lesquels l'Italie resta plongée pendant plusieurs siècles, après la chute de l'empire d'Occident, les souverains pontifes cherchèrent d'a- bord à s'affranchir de la résistance du peuple de Rome, afin de s'assurer libre domination de cette ville^ Ils s'efforcèrent ensuite de se créer une puis- sance territoriale, en prenant possession des provinces attenant à l'ancienne campagne de Rome. Une persé- vérance inébranlable, aidée de circonstances heureuses, telles que l'appui de Charlemagne au moyen âge et plus tard d'autres princes, avait, du temps de Sixte,

VIE DE SIXTE-QUINT. 55

considérablement agrandi ces États. Ils s'étendaient, dans toute la largeur de l'Italie, de la mer Méditerranée à l'Adriatique, comprenant les ports de Civita-Vecchia et d'Ancône, comme stations principales sur ces deux mers. En longueur, ils descendaient des confins de la Toscane jusqu'au delà de Terracine, à la frontière du royaume de Naples. Mais ils n'avaient pas encore ac- quis les duchés de Fèrrare et d'Urbin, et la province de Bénévent n'était qu'un fief relevant de l'Église, ad- ministré par la vice-royauté de Naples, appartenant alors à l'Espagne. En outre, à l'extrémité du royaume France, du côté de la Provence , le pape possédait le comtat d'Avignon, plusieurs pqntifes avaient ré- sidé de i309 à 1378, et qui était gouverné par un vice- légat.

Depuis longtemps, les provinces ecclésiastiques d'Italie étaient administrées par des légats, le plus sou- vent pris parmi les cardinaux, quelquefois aussi choisis parmi les autres dignitaires de la Cour de Rome, et toujours nommés par le pape. Ils résidaient dans les villes indiquées comme chefs-lieux de leurs provinces respectives, qui étaient au nombre de cinq. Ces hautes fonctions étaient fort recherchées, parce qu'elles rapportaient des revenus considérables , et qu'elles conféraient aux titulaires une autorité presque abso- lue. Aussi, chaque pontife nouvellement élu s'empres- sait de récompenser quelques-uns de ses adhérents dans le Conclave, en leur conférant cette dignité. Sixte, on l'a vu, s'était conformé à cet usage, en nommant, dans le consistoire secret du 13 mai, les cinq légats des provinces hors de Rome. Il n'ignorait pas que l'état de cette capitale et des provinces était déplora- ble, et qu'il exigeait, dans l'intérêt de la sécurité de

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tous, remploi des moyens les plus énergiques. Après avoir accordé une indulgence plénière, en publiant un jubilé à Toccasion de son avènement, usage imité depuis par ses successeurs, et visité processionnelle- ment les principales églises de Rome, pour invoquer Taide et la protection divine, il se mit courageusement à l'œuvre.

Le nouveau pontife était d'un tout autre caractère que son prédécesseur Grégoire [XIII. Celui-ci, d'un naturel doux et bienveillant, se résignait à supporter patiemment les atteintes les plus graves portées, dans Rome même, soit à son autorité souveraine, soit à la sécurité publique. Il croyait avoir assez fait pour pu- nir les criminels, lorsqu'il avait édicté contre eux des mesures sévères, dont il ne surveillait presque jamais l'exécution, l'abandonnant à des subalternes, trop souvent intéressés, par la crainte ou la corruption, à ménager les coupables. Aussi, avait-il laissé prendre à des ministres qui le trompaient un pouvoir absolu : ils en abusaient, pour arracher au pontife, porté à pardonner, la grâce d'hommes souillés des crimes les plus monstrueux, et qui étaient la terreur de Rome et des États de TÉglise.

Tous les historiens de cette époque s'accordent à faire de cette capitale et des provinces ecclésiastiques le plus désolant tableau. Non-seulement les routes étaient infestées de bandits le jour comme la nuit, mais les villes, les châteaux et les autres lieux soumis à l'autorité pontificale étaient devenus des repaires de scélérats armés, qui, grâce à la faiblesse du gouverne- ment et à la connivence de ses agents, se croyaient as- surés de l'impunité. On n'entendait parler de tous côtés que de meurtres, d'empoisonnements, de rapi-

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nés, de viols, d'enlèvements, enfin des crimes les plus abominables. L'inquiétude, la terreur causée par une situation qui se prolongeait depuis près de treize années ', avait donné naissance à Rome à un dicton qui, selon l'attestation de l'historien Tempesti*, avait encore cours vers le milieu du siècle dernier. Lors- qu'on voulait y exprimer la faiblesse du pouvoir et l'audace des malfaiteurs, on répétait : « Corrono i tempi Gregoriani, Nous sommes au temps de Grégoire; » comme on dit encore en France, en souvenir des ex- cès de 1793, « sous la Terreur. » Plusieurs villes étaient agitées par les restes des an- ciennes factions Guelfes et Gibelines : Bologne, par exemple, était déchirée parles Pepoli et les Malvezzi, deux partis acharnés à se persécuter et à se détruire, les uns protégés par le duc de Ferrare, les autres par le grand duc de Toscane. On trouvait partout les chefs ou les protecteurs puissants d'une foule de scélérats, sicaires, voleurs, incendiaires, prêts à tout entre- prendre à prix d'argent, et ne reculant devant aucuns moyens pour assurer la réussite des pactes les plus odieux. Tous ces bandits se moquaient ouvertement de la justice et du gouvernement papal : ils foulaient aux pieds ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes; ils pénétraient à toute heure dans les habitations parti- culières, enlevaient tout ce qui s'y trouvait à leur convenance, massacraient les hommes, faisaient subir aux femmes les derniers outrages, et n'étaient pas môme arrêtés par le respect des églises et des couvents, qu'ils mettaient à sac, se tenant presque toujours sûrs d'échapper au châtiment.

t. Grégoire XIU :i ri^gné (in 13 mai 1572 au 10 avril 1586. 2. T. I, lib. IX, f|0 IV el suiv., p. 133 et suiv.

58 VIE DE SIXTE-QUINT.

En effet, les fonctionnaires publics, magistrats, gou- verneurs des villes, commandants militaires ven- daient leurs offices, en se réservant une partie des bé- néûces ou revenus. Les acquéreurs de ces charges, afin de pouvoir en payer leprix et vivre dans lesjouissances du luxe, n'hésitaient pas à établir et à exiger les taxes et les impôts les plus arbitraires, sans autres limites que la mesure de leurs besoins ou de leur rapacité. Ils allaient jusqu'à s'entendre avec les assassins et les vo- leurs, auxquels ils promettaient Timpunité, moyennant le partage du produit de leurs crimes. Ce traflc des charges publiques avait fait naître des abus mon- strueux : ils sont énumérés dans la bulle Et si nos de Sixte. On y voit que les populations étaient exposées à des monopoles et à des vexations incroyables. Pour acquitter les impôts énormes dont elles étaient acca- blées, les communes rurales en étaient réduites à vendre leurs biens à vil prix, même à des étrangers, aliénation alors interdite, comme on le voit par les bulles Jnier varias et SoUicitudo, Les terres restaient incultes, la campagne n'offrant aucune sécurité aux laboureurs, jamais certains de conserver leurs denrées. Le blé, le vin, Thuile d'olive étaient devenues très- rares ; le peu qu'on en récoltait était caché avec soin, afin de le dérober aux recherches des malfaiteurs..

Dans les villes, et particulièrement à Rome; régnait un luxe scandaleux, avec son cortège ordinaire d'im- moralité, de jeu , de passions effrénées, d'excès en tous genres. Les mères vendaient l'honneur de leurs filles, les couvents de femmes étaient devenus des ré- duits d'amour. Pour se procurer de l'argent, les plus grands seigneurs ne reculaient devant aucune infamie : les faux en écriture publique ou privée, la production

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de témoins subornés ou corrompus étaient les moyens journellement employés à l'effet de s'approprier des successions ou des créances, et de nier les dettes. A tous ces crimes on mêlait la superstition la plus grossière, et l'astrologie, les sortilèges et la nécromancie jouaient un rôle important au milieu de la démoralisation générale.

Le tableau que nous venons de présenter de la so- ciété, tant à Rome que dans les provinces voisines, en 1585, époque deFavénement de Sixte-Quint, n'est point inventé à plaisir : il est, au contraire, fidèlement peint d'après les historiens contempoi'ains, et il se trouve confirmé d'une manière irrécusable par plusieurs bulles du nouveau pontife, parmi lesquelles nous citerons : Cum unaquaque^ Ut litium, Cœli et terrœ Crea- tor. — Ces trois bulles, ainsi que celles précédemment indiquées, font, des abus et des crimes qui affligeaient les États de l'Église, la peinture la plus énergique et plus vraie. Aussi,| le Père Tempesti conclut-il, après les avoir rappelées, « que l'on voyait alors s'étaler dans ces États tous les vices, comme sur un char triomphal. »

Mais c'était à Rome que les désordres et les méfaits dépassaient toute imagination. Le cardinal di Santa- Severina écrit dans ses Mémoires, «qu'on y voyait journellement jeter les sbires de la police par les fe- nêtres, et assaillir dans leurs carrosses et assassiner les ministres les plus honorables du souverain; que les cardinaux et autres grands seigneursy donnaient asile à des exilés et à des bandits de la pire espèce, en ré- sistant ouvertement aux ordres de la (^our. » Un a.utrc historien, Graziani, ajoute « que ces scélérats étaient protégés publiquement par les princes et les gouver-

GO VIE DE SIXTE-QDINT.

ueurs des provinces. » Les juges, terrifiés ou cor- rompus, vendaient la justice, condamnaient les inno- cents et acquittaient les coupables. Les ofDces vacants ou non vacants et les bénéfices ecclésiastiques étaient devenus l'objet d'un trafic qui, loin de procurer des ressources à la chambre apostolique, tarissait au con- traire une des sources de ses revenus. La trésorerie générale était dans le plus grand désordre par Tinfidé- lité des employés : les caisses étaientvides, et, selon le témoignage du cardinal di Santa-Severina, « Sixte se plaignit amèrement de ne trouver aucuns fonds au château Saint-Ange, et de n'avoir à sa disposition au- cuns revenus, parce que le précédent pape avait laissé manger le pontificat de Pie V et le sien ; se lamentant de l'état dans lequel il avait trouvé le siège apostolique. »

Heureusement pour les peuples, le nouveau pape n'était pas de nature à tolérer plus longtemps ces abus effroyables. La situation exigeait des remèdes prompts et efiîcaces : Sixte-Quint sut les trouver seul dans rénergie de son caractère, et une fois à Tœuvre, il s'appliqua sans relâche à extirper cette gangrène mo- rale qui menaçait ses Etats de dissolution.

Il appartenait à un ordre dans lequel le tribunal de rinquisition recrutait ses membres les plus ardents et les plus sévères. Depuis plus de quarante ans. Sixte était attaché au Saint-Office, et il avait successivement exercé toutes les fonctions déléguées par cette redou- table juridiction, depuis les plus humbles, jusqu'à celle de grand inquisiteur. Cette vie entière, employée à poursuivre les hérétiques, que l'intolérance de l'époque faisait considérer comme les plus dangereux criminels, avait préparé le nouveau pontife à une grande sévé- rité. Le caractère du cardinal di Montalto était natu-

VIE Di: SIXTE-QUINT. (H

rellement hautain. Les démêlés qu'il eut à Venise avec le Sénat de la sérénissime république en sont la preuve manifeste. Si, plus tard, il se fil humble pour arriver aux premières dignités de TÉglise, il reprit tout son esprit de domination lorsqu'il vit son ambition satis- faite par robtention de la papauté. Il n'admettait aucune opposition, aucun obstacle à l'exercice de son pouvoir soit spirituel, soit temporel. Il voulait que ses ordres fussent toujours exécutés sans hésitation, se montrant en cela tout l'opposé de son prédécesseur, constamment porté à revenir contre ses premières ré- solutions et à en adopter de nouvelles, à l'instigation de ses familiers ou de ses ministres.

Quatre jours après son élection. Sixte voulut mon- trer aux cardinaux et au peuple de Rome, que sa ma- nière de gouverner ne ressemblerait pas à celle de Grégoire. Celui-ci, dès la seconde année de son règne, en 1573, avait prohibé, sous les peines les plus sévères, le port et l'usage des petites arquebuses à rouet, que Ton considérait alors comme des armes très-dange- reuses, permettant d'atteindre et de tuer de loin, en laissant à l'agresseur les moyens de s'érchapper ^ Mais cette ordonnance, comme tant d'autres, était tombée en oubli et n'était point exécutée. Aussi, pendant toute la durée du pontificat de Grégoire, un grand nombre d'assassinals avaient été commis en plein jour dans les rues de Rome, à l'aide de ces arquebuses, et les jeunes seigneurs se faisaient publiquement accompagner par

1 . Cette défense était renouvelée de la Bulle do Pie IV Cum vices, Guerra, t. I, p. 4T, l'« col., qui interdisait de porter des armes à feu de moins de deux palmes de longueur ; c'est-à-dire de 42 centimètres 40 millimètres. C'est avec une de ces petites ar- quebuses que Francesco Peretti avait été assassiné.

