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DISSERTATIONS

SUR lORIGlNE

DE LA VILLE DE DIJON.

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DISSERTATIONS

SUR L’ORIGINE

DE iA VILLE DE DIJON,

£ T

SUR LES ANTIQUITÉS DÉCOUVERTES

sous LES MURS BÂTIS PAR AURÉLIE N.

Vires acquirît eiindo.

VirgiL aneïd.

A DIJON,

Chez Louis-Nicolas FRANTIN, Imprimeur du Roi ^

rue Saint-Étienne.

M, D C C. 1 X X I.

4FEÇ APPROBATWN et permission.

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AVANT-PROPOS.

I^’Est paroître téméraire que d’entrer dans la carrière qu’un Antiquaire célébré a parcourue avec tant de gloire ; mais M. de Caylus n’a pu tout voir ni tout écrire, il a laiiTé bien des terres à défricher : l’Antiquité eft un champ inépuifable où tout le monde peut moilTonner, & fans fe rebuter par la difficulté qu’on trouve à . fuivre un fi grand modèle , il faut au contraire puifer dans fes ouvrages memes des reffources pour en approcher. On fe renferme ici dans des bornes beaucoup plus étroites. La Ville de Dij on eft l’objet de ces recherches : on a voulu fouiller dans fes ruines, pour découvrir les traces de fon origine. Les monumens qu’on donne, paroiffient d’au- tant plus utiles pour remplir ces vues , qu’ils peuvent fixer l’incertitude de fa fondation : c’efi: aux maîtres éclairés, à ces oracles de l’Antiquité, à réformer nos erreurs & à relever les faux pas que l’on peut fouvent faire dans la nuit obfcure des temps.

Des figures tronquées, des caraéleres prefqu’effacés , ou des colonnes renverfées, ne font pas les feuls

a.

]| J VA N T - P R O P O S.

objets qui doivent occuper un curieux ; mais il en: tire des confëquences fur le moral & le phyfique, qui lui dévoilent des traits d’hiitoire qui feroient reliés inconnus.

L’étude de l’Antiquité eil trop négligée , des écrits plus à la mode fe font emparés de nos efprits, nous vivons trop fous l’empire des paflions , on fe livre aifément à des illulions agréables ; cependant cette étude, quelque feche quelle nous paroilfe, eft plus utile qu’on ne penfe communément ; c’ell dans les anciens débris qu’on retrouve des'monumens qui nous apprennent Thilloire ou nous lèvent les doutes des faits incertains; on y apprend les cérémonies religieufes, que les hommes ont inventées pour ho- norer la Divinité. Cette étude nous guide encore dans la chronologie; elle nous apprend la fuite des Princes qui ont gouverné les Empires , ou des Héros qui les ont illullrés : on trouve dans ces relies pré- cieux, des morceaux de la plus belle architeélure : on y voit des datues qui paroiffent refpirer, & qui fervent encore aujourd’hui de modèles pour arriver à la perfeélion ; les habillemens nous font connoître aulfi les coutumes de nos Prédécedeurs, comme nous trouvons encore parmi nous les mœurs ôc les paffions

I

AFA N T-PROPO s. n}

qui les ont gouvernés, mais déguifées par de nouveaux ufages ; refpace des temps qui nous fépare a été rempli par de grands hommes, qui ont vécu 5: font morts ignorés, faute de monumens qui nous rap- pellent ce qu’ils ont été. Les Egyptiens, ces Peuples célébrés , les maîtres des Grecs dans les Arts , feroient même redés dans l’oubli, fans la folidité & la gran- deur des monumens qu’ils nous ont laiffés; & nous ignorerions encore ce qu’ils étoient, fi de favans curieux n’avoient pas fouillé dans les ruines pour nous les faire connoître.