62 VIE DE SIXTE-QUINT.

des sicaires à gages, portant ostensiblement ces armes.

Le lundi 29 avril 1585, le peuple de Rome vil punir du supplice du gibet, sur le pont Saint-Ânge, deux frères appartenant à une noble famille, qui avaient été rencontrés dans les rues tenant à la main de petites arquebuses à rouet. Arrêtés immédiatement selon les ordres du pape, ils furent conduits au lieu de Texécu- tion et suspendus au gibet, leurs corps restèrent exposés pendant plusieurs jours. Leur grâce avait été demandée au pape par un grand nombre de cardinaux et par d'autres personnages considérables ; mais Sixte demeura inflexible, voulant faire comprendre aux Ro- mains qu'il considérait la sévérité comme absolument nécessaire pour ramener la sécurité de tous.

Le lendemain 30 avril, confirmant les édits de ses prédécesseurs contre les brigands, les bandits et les malfaiteurs de toute espèce, qui infestaient les États de rÉglise, Sixte publia la bulle Hoc nostri^, renfer- mant les prescriptions suivantes :

L Tous les ducs, princes, marquis, comtes, barons, seigneurs, et toutes les communes de FËtat ecclésias- tique étaient obligés de garder leurs domaines respec- tifs contre les attaques des bandits, agresseurs, sicaires, incendiaires, etc., etc., sous peine de deux mille écus d'or par commune, de mille par université, de cinq mille par principauté, duché, etc., outre son indigna- tion encourue, et outre la peine édictée pour la viola- tion du précepte de sainte obéissance au siège aposto- lique, qu'il prononçait contrôles contrevenants.

n. Toutes les fois que les sicaires venaient h trà-

1. Guerra, t. I, p. 476, X^ col.

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VIE DE SIXTE-QUINT. 53

verser leurs États et domaines, les susdits devaient les faire immédiatement arrêter, et les consigner aux magistrats; et s'ils ne se trouvaient pas assez forts pour exécuter cet ordre, ils devaient réclamer du secours aux domaines voisins, selon le temps qu'ils avaient à leur disposition.

III. Tout particulier, de quelque grade ou condition qu'il fût, qui entendait sonner la cloche d'alarme, ou voyait arborer un signal, était tenu de prendre les armes, sous peine de cinq cents écus, outre les autres peines édictées dans la bulle, suivant la faute, pouvant s'étendre jusqu'à la peine du dernier supplice.

IV. Les barons, ducs, princes, communes, qui n'exé- cuteraient point les prescriptions contenues dans la constitution apostolique, ou qui auraient facilité l'éva- sion des brigands, les auraient cachés, et leur auraient procuré les moyens de commettre des crimes, devaient, outre les autres peines encourues, être condamnés à la réparation des dommages occasionnés par ces bandits.

V. Les particuliers, lorsqu'ils ne pouvaient pas les arrêter, étaient obligés de les dénoncer, de convoquer les voisins, et d'accuser ceux qui se montreraient cou- pables de négligence, sans qu'on pût avoir égard à au- cune excuse pour cause de privilèges, parenté, ou autre.

VI. Enfin, Sixte terminait sa bulle en exhortant tous les princes, dont les domaines étaient situés en dehors de l'JÉtat ecclésiastique, à poursuivre les bri- gands et à en faire justice, ou à les consigner à son bras, lorsque les bandits seraient des sujets du saint- siége, ou lorsqu'ils auraient commis des méfaits dans les États de FÉglise, leur promettant d'agir de la même manière pour la tranquillité de leurs États.

«V VIE DE SlXTE-QUlNT.

Celte bulle n'était que le commencement d'un système de répression, entièrement à Tinitialive du pontife, et à sa connaissance approfondie du caractère et des mœurs du peuple qu'il était appelé à gouver- ner. Sixte savait bien que la garan lie la plus certaine de la destruction du brigandage consistait à intéresser les populations elles-mêmes à faire aux bandits une guerre acharnée, d'abord par la crainte des peines et des amendes, ensuite par l'appât des récompenses.

La bulle Hoc nostri avait pourvu au premier point; un bando ou édit du cardinal de Saint-Georges, Fran- cesco Sforza, gouverneur de Rome et de la campagne environnante, vint mettre àprixles têtes des brigands, et exciter leurs chefs et leurs compagnons à les livrer morts ou vivants au gouvernement pontifical.

Ce bando fut publié le 1" juin 1585 : en voici la tra- duction littérale, sur l'italien du Père Tempesti •.

« L'expérience ayant démontré que la récompense facilite l'extirpation des bandits, voleurs, homicides, sicaires, et semblables scélérats, qui, ayant déposé la crainte du seigneur Dieu, du prince et de la justice, ne cessent de répandre le sang humain, d'intercepter les roules, de dévaliser les passants, de commettre des in- cendies, rapines et autres abominables délits, par ordre exprès de notre seigneur, extrêmement préoccupé du salut et du repos de ses peuples, afin que les susdits malfaiteurs reçoivent promptemenl, sous son très-saint pontifical, un châtiment mérité, on notifie, par le pré- sent bando public, les récompenses, encouragements, et grâces, lesquels seront inviolablement observés.

« Si un chef de bandits tue ou consigne vivant dans

1. T. l, lib. IX, noXL, p. 147 el suivantes.

VIE DE SIXTE-QDINT. 65

les mains de la cour un autre semblable chef, il ob- tiendra sa grâce et celle de quatre de ses compagnons bandits comme lui, qui auront aidé à la réussite de son entreprise.

« Et si c'est un autre bandit qui ne soit pas chef, qui tue un chef de bandits, il obtiendra également grâce pour lui, et il pourra obtenir la grâce de deux autres bandits ordinaires, à son choix, avec deux cents écus de prime, et, s'il le livre vivant, trois cents.

« Et si plusieurs bandits se réunissent pour une telle entreprise, indépendamment de la prime pécu- niaire susdite, ils pourront obtenir la grâce de quatre d'entre eux, à leur choix.

« Et si ceux qui auront tué ou pris le susdit chef sont de la même compagnie ou de sa suite, ils obtiendront la grâce leurs camarades jusqu au nombre de huit.

« Déclarant que, sous le titre de chefs de bandits, on doit entendre ceux qui notoirement guident une compagnie d'autres bandits, et sont réputés tels, ou autrement, selon l'appréciation qu'en fera à sa volonté l'officier auquel une telle déclaration sera faite.

(f Si un bandit ordinaire, qui n'est pas un chef, vient à tuer un autre bandit semblable, il obtiendra grâce pour lui-môme ; et si le mort est son camarade de la même compagnie, il gagnera de plus cinquante écus, et cent, s'il le livre vivant.

« Ittfm, Si un particulier, qui n'est ni bandit ni dé- linquant, tue un chef de bandits, on lui payera immé- diatement une prime de trois cents écus; et s'il le prend vivant et le livre entre les mains de la force pu- blique de la Cour, six cents, et dans les deux cas il pourra obtenir la grâce de deux autres bandits, à sa désignation.

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66 VIE DE SIXTE-QUINT.

« Et si le mort ou le prisonnier n'a pas été un chef, en le livrant vivant le particulier gagnera cent écus, et en le luant cinquante, avec le droit d'en dé- signer un autre pour être gracié, ainsi qu'il vient d'être expliqué.

« Sa Sainteté veut encore que les soldats et officiers de la Cour commandés, ou seulement désignés ou obligés de quelque manière que ce soit à servir la Jus- tice, bien qu'ils y soient tenus ex debito officii (par le devoir de leur charge), obtiennent les mômes primes pécuniaires indiquées dans les deux articles précé- dents, à partager entre eux, s'ils sont plusieurs en- semble à exécuter l'entreprise, le tout à la volonté du supérieur, selon les mérites de chacun.

« En outre de toutes les susdites faveurs, les grâces et payements seront immédiatement expédiés partout gratis^ sans caution judiciaire, et sans que ceux qui voudronten jouir comparaissent en personne, ou se constituent prisonniers, pour justifier de leurs inten- tions, nonobstant la bulle de Pie IV, de sainte mé- moire, assurant chacun que les primes seront, sur-le- champ, sans exception, opposition ou retard aucun, payées par le seigneur dépositaire de la Révérendis- sime chambre (apostolique), qui en a reçu Tordre ex- près de notre Seigneur.

«En outre, pour ce que les homicides, voleurs, agresseurs et semblables scélérats ne sont pas tous bannis ou condamnés, la Cour ne possédant pas peut- être les renseignements particuliers sur leurs noms et prénoms, à cause de leur multitude, et parce qu'ils ne sont pas connus des victimes de leurs mé- faits, on déclare que le présent édit comprend, non- seulement les condamnés et les bannis par sentences

VIE DE SIXTE-QUINT. «7

spéciales, à Tégard desquels un délit est exigé même en état de contumace, selon le style de la Cour, mais encore ceux qui notoirement sont homicides, voleui-s, sicaires, agresseurs, criminels, ou accusés par le cri public de semblables scélératesses capitales (en écar- tant néanmoins toute fraude dans l'appréciation de la culpabilité).

(( Item. Tous ceux qui ont été trouvés en état de flagrant délit, commettant les crimes capitaux sus- dits, et qui vont dans la campagne avec les autres précédemment bannis, ou non, armés, se réunissant dans des conventicules, exigeant des rançons, déva- lisant les passants, volant et détruisant le bien d'au- trui avec leurs adhérents, complices , fauteurs et re- celeurs, Sa Sainteté veut qu'ils soient considérés, dès aujourd'hui, comme ennemis publics, et restent sou- mis aux peines ci-dessus dites.

« De plus, pour lever toute difficulté, on déclare que, par une seule agression, c'est-à-dire voler sur la route sans tuer personne, quand même l'objet volé serait de peu d'importance, la peine du dernier sup- plice sera néanmoins encourue, en outre des autres punitions susdites, et c'est ainsi que les juges doivent exécuter les présentes.

« Item, Que la minorité, pourvu qu'elle ait dé- passé la quatorzième année, ne devra pas être une cause d'excuse à aucun des susnommés.

a Donné à Rome, le 1" juin 1585. »

Il ne faudrait pas juger ce bando avec les idées modernes : la répression qu'il organisait, les peines qu'il édictait, les encouragements au meurtre, à la trahison qu'il renferme, ne pourraient plus, de notre temps, être employés, même contre les plus affreux

«8 VIE DE SIXTE-QUINT.

scélérats. Mais, vers la fln du seizième siècle, cet édit ne paraissait que sévère, et sa rigueur, admise comme nécessaire aprè$ tant de crimes, était accueillie avec satisfaction par la grande majorité des sujets du non- veau pape.

Pour compléter son système. Sixte adopta une troi- sième mesure, qui excita d'abord la surprise et Tin- quiétude des populations, mais dont l'opportunité fut bientôt reconnue. Il ordonna le licenciement des sol- dats que le gouvernement de son prédécesseur avait . cantonnés et disséminés dans les provinces de TÉtal ecclésiastique. Grégoire XIII, ayant plus de confiance en des troupes étrangères que dans ses propres sujets, avait fait venir et entretenait à grands frais huit cents soldats corses, qu'il avait répandus par petits déta- chements dans la campagne de Rome. Ces étrangers, soit qu'ils eussent été gagnés par les chefs de bandits, soit qu'ils demeurassent indifférents aux attaques des brigands, se bornaient à les poursuivre mollement, et à engager avec eux des escarmouches sans résultat, se hâtant de se retirer dans les villes et les forteresses à la première apparence d'une résistance sérieuse. Le cardinal di Montalto avait pu juger depuis longtemps de l'inutilité de cette troupe, qui coûtait fort cher au gouvernement pontifical. Il ordonna donc son licencie- ment, et prescrivit le départ des Corses pour leur pays. En outre, il défendit aux communes de continuer à contribuer à la solde des officiers, auxquels il enleva leurs grades : il réorganisa ensuite le corps des soldats connus sous le nom de centurions, qui tenaient garni- son dans les châteaux fortifiés et dans les villes, les obligea de rester à leurs postes, et de se tenir con- stamment à la disposition des atitorités. Enfin, faisant

VIE DE SIXTE-QUINT. bî)

un choix parmi les nombreux sbires de la police rq- maine, il ne conserva que ceux reconnus d'une fidé- lité et d'une énergie éprouvées.

Telles furent les mesures adoptées par Sixte-Quint pour la répression du brigandage dans sesÉtats. Par la première, il rendait les possesseurs de flefsetles com- munes responsables des crimes commis sur leurs ter- ritoires respectifs. Par la seconde, il semait la méfiance et encourageait la trahison parmi les bandits eux- mêmes, intéressés, par de fortes primes et par la cer- titude de la grâce, à se détruire ou à se livrer les uns les autres. Enfin, par la troisième, il assurait Texé- cution de ses ordres, au moyen d'une force publique épurée, fortement constituée, et à l'abri de la crainte et de la corruption.

L'adoption de ce système et sa miso à exécution à Rome et dans les provinces, avec une sévérité inexo- rable, produisirent bientôt les résultats que le sagace pontife avait prévus. Traqués par les populations, aux- quelles Ténergie de leur souverain avait rendu la confiance et le courage, les brigands ne tardèrent pas les uns à être pris et tués, les autres à se disperser et à se cacher dans les retraites les plus inaccessibles. Mais manquant de vivres et n'osant se remettre en campagne, se méfiant d'ailleurs les uns des autres, ils s'empressaient de saisir les occasions de se trahir pour gagner les primes promises, et obtenir la grâce de leurs méfaits. En quelques mois, la campagne de Rome fut presque entièrement délivrée de ces mal- faiteurs, et il fallut beaucoup moins de temps pour rendre à la ville elle-même sa complète sécurité.

Néanmoins, comme il arrive souvent en présence du danger, quelques chefs de ces bandits redoublèi*ent

70 VIE DE SIXTE-QUINT.

d*audace, de forfanterie et de férocité, en apprenant que leurs tôles avaient été mises à prix. L'histoire contemporaine a conservé les noms de plusieurs de ces scélérats, et raconté leurs derniers exploits.

Un d'eux, Gurzietto dal Sambuco, à l'annonce de la bulle de Sixte et du bando du cardinal de Saint- Georges, pour afficher le mépris que ces actes lui inspiraient, réunit vingt-cinq de ses compagnons, eut la hardiesse de traverser la campagne de Rome, et de se présenter la nuit à Tune des portes de cette ville. Poussant des cris, il frappait à la porte en se nommant, et demandait ironiquement qu*on le laissât entrer, se moquant du pape et du gouverneur. Les soldats de garde , réunis à des sbires , firent une sortie pour le poursuivre; mais il se réfugia dans une église près de Saint-Paul hors des Murs, et s'y fortifia. On envoya contre lui un détachement de chevau- légers du pape, auxquels il résista avec avantage. La nuit suivante, craignant d*étre attaqué par des forces plus nombreuses, il parvint à s'échapper avec sa troupe, traversa la rivière de Givita-Vecchia, puis, par un long détour, il réussit à gagner TAbruzze. De là, passant près d'Ascoli, il se joignit à Marco di Sciarra. Réunissant alors une bande de soixante-dix brigands des plus déterminés, ils revinrent ensemble dans la campagne de Rome assouvir leur rage, insultant à Tautorité du pape et commettant toutes les atrocités. Redoutant néanmoins sa vengeance, ils ne tardèrent pas à se séparer. Gurzietto, laissant la plupart de ses compagnons, gagna la Marche d'Ancône, et nolisant un navire, s'embarqua pour la Dalmatie. Nous verrons plus tard la fin de ses aventures à Trieste.

Un autre chef de sicaires infestait encore la partie

VIE DE SIXTE-QUINT. 1\

de la campagne située entre Terracine et Rome. C'était, dit rhistorien Galesini, un indigne prêtre, connu sous le nom de Guercino, Dans les lettres qu'il écrivait et dans les actes qu'il publiait, il prenait le nom de Roi de la campagne. Par une dérision sacrilège, il avait dé- fendu à l'évoque d'Anagni l'exercice de ses fonctions sacerdotales, et il avait ordonné au clergé, ainsi qu'aux fidèles du diocèse , de le reconnaître lui seul comme leur évoque et leur roi.

Ce bandit battait le pays delà frontière du royaume de Naples jusqu'à Rome. Peu de temps après l'introni- sation de Sixte, il avait rencontré, près de Terracine, Antonio Caraffa, frère de Ferdinando, duc de Luceria, qui venait de Rome, il avait été envoyé par son frère, pour prêter foi et hommage au nouveau pape. L'attaquer, lui enlever ses bagages et le laisser presque nu sur la route, fut pour le prêtre Guercino l'affaire d'un moment. Le pauvre ambassadeur parvint à grand' peine à gagner Terracine, d'où les autorités se hâ- tèrent d'expédier un courrier au pape, avec des chevaux préparés, afin qu'il arrivât plus promptement. Sixte parut vivement affecté de ce coup audacieux : il s'em- pressa de pourvoir aux besoins de l'ambassadeur, mais il ne voulut pas qu'on poursuivit Guercino. a Or sus, dit-il après un moment de réflexion, ce misérable ne mérite pas que nous- lui fassions l'honneur insigne d'envoyer à ses trousses des soldats ou des sbires; mais notre bulle saura l'atteindre. » Il dit vrai, car peu de jours après, Guercino fut pris, on lui coupa la tête, et elle fut envoyée immédiatement à Rome, entourée par dérision d'une couronne dorée, et elle fut ainsi exposée au château Saint-Ange.

Un autre prêtre, tout aussi criminel, paya bientôt

72 VIE DE SIXTE-QUINT.

après la peine de ses iniquités. C'était un certain Jean Valente, autrefois prôlre à Ardée. Il se faisait remar- quer par sa forfanterie et par ses cruautés raffinées. Il parcourait l'ancien Latium dont il était la terreur, tuant, pillant et traitant les malheureux habitants avec la dernière barbarie. Il se faisait accompagner par une troupe nombreuse et bien armée qu'il entretenait a sa solde : il promulguait des édits, auxquels la popula- tion, laissée jusqu'alors sans défense, était obligée d'obéir, sous peine des plus affreuses persécutions. A l'exemple des souverains légitimes et par dérision, il inscrivait en tête de ses actes les qualifications sui- vantes : « Nous, Jean Valente, autrement prêtre Ar- deate, exilé très-habile et très-puissant, prince de toute la plage marine et de toute la région monta- gneuse. » Poiir affirmer sa souveraineté, il avait établi un hôtel de monnaies, il faisait frapper des pièces à son effigie.

Le cardinal Colonna, légat de cette province, avait essayé de tous les moyens pour l'avoir mort ou vivant entre ses mains, sans pouvoir réussir. Craignant d'en- courir le blâme de Sixte, il crut devoir écrire au pon- tife : « Qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu : mais que le seul moyen qui lui parût efficace pour le prendre, c'était de diriger contre lui une galère bien armée, parce que , depuis la capture du prêtre Guercino , ce scélérat avait appris à se garder, était en mouvement continuel de la mer sur terre et réciproquement, et commettait les plus affreux assassinats. »

Sixte fit répondre au cardinal ce peu de mots : « Sa Sainteté dit que pour s'emparer de ce scélérat de si- caire, il n'est nul besoin de galère armée, ayant Dieu contre lui; et Sa Sainteté, se confiant en Dieu, a la

VIE DE SIXTE-QUINT. 73

pleine assurance que, sous peu, Dieu lui-même Tarrê- tera. » « Cette réponse, ajoute l'historien Galesini, fut une prophétie ; car la bulle du pape , exécutée fidèle- ment par les princes voisins de TËtat ecclésiastique, fit tomber Valenle sous les forces d'un souverain qui commanda qu'on lui tranchât immédiatement la tête, et qui s'empressa de l'envoyer à Rome en tribut d'obéis- sance au pontife. Les complices de ce brigand, à mesure qu'ils étaient arrêtés, servaient d'exemples au peuple de la puissance et de la justice de leur souverain, étant les uns tirés à quatre chevaux, les autres pendus ou attachés à la roue, selon la diversité de leurs méfaits. Et c'est ainsi que cette province fut délivrée, les hon- nêtes gens ne se lassant pas de rendre grâces à Dieu de ce qu'ils pouvaient désormais respirer en paix, et jouir en sûreté de leur bien, de leur honneur et de leur vie. »

On a vu que Curzietto dal Sambuco, après avoir été braver Sixte jusqu'à l'une des portes de Rome, s'était embarqué pour la Dalmatie, afin d'échapper à son res- sentiment. Il voulait voir Venise, et gagna cette ville, avec quatre de ses compagnons et un de ses frères en- core très-jeune. De Venise, il ne se trouvait sans doute pas en sûreté, il se rendit à Trieste, croyant se mettre entièrement à Tabri des poursuites du pape, dans une ville soumise à l'autorité de l'empereur : il se trompait. A peine entré à Trieste avec ses compagnons, amplement fourni d'armes, d'argent et d'objets de toutes sortes, dépouilles de tant de victimes assassinées par lui et par les siens, il fut arrêté par l'ordre du gou- verneur, et enfermé dans la citadelle. Connaissant la bulle de Sixie, et voulant s'y conformer, le gouverneur avait expédié de suite un envoyé au pape, pour lui ap-

74 VIE DE SIXTE-QUINT.

prendre cette capture, et lui offrir de lui livrer vivant son prisonnier. Informé de celle ambassade, et n'igno- rant pas le sort qui lui était réservé, s'il était remis au pape, Gurzietto profita de la négligence du comman*- dantdu château, et parvint, à l'aide de ses compagnons, à barricader la porte de la prison située dansTintérieur delà forteresse : s'emparant ensuite de l'arsenal, abon- damment garni de munitions et d'artillerie, il intima Tordre aux habitants deTrieste qu'on eût à les laisser, lui et les siens, sortir en liberté, ou bien qu'il mourrait au moins vengé, en faisant sauter la citadelle, et avec elle une grande partie de la ville.

Effrayés des menaces de cet audacieux brigand, les Triestins s'empressèrent d'aller trouver le gouverneur, le priant, pour éviter de grands malheurs, de mettre Gurzietto en liberté. lUe leur promit, et le fit sortir de l'arsenal, l'autorisant à rester dans la ville de Trieste, avec ses compagnons, jusqu'à ce qu'il eût reçu de l'em- pereur l'ordre de disposer de leur sort. Cet ordre ne se fit pas attendre. Il prescrivait au gouverneur d'obéir à la bulle du pape, et de lui livrer le prisonnier et ses camarades.

Aussitôt, pour mettre ces bandits dans l'impossibilité d'opposer aucune résistance, le gouverneur, qui s'était chargé de leur fournir des vivres, leur fit servir du vin fortement mêlé d'opium. Accablés d'un sommeil pro- fond et léthargique, les brigands furent facilement arrêtés, liés et embarqués sur une frégate préparée pour les conduire à Ancône.

« L'orgueilleux Gurzietto frémissait, comme un tau- reau furieux, de se voir inévitablement condamné à mort par le bras vengeur de ce pontife, auquel il avait témoigné tant de mépris sous les portes de Rome.

VIE DE fiIXTE-QUINT. 7o

Aussi, ne voulant pas mourir de la main du bourreau, comme il s'en était vanté souvent au milieu des siens, bien qu'il eût les fers aux pieds et les menottes aux mains, s'étant enlacé avec un de ses compagnons, en se passant les bras autour du cou , ils se jetèrent à la mer, sans qu'on pût le prévoir, et s y noyèrent tous les deux. Le ffère de Curzietto fut conduit à Rome, et de cette ville à Naples, selon les conven- tions établies; mais comme il était tout jeune, et qu'il ne s'était rendu coupable d'aucun crime , il fut mis en liberté ^ »

On voit que la bulle de Sixte, qui exhortait tous les princes dont les domaines se trouvaient limitrophes de ceux du Saint-Siège à lui livrer les bandits, était ac- ceptée et mise à exécution même par l'empereur d'Al- lemagne, dont les États se trouvaient fort éloignés de ceux de l'Église.

Les autres souverains ne montrèrent pas moins d'empressement à se conformer à ses désirs; il en ré- sulta qu'il s'établit entre eux et le pape, une sorte de droit d'extradition appliqué aux criminels, que Sixte avait mis, par sa bulle et par le bando du gouverneur de Rome, hors de la loi commune.