Quoique la Ville de Dijon ne foit pas de la plus haute antiquité, elle jouit cependant de tous les avantages de celles qui uiir éré les plus célébrés : le nom de Capitale lui a marqué fon rang, elle l’a -mérité par fa fidélité & les fervices quelle a rendus à fes Souverains, par les grands Hommes qu’elle a produits, & par les agrémcns de fa fituation [i]; ce

[i] Dijon eft fitué dans un heureux climat, à vingt-deux degrés quarante-deux minutes de longitude , & à quarante-fept degrés dix-neuf minutes vingt-deux fécondés de latitude, près de deux petites rivières, dans une plaine au pied des coteaux qui portent d’excellens vins. C’efl: par erreur que le Graveur qui a fait la Carte de l’ancien Royaume de Bourgogne à fuivi Dom Flanchet , qui met Dijon à vingt-fix degrés quelques minutes de longitude,

a ij

jV a va NT-PROPO s.

font des titres authentiques qu’on ne peut lui dis- puter. On a été long-temps partagé fur le temps de fa fondation ; ce qu’il y a de certain , c’ell quelle n’exidoit pas avant l’arrivée de Céfar dans les Gaules : aucune Infcripîion ne nous a donné le nom de fon Fondateur ni le temps de fa fondation. Grégoire de Tours, qui nous décrit parfaitement fa fituation, n’en dit rien de pohtif ; la contrée où cette Ville a été fondée n’étoit jadis qu’une valle forêt où il y avoiî peu d’habitations confidérables. L’hiftoire qu’on nous raconte du Bourg Dogne & de l’émigration de fon Peuple , à qui l’on fait parcourir fi aifément l’Alie pour retourner dans fon Pays par les Palus Méotides , eft le rêve dont[ï] un Auteur a bien voulu amufer notre ima- gination, Il n’eft pas douteux que les Gaulois, Peuple nombreux & guerrier , cherchant volontiers la fortune 6c les combats, n’aient fouvent fait des conquêtes étrangères. Rome relTentit plulieurs fois les effets de leur valeur : la Grece & FAfie ont été ravagées par ces Peuples qui s’y établirent, ôc donnèrent même leur nom au Pays que Ton appella depuis GaUo»*

[i] Saint Julien de Balcurre, dans fon Hiftoire de Bourgogne..

V

AVANT-PROPOS.

Grece [i]; mais ils furent fubjugués & détruits par Augufte , ils ne retournèrent plus dans leur patrie : ces irruptions furent les efforts d’une nation entière, mais non pas d’un feul Village, à qui l’on veut attribuer la gloire d avoir donné fon nom à un grand Peuple,

La Ville de Dijon ne doit pas plus fa fondation au rêve d’Aurélien, ni à celui de fa femme , ni au regret que l’on prétend qu’eut cet Empereur d’avoir détruit les Temples du Bourg Dogne [i] ; mais elle la doit aux Légions que Céfar envoya après la conquête de la Gaule, dans la contrée qu’occupe aujourd’hui Dijon. Ses premiers Habitans furent Romains, ils eurent les Dieux de Rome ; le Chriftianlfme n’avoit pas encore éclairé le monde, & les Légions qui occupèrent le Camp de Dijon n’a voient pas été infedées des horribles facrifices des Druides, qu’on a prétendu mal à propos

[i] Cette Province, iltiiée entre la Cappadoce & l’Afie mineure, fut le terme des conquêtes des Gaulois ; ils s’y établirent après avoir ravagé la Grece, & donnèrent leur nom à cette partie de l’Afie : Augufle leur 6t la guerre & les détrulfit; il n’en retourna dans la Gaule que quelques Particuliers qui y rapportèrent les arts de la Grece.

[z] Saint Julien de Baleurre a prétendu qu’Aurélien perfécuté par des fonges funeftes, pour avoir détruit des Temples des faux Dieux, fut confeillé par fa femme d’en bâtir un à Dijon pour les appaifer , & que c’eft fur ces fondemens que l’on a donné le nom de Dijon, à

Vj A FA N T - P R O P O s.