Ainsi, le roi d'Espagne, Philippe II, maître des pro- vinces napolitaines, ordonna au duc Pietro d'Ossuna, son vice-roi à Naples, d'obéir, en tout ce qui intéres- sait la répression du brigandage, à la volonté du pape, comme à la sienne propre. Pour exécuter cet ordre sans rencontrer aucun obstacle, le vice-roi écrivit au pontife et le supplia, par l'entremise de Ferdinando délia Torre, son agent à Rome, de fulminer une bulle

1. Teœpesti, ni tupra.

76 VJB DE SIXTE-QUINT.

en faveur du royaume de Naples, afin que les bandits ne pussent plus se réfugier en sûretô dans les lieux d'asile anciennement établis parles officiers de TËglise, mais pussent y être arrêtés et consignés au bras sé- culier du roi. Il promettait de promulguer de son côté des mesures absolument identiques. Le pape accepta cette proposition : il édicta la constitution Alias felicis^ par laquelle il commandait à tous les légats, vice-légats et particulièrement au gouverneur de la province de Bénévent, de ne plus donner aucun refuge aux bandits du royaume de IJaples, de ne leur assurer aucun asile, et de ne pas les protéger, mais de les livrer immédiate- ment au vice-roi. Il leur ordonna en môme temps de faire punir ceux des bandits, natifs des États de rÉglisie, qui auraient commis des crimes dans le royaume de Naples, et qu'ils détenaient alors entre leurs mains. De plus, il accorda aux officiers du vice- roi la faculté de poursuivre les bandits sur le territoire ecclésiastique, jusqu'à la dislance de dix milles (envi- 15 kilomètres), même dans les domaines, villes et terres non fortifiées; de les transférer à Naples; de pouvoir rechercher les brigands dans l'intérieur des églises, monastères et cellules des religieux, aussi bien dans le royaume de Naples que dansles États deTÉglise, avec l'assistance des supérieurs et des ordinaires (évê- ques ou prêtres) du lieu. La même faculté fut accordée au grand-duc de Toscane, aux ducs d'Urbin, de Fer- rare, de Mantoué, de Savoie, ainsi qu'aux républiques de Venise, Gênes et Lucques.

Par suite de celte entente, le grand-duc de Toscane refusa d'accueillir dans ses Etats Lamberto Malatesta, fléau de la province Flaminienne, qu'il parcourait en tous sens comme la foudre, selon l'expression d'un his-

VIE DE SIXTE-QUINT. 77

lorien de ce pays\ commettant tous les excès. Traqué par ordre du pape, il s'était réfugié à Florence à l'aide d'un déguisement. Le grand-duc, informé de sa pré- sence, prescrivit de l'arrêter : mais, protégé par un personnage puissant de sa famille, car il appartenait à la haute noblesse, Malatesta parvint à s'échapper. Se croyant en sûreté, il eut l'imprudence de traverser les États pontificaux; reconnu et saisi à Pérouse, il fut conduit à Rome, et puni du supplice de la roue.

Le duc d'Urbin, Francesco Maria II délia Rovere, usa d'un moyen souvent employé dans le sixième siècle, pour se défaire d'une bande de trente brigands, reste de la bande de Curzietto. Depuisle départ de leur chef, ces sicaires s'étaient réfugiés dans les montagnes les plus abruptes du duché d'Urbin, ils étaient par- venus à échapper à toutes les poursuites, mais ils souffraient souvent de la faim, ne pouvant que très- difficilement se procurer des vivres. Le duc feignit d'aller à la chasse, avec une suite nombreuse, et il en- voya en avant plusieurs mules, ostensiblement chargées de provisions, comme pour faire un somptueux repas au milieu de la partie. A la vue de ces comestibles, étalés à dessein, les brigands se hâtent de descendre de leurs repaires, et, comme des bêtes féroces affamées, ils se jettent sur les provisions préparées en apparence pour le duc et sa suite; se moquant du prince qui leur avait offert ce repas : mais les vins et les mets étaient empoisonnés : aussi, presque aussitôt en proie à dos convulsions violentes, les trente bandits, hors d'état de se défendre, furent entourés par les soldats du duc et eurent la tête tranchée. Le prince envoyâtes trente

1 . Le gentiliiomme d'Aqufla, cité par Tempesti.

78 VIE DE SIXTE-QUINT.

létes au pape, comme un trophée, et elles restèrent, selon Tusage, longtemps exposées sur les murailles du château Saint-Ange.

Après ces exemples, la crainte inspirée aux brigands parle long bras de Sixte était telle, qu'ils se laissaient arrêter et conduire sans môme essayer de se défendre. Le Père Tempesti raconte qu'un homme du peuple, retournant à Rome, fut accosté en chemin par un si- caire fameux qu'il reconnut, bien que le bandit ne s'en fût pas aperçu. Ils voyagèrent ensemble et lièrent con- versation comme deux camarades, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'une des portes de Rome. Mais, à peine entré, surexcité par le désir de gagner la prime promise à qui livrerait vivant un bandit, le Romain se jeta sur son compagnon déroute, lui attacha une corde au cou, et, tenant un poignard d'une main, le conduisit ainsi jusqu'à la Cour, sans qu'il fît mine de résister.

Un autre fait prouve quelle était la crainte que Sixte inspirait. Deux domestiques de cardinaux s'étant pris de querelle, l'un d'eux se jeta sur son adversaire, le renversa, et, tirant son slylet, s'apprêtait à le poignar- der, lorsque, s'arrêtant subitement, il dit à l'autre à demi-mort de peur : « Rends grâce à Sixte, qui m'épouvante; car sans la crainte qu'il m'inspire, je t'aurais déjà égorgé. » Il y avait alors, en effet, une phrase qui courait les rues de Rome, et qui retenait les assassins : o Rappelez-vous, se disaient les gens du peuple, que Sixte règne, » et ces mots mettaient fin à toutes les querelles.

Toutefois, la terreur qu'inspirait le pape, n'empê- chait pas les pasquinades, arme d'opposition de tout temps fort en vogue à Rome contre le gouvernement. lin matin, on vit la statue de saint Pierre, qui dé-

VIE DE SIXTE-QUINT. 79

core le pont Saint-Ange, enveloppée d'un manteau, des souliers aux pieds, et portant une valise de voyage. On trouva également la' statue de saint Paul, qui est en face, avec un écriteau, demandant à son voisin la cause de ses préparatifs de départ : « Mon collègue, ré- pondait saint Pierre, je veux fuir de Rome, parce que je crains que Sixte, qui fait réviser les anciens procès, ne veuille me faire un grief de Toreille que j'ai coupée, il y a quinze cents ans, à l'un des sbires de la cour de Pilate, dans le jardin de Getsemani. » On ajoute qu'en apprenant cette pasquinade, qui était attribuée à un grand seigneur prolecteur de bandits. Sixte se con- tenta de dire en secouant la tête : « Les pasquinades des méchants font notre gloire, parce que les honnêtes gens nous louent, les princes nous aident, et Dieu nous soutient, nous donnant la force et les secours né- cessaires pour rétablir la sécurité dans nos États et en Italie K »

Ayant ainsi, en moins d'une année, purgé ses États et ceux limitrophes des scélérats qui les infestaient. Sixte résolut de couronner son système de répression par un acte de clémence. Dans ce but, il publiasa bulle Cumprimum, par laquelle il accordait un pardon et une absolution générale à tous ceux qui avaient entretenu des relations avec les bandits, ou qui leur avaient prêté aide et assistance.

«Nous commandons, disait le pontife, à nos

chers fils leslégals des provinces, vice-légats, gouver- neurs et leurs lieutenants, que toutes les personnes de l'un et Tautre sexe, tant à Rome que dans les autres provinces, cités, terres, châteaux et domaines,

i. Tempestt, t. I, lib. XII, n<»xxxv, p. 200.

80 VIE DE SIXTE-QUINT.

soumis à nous et au siège apostolique, direclement ou indirectement, aussi bien laïques qu'ecclésias- tiques, prêtres séculiers ou réguliers de quelque ordre, dignité et grade que ce soit, qui ont eu des re- lations avec les susdits homicides, sicaires, etc., etc., ou qui les ont reçus de quelque manière que ce soit, ou leur ont donné la nourriture, de Targent, des vê- tements, de la poudre, des balles, du plomb, des armes, etc., ou leur ont écrit des lettres, en ont reçu d'eux, ou leur ont prêté des chevaux;

nous commandons que si elles se repentent réelle- ment de leurs méfaits, et si elles se proposent de s'abstenir à Tavenir de semblables fautes, et sifelles demandent humblement l'absolution, elles soient absoutes et pardonnées miséricordieusement, sans payer quoi que ce soit, elles soient rétablies dans leur patrie, réintégrées dans leur honneur et leurs biens, pourvu que ces derniers n'aient pas été réunis au fisc; que toute infamie ou toute incapacité encourue soit abolie à leur égard, et que tous les procès inten- tés soient annulés.

(c Et nous commandons à tous les gouverneurs^ podestats, commissaires, capitaines, préteurs, etc., etc., eu égard à la sainte obéissance qu'ils nous doivent, et sous peine de mille écus d'or à verser dans la caisse de la chambre apostolique, de se garder de molester et d'inquiéter en aucune manière les personnes ainsi absoutes par nous, et qu'ils cassent et annulent tous les procès et autres écritures, afin que le tout reste enseveli dans un éternel silence ^ »

1. Tt-mpesti, !. 1,111». XI, n<*xxxix,p. 186 et suiv.

VIE DE SIXTE-QUINT. 81

Tel fut Tacte de clémence par lequel Six le-Quinl ter- mina sa campagne d'extermination entreprise contre le brigandage. Malheureusement, son pontificat ne dura que cinq années (du 24 avril 1585 au 24 août 1590) . Après sa mort, les mesures qu'il avait pres- crites pour la destruction des bandits furent négligées, et tombèrent bientôt en oubli. Le résultat de celte faiblesse fut, que Rome et ses provinces se trouvèrent exposées de nouveau aux crimes les plus audacieux et les plus effrénés.

G

CHAPITRE IV

Mesures à l'aide desquelles Siile-Quint procure de l'argent au Trésor puntj> fical.— Création d'offices; augmentation de la finance de ceux existant. Fondation de nouveaux Luogi di Monte. -^ Inip6t sur les boissons. Pe* cunia Sistina, trésor déposé au Château Saint-Ange. ^ Liquidation des dettes des communes.

En prenant possession du Saint-Siège, Sixte s'était plaint de trouver le trésor public vide. La faiblesse de son prédécesseur avait laissé introduire, dans la perception des impôts et dans Tadministration des fi- nances, les plus criants abus. Trompé par son en- tourage, Grégoire XIII s'en rapportait à des déclara- tions mensongères, et môme, quelquefois, à des états de recettes et dépenses fabriqués à dessein et enta- chés de faux. Gomme il n'avait ni la volonté ni le temps de vérifier par lui-môme, chaque année de son long règne augmentait les embarras du Trésor apos- tolique, et entravait les services publics. Le nouveau pontife savait depuis longtemps que le mal provenait de l'infidélité , des malversations dos employés des finances. Sans hésiter, il résolut, quelques jours après son élection, de remplacer les coupables, et de confier la gestion des deniers publics à des agents choisis par lui avec le plus grand soin, et sur l'intégrité desquels il croyait pouvoir compter.

En outre, il jugea nécessaire de modifier l'assiette

yiB DE SIXTE-QUINT. 83

de certains impôts, pour augmenter les revenus de TÉtat, tandis qu'il établissait Tordre le plus rigoureux dans les différentes branches des dépenses publiques. Grégoire XIII avait laissé arriérer la rentrée des im- pôts : il y en avait qui étaient dus depuis plusieurs années. Son successeur fit poursuivre les retardataires avec une extrême rigueur, ce qui, tout d'abord, le fit accuser d'avarice et de dureté. Lorsque ces différentes mesures eurent été mises à exécution, et que les re- cettes commencèrent à affluer au Trésor pontifical, Sixte eut la pensée de créer un fonds de réserve, auquel on ne pourrait toucher que dans des cas de nécessité absolue, et sous les conditions déterminées par ses bulles et acceptées par les cardinaux. 11 com- mença ces importantes réformes par la révision des anciens offices, et par la création de charges nou- velles.

On sait que, pendant un grand nombre de siècles, depuis uiïe époque reculée, les principaux emplois lu- cratifs, dans presque toutes les Cours de l'Europe, furent érigés en charges ou offices, soit héréditaires, soit personnels, les uns transmissibles au gré des ti- tulaires, les autres réversibles par la volonté du prince. Ces olHces, concédés dans Torigine comme récom- penses de services rendus au souverain ou au pays, ne tardèrent pas, pour la plupart, à être transformés en charges vénales, dont les princes augmentaient le nombre et Vimportance, selon que Texigeaient les circonstances et la pénurie de leur Trésor. La Cour de Rome, presque toujours gênée, en dépit des sommes immenses qu'elle tirait de tous les pays catholiques, n'avait pas échappé au triste expédient de la création d'offices moyennant finances. Bien avant Télection de

«4 VIE DE SIXTE-QUINT.

Sixlc-Quint, on en comptait un ^rand nombre à Rome et dans les États de l'Église. Parmi ces offices, les uns comprenaient des dignités et des fonctions impor- lanlos, dont les revenus compensaient, et au delà, les intérêts du capital ou finance engagée pour les ac- quérir. Les autres, au contraire, pouvaient être con- sidérés plutôt comme une satisfaction d'amour-propre et de vanité, que comme une spéculation. Tels étaient notamment les titres de chevaliers de Lorette, de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui avaient droit à cer- taines prérogatives plus glorieuses que lucratives ^ Sixlo, qui connaissait bien le cœur humain, augmenta le nombre des titulaires de ces derniers offices, en même temps qu il obligea les possesseurs des charges productives de revenus, pour les conserver ou en être investis, à verser de fortes sommes à la Chambre apostolique. Par exemple , son prédécesseur avait aliéné la charge de trésorier général pour quinze mille écus d'or en or à monsignor Ridolfo Buonfi- gliuoli, lequel, pour en tirer parti avec bénéfice, avait sous-traité avec des parents et à des amis du droit de percevoir les impôts et les taxes, tant à Rome que dans les provinces. Ces traitants, de leur côté, pour ne pas perdre à ce marché, pressuraient les contribuables avec la dernière rigueur, imposant môme des taxes arbitraires, et exerçant des poursuites qui avaient excité des plaintes générales, quelquefois même des troubles. Neuf jours après son élection. Sixte obligea Buonfigliuoli à résigner son office, et il le remit à Benedctto Giustiniani, Génois, prélat intègre, qui

Voy. dans Tcmpc.sti la liste de tous gli uffizi vacabili enon vaca- bili, à réiîoqiic de Sixte-Quint, 1. 1, lib. XVI, p. 254 et suivantes.

VIE DE SIXTE-QUINT. vSo

versa dans le trésor cinquante mille écus, sur lesquels, après avoir remboursé les quinze mille écus d'or en or à son prédécesseur, il resta encore à la caisse pon- tificale vingt-cinq mille deux cent-cinquante écus, dont le pape put se servir immédiatement pour ré- primer le brigandage ^

Plus tard, il fit une opération également avanta- geuse au Trésor, avec l'office du camerlingat, c'est-à- dire celui qui constituait Texercice des fonctions du cardinal camerlingue. Le 23 mars 1588, Sixte Tattri- bua au cardinal Enrico Gaetano, qui déboursa cin- quante mille écus pour l'obtenir. Mais, des revenus attachés à cet office, le pape détacha une rente de six mille écus par an, avec laquelle il créa le Mont du camerlingat^ dont il vendit les actions à raison d'un rapport de neuf pour cent, ce qui lui procura une somme considérable.

Il agit de la même manière à l'égard des autres offices, augmentant, pour les uns, la finance à verser au Trésor, élevant, pour les autres, le nombre des ti- tulaires, également obligés à fournir une finance nou- velle : à l'aide de ces moyens, il parvint, en peu de temps, à remplir les coffres du Trésor.

Mais c'est surtout par la création de Monti, ou par l'extension de ceux qui existaient déjà, qu'il releva les ressources de la Chambre apostolique, et la mit à môme de pourvoir facilement à tous les services publics.

I. Tempestl, t. I, lib. XVI, n»» XII à XVII, p. 259 à 261. W résulte de ce passage qu'à Rome, du temps de Sixte, Técu d'argent ordinaire, connu encore sous le nom de scudo et qui vaut aujour- d'hui 5 Ir. 30, était à Vécu d'or en or comme \ à 1 ,60, environ. Par conséquent, l'écu d'or en or représentait environ 8 fr. 50.

86 VIE DE SIXTE-QUINT.

A la différence des ofl9ces ou charges vénales, dont les possesseurs étaient tenus à Texerclce de certaines fondions, les Monii ne consistaient que dans la création d'un certain nombre de rentes perpétuelles ou viagères, dites Luogki di Afonti, servies, comme fruit ou intérêt du capital versé pour les acquérir, sur le produit d'un impôt, ofBce ou domaine spécialement affecté à cet effet, sans que les rentiers ou actionnaires fussent astreints à aucun travail ou obligation quelconque. Les Monti^ qu'il ne faut paâ confondre avec les Monti di pietà^ étaient fort anciens à Rome : ils constituèrent pendant le moyen âge la dette publique de la Chambre aposto- lique, et môme de certaines corporations et congréga- tions, et les titulaires ou possesseurs des actions de ces Monts, ne peuvent être mieux comparés qu'aux rentiers actuels des fonds publics des différents États de l'Europe, ou aux actionnaires des chemins de fer et autres entreprises; car le capital de quelques Monts romains servit également a des travaux et à des amé- liorations publiques. Malheureusement, l'administra- tion des Monti était presque toujours mauvaise : il s'y glissait des abus et des fraudes qui forçaient le gou- vernement; d'aboW à diminuer le taUx de la rente servie aux actionnaires, presque toujours, àd bout d'uh certain temps, à manquer complètement aux en- gagements contractés dans l'origine. Ces Catastrophes devinrent plus fréquentes lorsque la Réforme eut tari, dans beaucoup de contrées autrefois catholiques, la source des revenus de la Cour de Rome. Néanmoins, du temps deSitte, les finances pontificales inspiraient en- core une telle confiance, qu'il ne lui fut pas diffi- cile de faire affluer à Rome le versement sommes considérables dans les caisses publiques, en an-

VIE DE SIXTE-QUlNT. 87

noncant la création de nouveaux Monts et Texten- sion des anciens. Les actions, ainsi émises, pi*ocurèrent au pape un capital très-important.

Il compléta son système financier par tine augmen- tation de l'impôt sur les boissons, applicable seulement à celles débitées en détail par foglietta^ dans les hô- telleries et autres maisons ouvertes au public, et en- core seulement dans les provinces, les villes de Rome et de Bologne demeurant exceptées ^

Ces mesures furent soumises dans plusieurs consis- toires à Tapprobation des cardinaux, et leur exécution surveillée avec la sévérité la plus rigoureuse. Les agents du Trésor apostolique, titulaires d'offices, reçurent des instructions détaillées pour la tenue de leurs écritures et de leurs caisses, et pour la justification de leurs re- cettes et de leurs dépenses. L'ordre et l'économie suc- cédant aux détournements et aux malversations, il en résulta que non-seulement Sixte put facilement assurer tous les services, entreprendre à Rome et dans les pro- vinces des travaux utiles et des embellissements, sub- ventionner à l'étranger des princes catholiques pour faire la guerre aux Réformés, mais en outre, créer un fonds de réserve pour parer aux besoins imprévus de l'Église et des États pontificaux.

Le 21 avril 1586, trois jours moins une année après son avènement, il déposa dans le château Saint-Ange, un million d'écus d'or (environ 8,500,000 fr.) , prove- nant des ressources qu'il s'était procurées pendant ce court intervalle de temps, et qui restaiëht libres d'emploi.

1. Sorte de bouteUle, contenant selon V Annuaire des longitudes^ environ 40 centililres.

2. Tempesli, ut supra j p. 274.

S8 VIK IJE SIXTK-QUINT.

l*cir sa bulle Ad clavum ', Sixte exposait les motifs qui le déterminaient à faire ce dépôt :

« Pour beaucoup de causes, dont quelques-unes sont urgentes; pour combattre la perversité des héré- tiques qui tendent des embûches au Saint-Siège; pour résister aux entreprises des Turcs qui cherchent à s'emparer des provinces chrétiennes; pour soutenir les.droits du Saint-Siège et défendre la dignité pontifi- cale, il lui paraissait nécessaire de tenir à la disposition du Saint-Siège une certaine somme d'argent.

« En conséquence], il ordonnait de déposer dans le château Saint-Ange un million d'écus d'or qu'il avait réunis sans créer aucun impôt.

ce II prescrivait de fabriquer six clefs de la caisse dans laquelle cette somme devait être déposée, et d'en don- ner une à chacun des trois cardinaux chefs des ordres des évêques, des prêtres et des diacres, présents au consistoire, et, en leur absence, aux trois qui doivent les remplacer dans les mêmes ordres. La quatrième clef devait être remise au cardinal camérier, la cin- quième au doyen des clercs de la Chambre, et la sixième au trésorier de la même Chambre, le gouver- neur du château Saint-Ange restant responsable de la somme d'argent déposée.

« A leur création, tous les cardinaux devaient jurer par serment de conserver cet argent. Ils devaient faire do nouveau le même serment dans le Conclave, et le pape élu, également avec les cardinaux, et à cet effet, 11 ordonnait de lire sa bulle dans le Conclave.

« Que si les papes, ses successeurs, venaient à en- freindre cette bulle, il voulait que les cardinaux qui

I. Guerra, t. 1, p. 44!, 2ecol.

VIE DE SIXTE-QUINT. 89

auraient consenti à cette violation fussent tenus à ré- tablir la somme détournée.

« Il décidait qu'on ne pourrait toucher à ce dépôt que dans les circonstances suivantes :

« Pour recouvrer la Terre sainte ;

« Pour prendre part à une expédition générale contre les Turcs, et alors seulement qu'une armée de terre et une flotte mise en mer seraient prêtes à les attaquer;

« Dans le cas il deviendrait nécessaire de pour- voir d'un prince chrétien quelque province, afin d'em- pêcher qu'elle ne tombât entre les mains des infidèles ou des hérétiques;

« Dans le cas la guerre serait portée en Italie contre lesÉtats de l'Église;

«Enfin, s'il devenait nécessaire de remettre sous la domination de l'Église une ville de l'État ecclésiastique qui s'en serait affranchie. Il dédia cet argent à Notre- Seigneur Jésus-Christ, à la bienheureuse vierge Marie et aux saints apôtres Pierre et Paul. »

Le 6 novembre 1587, Sixte déposa au château Saint- Ange un second million d'écusd'or, et le 27 avril i588, un troisième, sous les mômes injonctions et défenses, répétées dans ses bulles Anno superiori et Si nos multis ' . Ces trois millions d'écus d'or représentaient plus de vingt-six millions de francs, somme très-considérable pour cette époque, et qui équivaudrait à plus de cent millions, valeur actuelle.

On verra qu'indépendamment de cette réserve, mise en lieu de sûreté. Sixte avait encore trouvé le moyen de faire un fonds de deux cent mille écus d'argent (plus d'un million de francs), pour assurer l'abondance des

I. Guerra, t. I, p. 4U, 2^ col.

90 VIE DE SIXTE-QUINT.

vivres et faire baisser le prix du pain dans ses États. Ainsi, en moins de trois années, le Trésor pontifical se trouvait riche dans le présent, et abondamment fourni, par la haute prévoyance du chef de TÉglise, contre les éventualités de l'avenir. Malheureusement, les successeurs de Sixte ne surent pas respecter ces sages prévisions. Innocent X, en 1644, fut le dernier qui' prêta dans le Conclave le serment prescrit de ne pas loucher à cet argent ; serment illusoire, qu'il eut la faiblesse de ne pas observer. Depuis cette éqoque, le Saint-Siège est retombé, pour ne plus se relever, dans tous les embarras financiers auxquels Sixte, par sa fermeté, sa droiture et sa prévoyance avait su le soustraire.

Aprèsavoir rétabli les finances de TËtat, il s'occupa de celles des communes. Par une bulle d^oclobre 1586, Inter varias \ il ordonna que les communautés d'ha- bilants et les villes qui avaient contracté des dettes seraient tenues de les rembourser dans Tespace d'une année. Il leur défendit d'en contracter de nouvelles, d'aliéner leurs biens ou de les hypothéquer pour payer leurs engagements, comme aussi d'envoyer des ambas- sadeurs au souverain pontife aux frais de la caisse de la commune. Et pour que sa volonté fût connue de tous les habitants, il prescrivit d'afficher dans toutes les communes la traduction de celte bulle en langue ita- lienne.

t. Guerra, 1. I, p. 540, 2^ col.

CHAPITRE V

Hiver rigoureux de 1586. Disette à Rome et dans les provinces. Sixte s'efforce de maintenir à bon marché le prix du blé et des autres denrées alimentaires. Prohibition de Tendre des terres à des étrangers , d'aliéner les domaines des églises et de les louer À longs terfaies. Interdiction abx fonetionnaires de céder leurs charges. •— Police du camaYal; protection accordée aux Juifs.