y avoir eu des Temples ; on fait que cette feâe de ’ Prêtres li’en avoir point dans le goût de ceux que l’on nous dépeint. La Religion chrétienne ne s’établit que long-temps après la fondation de Dijon, ne fut répandue dans les Gaules que par la prédication des Apôtres , & confirmée par le fang des Mar- tyrs [i]. On verra que fous Auréiien , & même long-temps après, les Chrétiens ifofoient fe déclarer, ni mettre fur leurs Tombeaux des marques publiques de leur culte : ce ne fut que fous Confiance -Chlore qu on les admit dans les charges à la Cour & dans les Armées. Ce Prince avant que d’avoir pris les rênes du Gouvernement , les favorifoit ; & s’il fit détruire leurs Egllfes, ce fut plus pour fatisfalre aux Ordonnances des précédens Empereurs [i], que par haine contre eux : il préparoit les voies à Confiantin qui fit triompher la Religion chrétienne. Confiance avoit déjà défendu qu’on les perfécutât; ils eurent même la confiance de ce Prince lorfqu’il fut monté fur le Trône, & ce n’efi que depuis ce temps que l’on a trouvé à Dijon des monumens publics du

[i] Eufebe, liv. Socrate,

AVANT-PROPOS, vif

ChnfHanifme ; ainfi on n a pu les rencontrer fous les murs qu’Aurélien avoir fait bâtir long-temps avant le régné de Condantin : il en ell de meme des Druides qui ne peuvent avoir eu aucun établilTement dans cette Ville , puifquelle ne fut commencée qu après que Céfar eut défendu & aboli leur culte ; les Légions qui formèrent fon Camp ne pouvoient donc pas profelfer une Religion qui n’étoit pas celle de leur Prince.

On verra par quelques monumens qui font à la fuite de cet Ouvrage , que les beaux Arts fleurilToient déjà à Dijon long-temps avant le régné d’Aurélleny puifque l’on rencontre journellement, fous les rui- nes des murailles ôc des tours dont ce Prince fortifia , cette Ville, des fragmens dignes du temps d’Augude. Il paroît donc qu’il efl nécelfaire de remonter jufqu’aix temps de la conquête des Gaules , pour trouver l’épo- que de fa fondation : il faut un temps confidérable pour former une Ville que le hafard fait naître ; mais il n’en efl pas de même de celles que les Rois ou les Conquérans font élever; ils les rendent d’abord magnifiques , & les Peuples pour les illuflrer & mieux annoncer leur gloire à la poflérité , bâtilfent prompte- ment des édifices dignes du maître qui les ordonne,.

viij • A FA NT-PROPOS.

Nous ferions mieux intlruiîs des évënemens arrivés dans cette Ville , fi l’on nous avoit confervé les mo- numens qu’on a fouvent rencontrés fous les démoli- tions de fes anciens murs ; & fi les fucceffeurs des curieux qui les avoient ramaffés ne les euffent laiffé perdre faute de foin ou de connoiffance , nous au- rions à préfent des pièces de comparaifon qui nous inilruiroient des époques qui ont trait à l’Hifloire générale : il feroit à fouhaiter qu’il fe trouvât des Citoyens zélés qui vouluffent s’intéreffer à leur con- fervation. Quantité d’autres Villes fe font illuflrées par leur attention à recueillir de pareils monumens; mais nous avons peu fuivi leur exemple : fi nous avons hérité de la bravoure & des autres vertus de nos Ancêtres , il nous relte encore quelques défauts que l’on reprochoit aux Bourguignons conquérans. On trouve, il efl vrai, la même vivacité pour entre- prendre ce qui efl honorable ou glorieux ; mais nous manquons de patience pour en fuivre l’exécution : quelquefois l’indolence nous faifit , les longs travaux nous rebutent lorfque le fuccès ne répond pas d’abord à nos efpérances, & l’envie qui fe mêle partout, vient fouvent traverfer les projets les plus avan- tageux.

M.

A VA N T - P R O P O S. îx

M. Philibert de la Marre , Savant connu par fou -goût pour l’antiquité, eft prefque le feul dans ce genre qui ait travaillé utilement pour fa patrie ; il a fou- vent employé fa fortune & fes lumières pour garantir de l’oubli des refies auffi précieux aux gens éclairés , qu’inutiles ou même ridicules aux yeux ignorans.

M. Baudot nous a confervé quelques monumens qui fubfiflent encore, il nous a donné des remarques aufîi utiles que judicieufes ; mais prefque par -tout ailleurs [i] on a perdu ce que le hafard avoit dé- couvert ; il faut efpérer que l’efprit éclairé de ce fiecle, la prudence & le zele des Magiflrats qui cher- chent à honorer leur patrie & à rendre heureux les Peuples qui leur font confiés, ordonneront des dé- pôts qui puilient conferver les monumens qui nous inflruifent des événemens des premiers temps de cette Ville; par leurs foins patriotiques ils feront paffer la gloire de leur patrie & leurs noms à la poflérité , malgré la baffe jaloufie qui veut toujours détruire ce quelle ne peut mériter.