L'année 1586 commença en Italie avec un froid très- vif, qui se fît sentir particulièrement à Rome et dans les Étals pontificaux. Pendant le mois de janvier, 11 tomba une énorme quantité de neige, laquelle, durcie par la gelée, couvrit la terre longtemps. Le gibiet*, les oiseaux, ne pouvant plus trouver leur nourriture, tom- baient de faim et périssaient en grand nombre '. Les habitants pauvres souffraient d'autant plus cruellement^ de cette saison inusitée, qu'à la Hgueur du froid se joignait une grande rareté des choses nécessaires à la vie. Le blé, la farine, l'huile d'olive avaient presque disparu des marchés publics, et il était très-difficile de s'en procurer, même à des prix excessifs. Les historiens contemporains ne disent pas, néanmoins, que la ré- colte de l'année précédente eût manqué : il est donc probable qu'elle avait été ordinaire. Mais, depuis long- temps, d'autres causes contribuaient, dans les États de l'Église^ à rendre rares et à faire enchérir les denrées

1. Tempesli, t. 1, llb. XII, li^ jtxVii, p. 198.

02 VIE DE SIXTE-QUINT.

nécessaires ù la subsistance de rhomme. D'abord, il n'y avait que très-peu de voies de communication; les anciennes routes romaines n'ayant pas été entre- tenues, étaient devenues, sur beaucoup de passages, impraticables pendant la mauvaise saison. Ensuite, Tair vicié de la campagne de Rome en avait chassé presque tous les habitants : les terres y restaient, pour la plus grande partie, incultes et abandonnées. Le peu de blé qu'on y récoltait ne pouvait pas suffire à la consommation de la ville de Rome; il fallait, comme au temps des empereurs, en faire venir de Sicile et d'autres pays, pour nourrir sa population agglomérée, qui s'élevait alors à environ soixante-dix mille âmes ^ Mais le commerce des grains, soit par mer, soit dans l'intérieur des provinces, n'était ni libre, ni sûr. En mer, il était constamment inquiété par les vaisseaux turcs et par les corsaires de Barbarie; àTintérieur, des droits énormes gênaient les importations venant de Tétranger, et des règlemenls surannés gênaient la li- berté des transactions. Enfin, la crainte des bandits avait jusqu'alors arrêté les transports de toutes les * denrées, sur les marchés même les plus rapprochés des producteurs. Une dernière cause nuisait encore plus, peut-être, que les précédentes, au libre commerce des subsistances : c'était celle qui résultait des privilèges et des monopoles accordés à certains offices publics, qui avaient le droit de prélever à leur profit des taxes considérables sur les ventes et l'emmagasinage des

i . Voy. dans les Etudes statistiques sur Rome^ par M. le comte de Tournon, t. 1, p. 21G et suivantes, le chapitre sur la population de la ville de Rome dans l'antiquité, le moyen âge et jusqu'en 1814. Sous Pie Y, en 15GG, M. de Tournon l'évalue ù CG,UOO habiUinlsi elle devait être à peu près la même, en 158G.

VIE DE SIXTE-QUINT. i»3

denrées, taxes qui, comme toujours, retombaient à la charge des consommateurs.

Les prédécesseurs de Sixte s'étaient émus d'un état de choses aussi déplorable : Pie V, par un édit du 11 octobre 1566, avait défendu aux seigneurs de forcer leurs vassaux à vendre leurs grains : en outre, il avait garanti, par un sauf-conduit général, la liberté des cul- tivateurs, pendant les semailles et les moissons, ainsi que celle des personnes qui conduisaient du blé aux marchés, les mettant à l'abri aussi bien des poursuites .de la justice, que de celles de leurs créanciers. Ces mesures, coïncidant avec des années abondantes, avaient favorisé la culture du blé et son commerce. Mais, bientôt, la terreur inspirée parle brigandage avait fait de nouveau abandonner les terres de la cam- pagne de Rome au pâturage, en éloignant les fermiers des marchés.

La rareté du grain et de la farine, et la cherté du pain avaient excité la sollicitude de Sixte dès le commencement de son règne. Mais, à ce moment, n'ayant trouvé dans le Trésor apostolique aucuns fonds disponibles, il avait se borner à promulguer un édit par lequel il fixait, sous les peines les plus sévères, le prix de la farine à cinq quattrini la livre '.

Des fonctionnaires, connus sous le nom de conserva- teurs de Rome,'étaient alors chargés du soin de veiller, dans cette ville, à ce que le pain fût de bonne qualité, du poids exigé, et vendu au prix la taxe. Mais celte .surveillance ne s'exerçait pas gratuitement. Soit qu'ils se prêtassent, moyennant finances, aux fraudes des

t. Ou un hajocco^ environ 6 centimes; mais la livre romaine ne pèse que 11 onces et 1/2 gros, soit 339 gramme/.

JH VIE DE flIXTE-QUINT.

boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc- tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa- briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont la pâte était môiée de substances nuisibles à la santé. Ces abus excitaient les plaintes du ,bas peuple, qui soufTrait à la fois de la disette et du froid. Sixte en fut informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinmre, d y mettre un terme.

C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les principaux fonctionnaires publics vinssent compli- menter le souverain à l'occasion du premier jour de Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com- mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or •us, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par- lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil- lance du saint-siége, de l'administration publique. Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que cette fonction minime de présider à l'abondance et à la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con- gédia d'un air irrité \

i, TempeiU, ut supra, n^ xxvni, p. 198.

VIE DE SIXTE-QUINT. 95

Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de Rome étaient chargés d'assurer Tabondance et le bon marché des denrées nécessaires à Talimentation des habitants. Ils composaient une magistrature divisée en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona frumeniaria, Annona olearia el Annona délia grascia,

U Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois sur l'ensemencement des terres, fixait les prix des grains et des légumes, et achetait des approvision- nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou- vait vendre sa récolte sans son autorisation.

V Annona o/eana s'appliquait au commerce de l'huile: elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre, à des prix fixés par elle, à des marchands au détail. Enfin, le tribunal de V Annona délia grascia étendait son pouvoir sur presque tous les autres objets ser- vant à la consommation, et spécialement sur les bes- tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ; il prohibait l'abattage des agneaux blancs cause de la couleur de leur laine), permettant seulement la consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^ Ces attributions étaient les seules, on Ta vu par les paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis- trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les conservateurs de Rome. Pendant le long cours de leur domination, les papes avaient réussi à enlever aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,

1. Etudes statialiques sur Rome^ par M. le comte de Tournoo, t. I, p. 366.

04 VIE DE SIXTE-QUINT.

boulangers, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux un salaire, les conservateurs retiraient de leurs fonc- tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa- briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont la pâte était mêlée de substances nuisibles à la santé. Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui souffrait ù la fois de la disette et du froid. Sixte en fut informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y mettre un terme.

C'était alors Tusage, comme de notre temps, que les principaux fonctionnaires publics vinssent compli- monter le souverain à l'occasion du premier jour de l'année. Les conservateurs de Rome se présentèrent donc la 4*' janvier 1586 au palais du Vatican, et furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com- mencé à débiter son discours de circonstance. Sixte l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par- lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil- lance du saint-siége, de l'administration publique. Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que cette fonction minime de présider à l'abondance et à la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con- gédia d'un air irrité \

1, TempesU, ut supra, xxvni, p, 198.

VIE DE SIXTE-QUINT. 95

Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon marché des denrées nécessaires h Talimentation des habitants. Ils composaient une magistrature divisée en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona frumentaria, Annona olearia et Annona délia grascia,

V Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois sur Tensemencement des terres, fixait les prix des grains et des légumes, et achetait des approvision- nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou- vait vendre sa récolte sans son autorisation.

V Annona o/eam s'appliquait au commerce de l'huile: elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre, à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.

Enfin, le tribunal de V Annona délia grascia étendait son pouvoir sur presque tous les autres objets ser- vant à la consommation, et spécialement sur les bes- tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome; il prohibait l'abattage des agneaux blancs cause de la couleur de leur laine), permettant seulement la consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^

Ces attributions étaient les seules, on l'a vu par les paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis- trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les conservateurs de Rome. Pendant le long cours de leur domination, les papes avaient réussi à enlever aux citoyen3 romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,

1 . Etudes atatiitiques sur Rome^ par M. le comte de Tournons t. I, p. 366.

04 VIE DE SIXTE-QUINT.

boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'aux un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc- tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa- briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont la pâte élait mêlée de substances nuisibla» à la santé. Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui souffrait h la fois de la disette et du froid. Sixte en fut informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y mettre un terme.

C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les principaux fonctionnaires publics vinssent compli- menter le souverain à l'occasion du premier jour de Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent donc la i" janvier 4586 au palais du Vatican, et furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com- mencé à débiter son discours de circonstance. Sixte l'interrompit après quelques phrases et leur dit « ; Or sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par- lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil- lance du saint'Siége, de l'administration publique. Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que cette fonction minime de présider à l'abondance et à la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con- gédia d'un air irrité \

I, TempesU, ut supra, n? xxviii,p. 198.

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Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de Rome étaient chargés d'assurer Tabondance et le bon marché des denrées nécessaires à Talimentation des habitants. lis composaient une magistrature divisée en trois tribunaux connus sous les noms de : Anmna frumentaria, Annona olearia et Anncma délia grascia.

VAnnona frumeniaria veillait à Texécution des lois sur Tensemencement des terres, fixait les prix des grains et des légumes, et achetait des approvision- nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou- vait vendre sa récolte sans son autorisation.

VAnnona olearia s'appliquait au commerce de l'huile: elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre, à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.

Enfin, le tribunal AeV Annona délia graseia étendait son pouvoir sur presque tous les autres objets ser- vant à la consommation, et spécialement sur les bes- tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ; il prohibait Tabattage des agneaux blancs cause de la couleur de leur laine), permettant seulement la consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^

Ces attributions étaient les seules, on Ta vu par les paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis- trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les conservateurs de Rome. Pendant le long cours de leur domination, les papes avaient réussi à enlever aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,

1 . Etudes atatiatiques aur Rome^ par M. le comte de TournoD, t. I, p. 366.

04 VIE DE SIXTE-QUINT.

boulangera, soit qu'ils eussent le droit d'exiger d'eux un salaire, les conservateurs retiraient de leurs fonc- tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa- briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont la pâte était mêlée de substances nuisibles à la santé. Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui souffrait ù la fois de la disette et du froid. Sixte en fut informé, et il résolut, avec sa fermeté ordinaire, d'y mettre un terme.

C'était alors l'usage, comme de notre temps, que les principaux fonctionnaires publics vinssent compli- monter le souverain à l'occasion du premier jour de l'année. Les conservateurs de Rome se présentèrent donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com- mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte l'interrompit après quelques phrases et leur dit a : Or sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par- lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil- lance du saint-siége, de l'administration publique. Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que cette fonction minime de présider à l'abondance et à la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez si mal, que vous me forcerez à vous l'enlever, afin que les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con- gédia d'un air irrité \

1, TempesU, ut supra, n^ xxviii, p. 198.

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Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon marché des denrées nécessaires à Talimentation des habitants. Ils composaient une magistrature divisée en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona frumentaria, Annona olearia et Annona delta grascia,

V Annona frumentaria veillait à l'exécution des lois sur l'ensemencement des terres, fixait les prix des grains et des légumes, et achetait des approvision- nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou- vait vendre sa récolte sans son autorisation.

V Annona olearia s'appliquait au commerce de l'huile: elle avait le droit d'obliger tous les producteurs à lui céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre, à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.

Enfin, le tribunal de V Annona delta grascia étendait son pouvoir sur presque tous les autres objets ser- vant à la consommation, et spécialement sur les bes- tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les éleveurs h livrer les animaux aux bouchers de Rome ; il prohibait l'abattage des agneaux blancs cause de la couleur de leur laine), permettant seulement la consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du fromage et en permettait ou prohibait l'exportation ^

Ces attributions étaient les seules, on l'a vu par les paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis- trats laïques qu'on appelait, comme par dérision, les conservateurs de Rome. Pendant le long cours de leur domination, les papes avaient réussi à enlever aux citoyen3 romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,

1 . Etudes ataiialiques sur Rome, par M. le comte de TournoD, t. I, p. 366.

t)4 VIE DE SIXTE-QUINT.

boulangers, soit qu'ilg eussent le droit d'exiger d'aax un salaire, les conservateurs reliraient de leurs fonc- tions un revenu considérable. Aussi , laissaient-ils fa- briquer et mettre en vente du pain à peine cuit, et dont la pâte était méiée de substances nuisiblai à la santé. Ces abus excitaient les plaintes du .bas peuple, qui souffrait à la fois de la disette et du froid. Sixte en fut informé, et il résolut, avec sa fermeté ordiaaire, d'y mettre un terme.

C'était alors Tusage, comme de notre temps, que les principaux fonctionnaires publics vinssent compU^ monter le souverain à l'occasion du premier jour de Tannée. Les conservateurs de Rome se présentèrent donc le 1" janvier 4586 au palais du Vatican, et furent reçus par le pontife-roi. L'un d'eux ayant com- mencé à débiter son discours de circonstance, Sixte l'interrompit après quelques phrases et leur dit « : Or sus, laissons un peu de côté ces cérémonies, et par- lons de ce qui me préoccupe extrêmement. Je suis porté à penser que vous autres, vous êtes décidés à perdre le peu qui vous est resté, par pure bienveil- lance du saint-siége, de l'administration publique. Vos ancêtres, par leur mauvaise conduite envers les pontifes mes prédécesseurs, ont perdu, comme vous en faites l'expérience aujourd'hui, tous leurs anciens droits et privilèges. Il ne vous reste actuellement que cette fonction minime de présider à l'abondance et à la vente des denrées; et cependant, vous la remplissez si mal, que voi;i8 me forcerez à vous l'enlever, afin que les pauvres ne souffrent pas par votre propre faute, à mon grand déplaisir. » Après ces paroles, il les con- gédia d'un air irrité \

1. TempesU, ut supra, xxviii,p. 198.

VIE DE SIXTE-QUINT. 95

Il est nécessaire d'expliquer, que les conservateurs de Rome étaient chargés d'assurer l'abondance et le bon marché des denrées nécessaires à Talimentation des habitants. Ils composaient une magistrature divisée en trois tribunaux connus sous les noms de : Annona frumentaria, Annona olearia et Annona délia grasct'a,

V Annona frurneniaria veillait à Texécution des lois sur Tensemencement des terres, fixait les prix des grains et des légumes, et achetait des approvision- nements qu'elle revendait aux boulangers, en fixant la taxe du pain. Aucun fermier ou cultivateur ne pou- vait vendre sa récolte sans son autorisation.

V Annona olearia s'appliquait au commerce de Thuile: elle avait 1 e droit d'obliger tous les producteurs à lui céder cette denrée, qu'elle conservait pour la revendre, à des prix fixés par elle, à des marchands au détail.

Enfin, le tribunal AqV Annona délia grascia étendait son pouvoir sur presque tous les autres objets ser- vant à la consommation, et spécialement sur les bes- tiaux et sur les produits du laitage. Il obligeait les éleveurs à livrer les animaux aux bouchers de Rome ; il prohibait l'abattage des agneaux blancs cause de la couleur de leur laine), permettant seulement la consommation des agneaux noirs; il fixait le prix du fromage et en permettait ou prohibait l'exportation '.

Ces attribations étaient les seules, on l'a vu par le» paroles du pontife, qui eussent été laissées aux magis- trats laïques qa^on appelait, comme par dérision, lei> conservateurs de Rome. Pendant le long cours de leur domination, les papes avaient réussi à enlever aux citoyens romains, ainsi que l'avait exprimé Sixte,

1 . Etudes 9taii9tûpÊa nw Borne, par M* le ecmiie de ToomoOi

t. I, p. 366.

96 VIE DE SIXTE-QUINT.

toute participation sérieuse au gouvernement. Les conservateurs le savaient aussi bien que lui, et ils n'avaient pas la moindre envie de résister à ses ordres. Ils avaient d'ailleurs appris, par les mesures inexorables employées pour la répression du brigan- dage, à craindre son autorité : ils s'empressèrent donc d'obéir à ses injonctions. Ils publièrent les ordon- nances les plus sévères pour obtenir la diminution du prix du pain et des autres denrées : ils achetèrent des approvisionnements considérables de blés qu'ils livrèrent à prix réduit aux boulangers, les obligeant à vendre le pain à bon marché, à le fabriquer de bonne qualité et aie livrer au poids voulu; ils poursuivirent ceux qui furent trouvés en contravention, et firent condamner à mort un d'entre eux, convaincu d'avoir mêlé de la cendre à la farine.

Apaisé par ces mesures, le pape admit à une nou- velle audience les conservateurs, et leur dit: « Allez, ne craignez rien, faites bien votre devoir, et pour le reste, laissez-en le soin à nous seul. »

Ensuite, il fit mettre en liberté tous les prisonniers condamnés pour dettes contractées envers les bou- langers : il paya lui-môme ces dettes sur son revenu particulier, et, en outre, il distribua aux prisonniers élargis, à titre d'aumône, six cents écus d'or, à ré- partir entre eux tous. Enfin, pour encourager les boulangers à observer les règlements, il renouvela en leur faveur les anciens privilèges qui leur avaient été accordés par Léon X, Jules III et Grégoire XIII. En conséquence, il prescrivit que les crédits qu'ils feraient pour vente de pain seraient préférés à tonte autre dette, voulant que les procès intentés pour cette cause pussent Hre jugés, non-seulement pair leurs

VIE DE SIXTE-QUINT. 97

consuls, mais par tous autres tribunaux publics, aux- quels les boulangers auraient le droit de s*adresser.

Il fit ensuite publier, par les surintendants de Tabondance, un édit défendant à ceux qui possédaient dans leur maison du blé ou de la farine, d'acheter du pain chez les boulangers publics, « afin que le blé ne devînt pas plus rare et plus cher de jour en jour, par Tavarice des hommes. »

Il réunit en conseil les cardinaux Gaëtano, Cesi, Guastavillano, le sénateur de Rome, Giovani Pellicano, le trésorier général, Benedetto Giustiniani, et Fabio délia Corgna, clerc de la chambre, et il leur prescri- vit de faire sur-le-champ rechercher tout le blé tenu caché. Avant de faire procéder à cette perquisition, il fit publier un édit obligeant tout détenteur de blé à le déclarer et à le vendre à la Chambre apostolique, au prix que lui-même se réservait de fixer. L'exécution de ces mesures amena, en peu de temps, à Rome et dans les provinces, la découverte d'une très-grande quan- tité de blé, que les détenteurs livrèrent au prix fixé. Comme cet approvisionnement ne suffisait pas pour assurer les besoins de la consommation, il fit venir du froment de la Sicile, et il employa pour payer ces différents achats» plus de cent mille écus de son re- venu particulier, ou, comme on dit aujourd'hui, de sa liste civile. Il fit ensuite revendre ce blé au prix, relativement inférieur, de sept écus le rubbio^.

1 . Il y a deux espèces de mesures portant le nom de rubbio dans les Étals romains : l'une est le rubbio de superficie qui équivaut h 18,484 mètres carrés, ou 184 ares 84 centiares; l'autre est une mesure de capacité pour les grains, et elle contient 294 lit. 465 mil- lilit. Voy. l'ouvrage de M. de Tournon, t. I, p. 27, et l'jln- nuaire des longitudes^ pour 1848, p. 83.

7

98 VIE DE SIXTB-QCINT.

Il employa les mômes moyens pour procurer aux habitants de Rome deThuile d'olive. Il ordonna que tout ce qui existait de cette denrée, dans un rayon de quatre-vingts milles (120 kilomètres environ), serait transporté dans cette ville, menaçant des peines les plus sévères ceux qui la cacheraient ou la transpor- teraient ailleurs.

Non content de pourvoir aux nécessités du présent, le pontife, par sa bulle Abundantes^ de février 4588 ^, fonda une caisse de la boulangerie, pour éviter que Rome pût être jamais atteinte par la disette. Â cet effet, il constitua un fonds de deux cent mille écus, à perpétuité, « destiné, dit-il, à combattre la faim, si elle venait à se faire sentir parmi le peuple » . Il voulut que cet argent ne fût jamais dépensé, mais plutôt augmenté ; et comme il avait institué des cardinaux afin d'assurer l'abondance, il les députa pour veiller à l'exécution de cette bulle : que si un de ses successeurs venait à se servir de cet argent pour une autre usage, il veut qu'on puisse poursuivre les cardinaux qui ne s'y seront pas opposés. «C'est ainsi, ajoute un his- torien % quô Sixte donna un noble exemple aux gou- vernements, en leur faisant connaître que la disette, bien souvent, provient de la cruauté des particuliers. »

De toutes ces mesures, la dernière était la meilleure, la seule que ne désavoueraient pas aujourd'hui les principes modernes de réconomie politique. Mais vers la fin du seizième siècle, ces principes étaient mé- connus chez toutes les nations de l'Europe. Sixte lui- même, plus avancé que la plupart ies autres souve-

1. Gueira, 1. 1, p. 602, 2e col.

2. Tempeatl, 1. 1, lib. XIÏ, n<» xxxiii, p. 199.

VIE DE SIXTE-QUINT. 99

rains, n'obéissait, dans cette circonstance, qu'à son dévouement à ses sujets, et u sa charité toute chré- tienne envers ceux qui étaient réduits à un état voisin de rindigence.

Pour encourager l'agriculture et retenir la popu- lation dans ses États, il prescrivit deux autres me- sures. Des lois anciennes défendaient aux sujets du Saint-Siège de vendre leurs biens à des étrangers; mais ces règlements étaient tombés en désuétude: par une bulle de juillet 1585^ SnlUcitudo pastoralis^^ Sixte les remit en vigueur, et défendit à ses sujets de vendre leurs biens immeubles à des étrangers non établis dans le pays. Il déclara nulle toute aliénation consentie à un étranger, lorsque celui-ci aurait laissé passer deux années sans venir se fixer dans la commune était situé le bien vendu.

Une autre bulle, d'avril 1586, renouvela la défense faite par Pie V d'aliéner les biens des églises, et or- donna de rechercher ceux qui avaient été vendus^ afin de les faire rentrer à la Chambre apostolique.

Enfin, sachant que les terres de la campagne de Rome étaient louées par des baux emphytéotiques, à très-longs termes , à des fermiers qui les aban- donnaient au pâturage des bestiaux, sans y cultiver du blé, il défendit de louer les biens des églises pour plus de trois années \

Ces actes attestent la vigilance de Sixte, et le soin qu'il prenait de ne pas laisser s'amoindrir le patri- moine des églises, ainsi que la population de ses Etats.

L'époque du premier carnaval depuis son avéne^

i, Oderra, t. p. 445, 20 eol. %, Guerra, t. I,p. 444, col.

100 VIE DE SIXTE-QUINT.

ment approchait : le pontife n'avait nallemenl Tin- tention de s'opposer à ces réjouissances, qui ont rem- placé les anciennes saturnales. Il savait que le peuple île Rome attendait avec impatience Touverture de ces divertissements. Le froid avait cessé, une abondance momentanée succédait à la disette et à la cherté des subsistances : les bandits, les sicaires à gages avaient disparu de la ville et des provinces, et la sécurité pu- blique, rétablie, attirait à Rome un immense concours de voyageurs de toutes les parties de l'Europe. Sixte, qui veillait avec une attention scrupuleuse au maintien de l'ordre et à la sécurité des personnes, jugea néces- saire, dans cette grande réunion d'hommes venus de tous les pays, de frapper de terreur la populace et les malintentionnés, qui, à la faveur du carnaval, com^ mettaient chaque année des vols et des assassinats. Afin de prévenir le retour de semblables excès, il fit dresser, à l'extrémité du Corso^ deux potences : l'une était destinée à punir du dernier supplice ceux qui se seraient laissé emporter à commettre des meurtres ou des blessures graves; l'autre devait servir, à l'aide d'une corde, à suspendre et à balancer par les bras ceux qui auraient levé la main pour frapper. La vue de ces instruments de supplice suffit pour inspirer une crainte salutaire à tout le peuple, et pour retenir les hommes portés aux violences.

Cependant, le bruit s'était répandu que le pape était décidé à défendre les mascarades, et les autres réjouissances traditionnelles du carnaval romain. C'est pourquoi, un grand nombre d'habitants avaient résolu de ne pas paraître au Corso. Mais le pontife fit savoir qu'il ne voulait pas empêcher les divertissements même les plus vifs : seulement, qu'il ne souffrirait

VIE DE SIXTE-QUINT. 101

pas, qu'à Taide des déguisements et des masques, on commît des insolences et de grossiers outrages. Pour prouver que telles étaient ses intentions, et montrer en môme temps qu'il avait à cœur de prendre les plus grandes précautions, afin de préserver les spectateurs des accidents occasionnés par les courses des chevaux libres dans le Corso, il fit placer de chsique côté de cette magnifique rue, de fortes barrières, en dedans desquelles les assistants purent se placer en sûreté, tandis que le milieu de la rue fut réservé pour les courses. De cette manière, on ne vit plus se re- nouveler les accidents qui se reproduisaient chaque année, lorsque les chevaux, étant lancés au milieu de la foule, renversaient et foulaient aux pieds les personnes qui n'avaient pas d'abri pour éviter leur choc.

Rassurée sur les intentions de Sixte par les pré- cautions qu'il avait prises, la foule accourut au Corso plus nombreuse qu'elle n'avait jamais été auparavant. Mais au lieu de s'y livrer à tous les excès, notamment de poursuivre les passants d'invectives, d'injures, et même de coups, comme autrefois, les masques, rete- nus par la crainte du châtiment, se bornèrent à des bouffonneries inoffensives. Ce carnaval vit une autre innovation, qui est encore en usage à Rome, celle des confetti^ espèce de petits bonbons en plâtre, jetés aux spectateurs, au lieu des pierres, des cendres et des immondices, avec lesquelles on les poursuivait les années précédentes. Aussi, les contemporains remar- quèrent, comme une circonstance nouvelle et singu- lière, que les juifs eux-mêmes, exposés depuis plu- sieurs siècles à tous les outrages pendant le carnaval, purent, cette année, assister en sûreté aux divertisse-

lOÎ VIE DE SIXTE-QUINT.

ments publics, et furent respectés par les masques et la populace, comme les autres spectateurs*.