M. l’Abbé Chenevet , Chanoine de la Cathédrale

On a vu meme depuis quelques années détruire les plus beaux morceaux que quelques curieux avoient conlervés.

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X

A FA N T - P R O P O S. de Dijon , qui a beaucoup de connoifTances & de zele, a été le premier qui découvrit, il y a peu de temps , au milieu d’un tas immenfe de pierres que l’on tiroit de delTous une Tour, des Infcriptions qu’il copia : il en avertit fes amis, qui retirèrent des mains des Ouvriers des redes mutilés que l’on ache- voit de mettre en pièces.

On ne trouvera pas ici une Hiftoire de Dijon fuivie jufqu’à nos jours : l’on n’a cherché qu’à dé- brouiller fon origine & donner des preuves qui puif- fent nous la juftifier ; nous avons peu de Mémoires dignes de conHance , le travail en eft ingrat & peu amufant pour beaucoup de le£l;eurs ; mais il peut faire naître quelques Ouvrages plus étendus, que de nou- velles découvertes feront éclore, ôc qui traitées par des mains plus habiles , jetteront plus de clarté fur l’origine de cette Ville , fur les mœurs de fes premiers Habitans, fur ce qui s’eft paffé pendant cinq fiecles dans cette partie de la Gaule , & endn fur les révo- lutions quelle a efluyées fous différens gouvernemens & dans le temps de l’irruption des Barbares, qui ravagèrent pendant long-temps les frontières de l’Em- pire dont ils fe rendirent à la fin les maîtres. Dans ces temps d’invafion , le Gouvernement étoit Romain ;

AVANT-PROPOS. xj

Langres, comme on le verra, contribua à la popu- lation de cette Ville. Alors les Efclaves, multipliés par les guerres, travailloient à défricher les environs fous la dire£Hon des Intendans qui les commandoient, & les Bourgeois établis dans la nouvelle Cité fui- voient l’état de leur fortune, qui étoit partagée entre le commerce , l’induftrie & le défrichement des terres ; ils n’avoient peut-être pas alors ces aifances commodes & voluptueufes de la Capitale du monde ; mais on verra par les monumens qu’on a fait graver , que les Arts y étoient déjà établis. Quand Dijon fut entouré de murs , le Gouvernement devint militaire , quelque temps après la prédication de la Foi dans les Gaules, la Religion chrétienne devint la domi- nante : depuis, fous les premiers Rois de Bour- gogne , fa pureté fut troublée par l’Arianifme , mais rétablie fous le dernier ; enfin , les Evêques en de- vinrent petit à petit les Seigneurs temporels. Il efl difficile de donner des notions jufles des mœurs ck ces temps, fur-tout depuis que les Bourguignons en eurent fait la conquête. Cette Nation fortie du Nord, après avoir paffé le Rhin , s’étoit établie dans la Pro- vince des Séquanois, qui dans ce temps comprenoit auffi le Mont-Jura, une partie de la Suiffe, le Gene-

xij A A N T - P R O P O s.

vois & tous les Pays voifins. Ce Peuple guerrier, mais encore barbare, étoit fous l’autorité de plulieurs Chefs : il étoit , comme les Germains , fans goût pour l’Agriculture ; il ne vivoit que de laitage , de la chalTe & de fes troupeaux; il craignoit de s’atta- cher trop dans un pays où l’abondance lui auroit pu faire abandonner la gloire des armes pour courir après la fortune; il appréhendolt aulîi quelle ne lui enlevât cette égalité qui entretenoit entr’eux la paix & la concorde , & qui empêche que le plus foible ne devienne l’efclave du plus puiflant. Cette Nation vouloit être bornée par des forêts & des pays dé- ferts, de peur que la richelTe des voifins n’excitât trop leur cupidité ôc n’affoiblît leur courage : ils avoient choifi leurs habitations dan^ leb bols ôc les montagnes du Mont-Jura, féconds en pâturages & plus convenables à leur génie Ôr à leur façon de vivre : malgré le défaut d’Agriculture le pays n’en étoit pas moins peuplé , & fournilToit, comme à préfent , des fujets braves , fains & vigoureux ; c’ed aufli dans ce pays où l’on trouve encore plus de traces de leurs ufages, dont un favant Magiftrat [i], auffi verfé dans:

[i] Voyez THiftoire de Pont-arlier par M. Droze , Confeillerau PajJî lement, U Secrétaire de l’Académie de. Belançon..