Cette absence de tout désordre, an milieu de l'ef- fervescence populaire des jours de carnaval, fut ob- servée pendant toute la durée du pontificat de Sixte- Quint. Les contemporains, peu accoutumés à jouir d'une sécurité si complète pendant la licence de tous les plaisirs, faisaient des vœux pour que le souverain qui la leur avait assurée, prolongeât son existence, afin de pouvoir eux-mêmes profiter longtemps du plus grand des biens \

La protection que Sixte accorda, dans plusieurs cir- constances, aux juifs de Rome et de ses États, mérite d'être particulièrement signalée. On aurait pu présu- mer , qu'ayant appartenu pendant toute sa vie au tribunal du Saint-Office, le pape se serait montré into- lérant et dur envers les sectateurs de la loi de Moïse. Telle ne fut cependant pas sa manière d'agir à leur égard. Il s'efforça, au contraire, de les mettre à l'abri des insultes et des mauvais traitements, auxquels ils étaient exposés de la part des chrétiens. A celte fin, II fit publier par le cardinal Rusticucci un bando^ défen- dant aux Romains de vexer ou d'insulter les juifs, rap- pelant aux premiers que les Hébreux s'endurcissaient

1. Secure Judxus ludot tpeetavit^ speetavirB omnes infimorum ordines pet licentiam nobilium aut imolentiam maie habiti^ cœno, roboantibus inter strictos densi papyracei nodos ignibus ^ interdum et latcrihus, saxisque, Guido GuaUerto, cité par TempesU, t. î, Ilb. XII, p. 202, XL, et ad notam (11).

^ 2. Diet carnavalenses ad felicitaimam permançniiam retinerijussit, cum in magna hominum hilaritate ac licentia incredibilis quiesatque tranquillita$ extiterit. Itaque, cum Sixtus quintus tiobfs hsec otia fecerit^ diuturna illi maxima vita optanda etty ut tanto bono, quo nullum in vita hominum majus est^ perfrui quam diutissime possi-^ mus.— Guido Gualterio. Tempestî, ut iupra, note (13), p. 202.

VIE DE SIXTE-QUINT. 103

d'autant plus dans leur impénîtence et leur impiété, qu'ils se voyaient exposés aux outrages des chré- tiens : qu'en conséquence, les fidèles devaient s'appli- quer à les gagner à Jésus-Christ' par la douceur, eu leur montrant l'exemple d'une sainte vie.

Conformant sa conduite à ce conseil , Sixte refusa d'autoriser le cardinal Santorlo di Santa Severina à exercer des poursuites contre des juifs qui sollicitaient l'autorisation de faire imprimer le Talmud. Au lieu de les livrer à Tinquisition, ainsi que le demandait le cardinal, le pape se borna, pour apaiser son zèle, à renvoyer l'examen du livre à la congrégation de l'In- dex, décision digne d'éloges par sa tolérance.

Mais l'acte le plus remarquable de son pontificat à l'égard des juifs, fut sa bulle Christiana pietas, du 22 octobre 1586 \ Entraîné par une ardeur mal en- tendue pour la religion catholique. Pie V avait expulsé tous les juifs de ses États, à l'exception de ceux de Rome et d'Ancône. Sa constitution Hehrœorum gens^ du mois de mars 1569 *, ne leur avait accordé que trois mois pour partir; menaçant de poursuites, d'amendes, de confiscations de biens, et d'emprison- nement, ceux qui seraient trouvés après ce court dé- lai. Cette mesure avait produit dans les provinces et dans les villes pontificales de déplorables résultats. Les juifs, bien que constamment persécutés, formaient dans les États de l'Église une population considérable, adonnée au commerce, aisée et paisible. Sixte com- prit le tort causé par leur expulsion. Il s'empressa de les rappeler, en leur offrant des garanties pour la sû-

1. Guerra, t. ï, p. 194, l'ecol.

2. Ibid.

104 VIE DE SIXÏE-QUINÏ.

relé de leur personne et de leur négoce, et ce qui est encore plus digne d'être noté, pour Texercice de leur culte.

A l'exception des campagnes et des lieux ouverts, il leur accorda le droit de résider partout dans TËtat ecclésiastique, en leur concédant les avantages sui- vants : « Les bouchers étaient obligés de leur vendre la viande au prix ordinaire ; les propriétaires devaient leur louer des maisons à des prix modérés. Les juifs pouvaient vivre en se conformant à leurs usages, et il était défendu de les troubler : les impôts personnels qu'ils avaient à payer étaient proportionnés à leur âge. Ils avaient la faculté de construire des'synagogues et d'ouvrir des cimetières; ils pouvaient exercer leur commerce avec la permission de la Chambre apostoli- que; leurs procès devaient être jugés parles magis- trats dans les formes ordinaires : il était défendu de poursuivre les juifs criminels qui se réfugiaient dans les États de TÉglise, à moins qu'ils ne fussent coupa- bles d'homicide, du crime de fausse monnaie ou de rébellion. Lorsqu'ils étaient en voyage, et dans les foires et marchés, ils ne pouvaient pas être contraints de porter leur costume distinctif (de couleur jaune). Trois fois par an, ils devaient être convoqués par les ordinaires (évêques ou curés) pour venir entendre la parole de Dieu. Les médecins juifs étaient autori- sés à soigner les malades chrétiens. »

Ces sages prescriptions, si éloignées des persécutions barbares du moyen âge, produisirent immédiatement l'effet que le pontife éclairé avait espéré. Les juifs rentrèrent en foule dans ses États, et à Rome seule- ment, on en comptait alors plus de douze mille dans le Ghetto. Malheureusement, il en fut de ces mesures

VIE DE SIXTE-QUINT. " iO'i

comme de beaucoup d'autres adoptées par Sixte : elles furent mises à néant après sa mort, et nous voyons un de ses successeurs, Clément VIII, par sa bulle Cœca et obduraia, du mois de mars 1393, expulser de nouveau les juifs des provinces et des villes de sa domination, Rome, Ancône et Avignon seules excep- tées ^

Après avoir détruit le brigandage, rétabli les finances, ramené pour quelque temps le bas prix des denrées, et garanti la sécurité de tous, sans distinction de religion. Sixte entreprit de mettre ses sujets à Ta- bri des abus de pouvoir de ses propres ofliciers. Il n'ignorait pas que les gouverneurs ou commandants des villes, les chefs de la police, les magistrats, les receveurs des deniers publics trafiquaient de leurs charges, au détriment du service qui leur était confié, ou des fonctions qu'ils devaient exercer. Il défendit ce trafic, considéré par lui comme simonie, et il poursuivit les délinquants avec la plus grande ri- gueur*.

I. Guerra, t. I, p. 194, col.

ï. Tempesli, t. I, lib. IX, n* xxx, p. 143.

CHAPITRE VI

Eneouragementt accordés aux loduatries de la laine et de la soie. -^ Aneàne déclarée port franc. «- Cinta-Yeccbia fournie d'eau , ses chianê niaes culture. Port projeté près de Terracine. Detséchemeat d'une partiç des marais Fontlos.

L'oisiveté des habitants dans les villes, et principa- lement à Rome, était une des plaies des États de TÉ- glise. L'absence de toute industrie, jointe à la facilité d'obtenir des secours distribués sans discernement, entretenait une partie considérable de la population dans la paresse, et l'amenait à l'état de mendicité et de vagabondage. Sixte essaya de remédier à cette triste et dangereuse situation, en remettant en^hon- neur le travail de la laine, si apprécié chez les anciens Romains, et alors presque totalement négligé. Il espé- rait qu'un certain nombre d'hommes et de femmes, qui ne vivaient que des charités des couvents et des églises, pourraient être employés au filage et au tissage de la laine, et que l'amour du gain les arracherait à leurs funestes habitudes. Dans ce but, il fil un traité avec Alexandre Capocefalo, et Fenicio Alifano, tous les deux marchands de laine : il leur concéda le monopole de la fabrication, et leur avança dix mille écus, à la con- dition de les restituer à la Chambre apostolique dans l'espace de dix années. De plus, il mit à leur disposi- tion, sans les obliger à la rendre, une somme de deux

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mille écus, destinée à pourvoir aux dépenses des mé- tiers et autres objets nécessaires.

Sa bulle Cum alias, du 17 décembre 1585^, ac- corda aux marchands de laine, pour ce qui leur se- rait dû, un privilège préférable à celui des commer- çants du port de Rippetta. Il les autorisa à élire leurs consuls pour trois annnées; à donner de la laine à préparer aux ouvriers manquant de travail, avec. le droit d'infliger des peines à ceux qui se conduiraient mal. Il leur accorda en outre la faculté de modifier leurs statuts, et de juger les contestations nées de Texercice de cet art, et même de la part des juifs, lorsqu'ils y seraient intéressés. Il chargea le cardinal Santa-Croce de veiller à l'exécution de ces dispositions, et de faire en sorte que ses sujets pussent en profiter*.

Comme complément de ces mesures, il voulait ap- proprier les restes du Colisée à l'habitation des ou- vriers; en attendant, il fit établir près de la fontaine de Trévi, qui n'était pas alors telle qu'on la volt au- jourd'hui, un lavoir public pour nettoyer la laine : à l'étage supérieur, Il avait fait placer un grand nombre de métiers, pour fabriquer des pièces de drap. Sur la façade de cet édifice, on lisait l'inscription suivante :

Sixtus V. Pont. Max.

Lanariœ arti et FulIoniaB

Urbis commoditati paupertatiq.

Sublevandœ œdificavit

An. MDLXXXYIPontif.IP.

1. Guerra, 1. 1, p. 496, col.

2. Tempesli, t. I, lib. IX, xxxi, p. 143.

3. Voy. Touvrage do Domenico Fonlana, \^ 103.

108 VIE DF SIXTE-QUINT.

Il résolut ensuite d'encourager également l'indastrie de la soie, florissante en Toscane depuis plusieurs siè- cles. Il fit publier, par le cardinal Castrucci, un bando dans lequel il notifiaitàsessujets qu'il avait nommé pré* fet ou intendant de lasoie, un certain PietroValentini, citoyen romain, mais originaire de Pienza, en Toscane. Voulant que cette industrie pût être exercée facilement dans toutes les provinces de ses États, il ordonna, par sa bulle Cum sicut^ du 28 mai 1586 S aux propriétaires de vignes et de vergers de planter un mûrier dans cha- cun de ces champs. Il prescrivait également à toutes les communes de planter cinq mûriers dans chaque domaine leur appartenant, ou appartenant aux églises et aux couvents, et ce, dans l'espace de quatre ans, sous peine d'être poursuivies.il voulut que les feuilles des mûriers fussent employées à nourrir des vers à soie, et il fit des règlements pour l'établissement de filatures de soie, et pour l'usage et le service des eaux nécessaires aces fabriques.il décida que les provinces et les communes seraient tenues de contribuer en ar- gent, et pour la somme que Valentini estimerait né- cessaire, à l'acquisition des terres propres à recevoir des plantations de mûriers : « Ordonnance très-utile, dit un historien ^ non-seulement pour procurer un bénéfice aux citoyens, mais afin d'obliger les hommes oisifs, que Sixte ne pouvait souffrir, à s'occuper par un travail honnête. »

Le pontife n'était pas moins soucieux de favoriser le commerce maritime, à l'aide duquel les matières pre- mières et les denrées nécessaires à la consommation

1. Guerra, t. 1, p. 49G, 2*^ col.

2. Lelio Pellegrini, cilé par TempesU, ut supra, p. 144.

VIE DE SIXTE-QCINT. i09

étaient importées dans ses Etats. Le port d'Ancône était depuis longtemps le plus important et le plus fré- quenté des domaines de TÉglise, et il avait obtenu de nombreux privilèges des papes. Les Anconitains jouis- saient du droit d'élire leurs magistrats, d'être jugés par eux en première instance et en appel, de choisir des notaires pour les causes criminelles, de retenir, pour les besoins de la ville, les deux tiers des amendes prononcées contre les coupables, d'élire leur podestat, pris exclusivement parmi eux, et d'exiger, pour leur ville, des redevances en blé des cultivateurs voisins. Sixte avait confirmé ces différents avantages ^; mais il accorda, en outre, une faveur beaucoup plus signalée au port d'Ancône. Pressé par la pénurie d'argent, Gré- goire XIII avait imposé aux navires qui fréquentaient ce port un droit d'entrée d'un écu d'or pour cent, sur la valeur des marchandises importées. Mais, loin de procurer des fonds au Trésor apostolique, cette taxe avait déterminé les armateurs de l'Archipel grec à abandonner le port d'Ancône. Sixte comprit le tort causé à cette ville et à ses États parle nouvel impôt : il l'abolit, et déclara Ancône port franc, afin d'y rappe- ler les vaisseaux marchands. Cette mesure eut un plein succès : les navires grecs et autres reprirent route d'Ancône, y apportèrent, comme autrefois, les mar- chandises de l'Orient, et en exportèrent les blés de la Romagne et des Marches. Pour y attirer les négociants chrétiens grecs de l'île de Pathmos, Sixte confirma, p