^ VA NT-PROPOS. xiif

la connoiflance des Loix que dans celle de toire , nous a fi bien marqué les mœurs & les cou- tumes. Enfin, lorfqu’ils eurent choifi un Roi & qu’ils fe furent civilifés, ils voulurent étendre leur domi- nation & envahir de nouvelles contrées : après plu- fieurs aventures & des fuccès variés, ils poufTerent plus loin leurs conquêtes, & s’emparèrent de Dijon. Cette Ville étoit déjà confidérable & fortifiée; mais les Romains y conferverent encore depuis quelqu’au- torité : alors les mœurs Celtiques & Romaines lurent mêlées à la barbarie du Nord, il s’en forma un mélange dont on retrouve encore quelque trace.

La deftruêHon des murs que Marc-Aurele a voit fait bâtir pour fermer l’ancien Camp de Céfar , arriva félon les apparences, dans ces temps malheureux où l’Empire fut fur le point d’un bouleverfement général , par tous les cruels fléaux qui l’accablerento La pelle fut apportée par l’Armée de Vérus,qui ve- noit de faire la conquête des Parthes : la famine qui en ell la fuite nécelTaire , fe joignit encore aux pro- digieufes inondations qui arrivèrent à la fin du fécond fiecle ; tous ces maux ralTemblés réduifirent l’Empire dans un état fi languilTant , que tous les membres s’en reflentirent : il fallut un Prince aulR

xlv AVANT-PROP CS.

brave & auffi fage que Marc-Aurele pour empêcher la cleftruêHon totale. Ce fut à la fuite de ces temps de calamités, & même peu après la conflruêlion des premiers murs de Dijon , que les Marcomans & d’autres Barbares palTerent le Rhin[i], ôc pénétrant jufqu’aux Séquanois, brûlèrent & renverferent tout ce qui s’oppofoit à leur fureur ; ce fut aulîi , félon toute apparence, dans ces temps que cette Ville fut détruite : Marc-Aurele fe difpofoit même à repalTer en Alle- magne pour fe venger de ces nouvelles incurlions [i], lorique la mort le furprit dans la Pannonie, au milieu des projets & des arrangemens qu’il prenoit pour rendre ces Peuples heureux.

La guerre occupa une partie de la vie de ce grand Empereur : fa fagelTe triompha de tous les obftacles , il raifura l’Empire ébranlé ; mais la quantité d’affaires & la mort qui l’emporta dans un âge encore vigou- reux , ne lui laifferent pas le temps de réparer les défor- dres que les Barbares avoient faits ; il ne put rétablir Dijon, l’honneur en étoit réfervé à Aurélien qui, connoilTant bien-tôt tout l’avantage de ce porte, le

[1] Jule Cap. dans la vie de Marc-Aurele.

[2] Dion , 11 V. 55.

XV

AVANT-PROPOS. ht fortifier par de nouveaux murs , & fit élever des Tours dont quelques fragmens fubfiftent encore aujour- d’hui ; & c’efl en fouillant ces décombres , que l’on trouve les refies des defiruâions des Marcomans , dont les Ouvriers d’Aurélien fe fervirent pour fonder les murs qui environnoient ce que Grégoire de Tours nommoit Cajlrum Divionenfe [iJ.

On trouvera dans cette diflertation quelques re- marques fur la mifiion de Saint Benigne ; elles font naturellement liées à Torigine de cette Ville : on n’a pas prétendu ici jeter des doutes fur l’exifience de ce Saint , que Bouillot , dans fa Diatribe , a combattue ^ on a cru devoir garder plus de mefures fur un objet aufii refpe£l:able ; on a voulu feulement faire remar- quer les erreurs des Légendaires qui , fe laifi'ant fou- vent emporter à un zele indifcret, ont forcé les mi- racles & altéré l’Hifioire & la Chronologie ^ en croyant échauffer la foi des Fideles. Les Cryptes , les Tombeaux ^ tous ces grands Reliquaires ont d’abord été des mines d’or pour les Moines qui les ont fait valoir ; ils n’ont lailfé qu’à glaner à ceux qui

[i] Grégoire de Tours , Hiftoire de France..-

xvj J F J N T - P R O P O s.

les ont fuivis clans le douzième & treizième fiedes ; que Mezeray appelle les decles de la beface. La Cuifine de ceux-ci ne fut d’abord fondée que fur la fain- îeté de leurs mœurs & fur la libéralité du public^; mais comme tout efl de mode, ils fe font défié de l’inconflance des charités, & prefque tous fe font précautionnés depuis par des fonds folides contre la variété des idées humaines : au travail & au recueil- lement de ces premiers Cénobites, fuccéda l’ambition qui fit naître des difputes fur des chofes frivoles [i], qui ont fouvent troublé la paix de l’Eglife & armé la fureur & la vengeance. Mais le temps a déchiré le voile qui obfcurcifToit la vérité , la faine Philofophie guidée par la Religion a condamné les écrits fufpeéls; & fans toucher au dogme toujours refpeélable , elle nous fait voir dans tout fon jour la beauté d'une morale divine, telle qu’on la doit préfenter pour en faire connoître toute l’excellence ; la route de l’erreur ne mene jamais au fanéfuaire de la vérité. L’appari- tion en fonge de Saint Benigne à Saint Grégoire de

[i] Voyez Guillaume de Saint-Amour, Gérard d’Abbeville, au fujet de la foupe des Cordeliers ou d’autres difpiues auffi frivoles, & la défenfe de Sai(it Bonaventure.

Langres

AFA N T-PROPO s. xvij

Langres, & rinvention du corps du premier, ont paru fufpeâ:es à bien des gens : ces révélations ont fèrvi de modèle à d’autres Légendaires. On voit la même aventure arrivée à Sainte Rothrude *[i] ; elle paroît deifmée d’après celle de Saint Benigne : IL faL- loit que le Peuple y dit l’Hidorien du Calélis , fût bien ignorant ou bien fiiperfUtieux y pour ajouter foi au récit de r Abbé Nirmel ; cependant il fut cru.

Les récits fabuleux ne peuvent prouver les diofes divines. Dieu feul qui a la clef de nos cœurs peut les ouvrir à la vérité ; mais toutes ces légendes ne doivent paroître que comme une ombre légère dans le tableau général d’un Ordre refpe£l:able, qui s’eft immortalifé par fes ouvrages , par h. piété Sc par le grand nombre d’Kwmmes illultres qui le compolent.

Je ne parlerai point ici de la Rotonde de Saint

[i] L’Abbé Nirmel, dit rHiftorien du Calélis, imagina que Sainte Rothrude lui avoit apparu un jour, lorfqu’il étoit en priere au bas de i’Autel. Cette Sainte , dit-il , arriva avec grand bruit & fe plaignit du peu £ egard qu’on avoit pour elle, & de t humiliation oit on la laijjoit réduite dans une Chdjfe de bois. L’Abbé publia cette entrevue, & l’on fit à la Sainte une Châffe d’argent. Quelle erreur dangereufe, de vouloir rendre îes Saints fufceptibles de pareilles miferes ! Ce fut environ le milieu du ^douzieme fieçle.

C

xviij A FA NT-PROPO S.

Benigne , quoiqu’elle paroiffe d’une fabrique très- ancienne. Dom Flanchet , dans fon Hiftoire de Bour- gogne , en a donné des plans très-exaûs ^ & il a marqué lés difîerens temps de fa conftru£l:ion ; il a démontré l’erreur de ceux qui prétendoient que cet Edifice avoit fervi de Temple aux faux Dieux ; il nous a fait connoître Fufage de ces colonnades pofées les unes fur les autres : mais en confidérant tout l’ou- vrage , on voit auffi l’ignorance du fiecle où il a été bâti. Les colonnes du plain-pied de ce Temple font en partie de marbre ou de granité : mais il efl auffi très-facile de reconnokre quelles ont fervi dans des édifices plus anciens; on le volt par- la mauvaife pro- portion des fûts qui ont été mal ajuftés, & l’on voit auffi que ces débris ont été ralfernblé*; pour en conf- trulre un nouveau : il a été commencé dans le douzième fiecle [i], qui n’étoit pas celui du bon goût ni des belles proportions. Il eflaifé d’appercevoir, d’ailleurs, que ces colonnes ont long-temps foufîért des injures de l’air, & même quelques-unes altérées par le feu, en ont perdu tout leur luflre ; ce qui ne feroit point arrivé fi elles étoient toujours refiées à l’abri

[ï] Voyez Dom Plancheî,

AFANT-PROPOS. xix

dans un Temple. La marque la plus certaine, que ces colonnes ont été prifes de quelques anciennes deftru£Hons , ed que les chapitaux & les bafes font de différentes pierres, affez brutes, d’un goût gothique & grofîîérement rajudées ; d’ailleurs , l’Architeéle n’ayant point trouvé affez de colonnes pour fournil' à cet Edifice , en a fait de pierres communes.

Cette colonnade fut commencée par l’Abbé GuiL laume, l’an i loi , & élevée fur un ancien édifice, détruit en partie , que Saint Grégoire , Evêque de Langres , avoit fait bâtir fur la Crypte, où, félon la tradition , avoit été le Tombeau de Saint Benigne : on cherchoit plus dans ce fiecle la folidité que le luxe de l’ouvrage ; les Art« avoit dégénéré depuis long-temps. Je crois donc que l’on doit rap- porter ces colonnes déplacées à des temps plus heu- reux : elles étoient, félon les apparences, les redes de quelques Badliques ou Thermes publics élevés près de Dijon, fous les Empereurs, que l’irruption des Barbares ou quelqu’incendie avoient détruits, & que les malheurs ou l’ignorance des temps auront fait négliger ; d’où l’on peut conclure encore que Dijon, dans les temps plus reculés, avoit joui de l’avantage des beaux Edifices & du bon goût Romain , & qui!

c ij

.XX A FA N T - P R O P O S.

a rafTemblé de bonne heure tout ce qui peut rendre une Ville illudre & recommandable.

On trouve à la tête de cette Differtation le plan de l’ancien Dijon, avec Tes environs, tel que Grégoire de Tours l’a décrit (^i). On verra auffi dans le cartel à droite de ce Plan, le defTin de l’Urne & le Tom- beau de Chindonax , Grand-Prêtre de Mithra, qui a été trouvé dans un bois qui lui avoit été confacré, près de la Ville : cet ancien monument de la religion des Gaulois n’a pas été admis par tous les Antiquaires modernes, malgré les éloges des anciens & les cer- tificats de ce qu’il y avoit alors de plus confidérable dans la Bourgogne , & malgré le livre que le Médecin Guenebault a fait pour eu fu Ulcmr l’authenticité; on verra encore dans le même cartel les Tours & les redes des murailles d’Aurélien , deffinées d’après ce qui nous en rede aujourd’hui.

On trouvera audi dans le cartel, à gauche , une efquide de la Rotonde de Saint Benigne,

(ï) Grégoire de Tours, Hiftoire de France, liv. 5'.

EXPLICATION DE LA CARTE

DE L'ANCIEN DIJON.

A Ca MP où Céfar avoir envoyé les deux Légions qui ons formé le Caftrum Divionenfc , que Marc-Aurcle avoir d’abord entouré de murs, 6c qu’Aurélien avoit enfuitc fortifié de trente-trois Tours , dans la difpofition où on les voit ici.

B Crypte fur laquelle l’on a bâti depuis ITglife de Saint- Etienne.

C Chapelle de Saint- Vincent, avec les bâtimens où logeoient

les Clercs qui deflèrvoient l’Eglife de Saint-Etienne , &: où ont logé Saint Grégoire 6c d’autres Evêques de Langres.

D Maifon nommée l’WAr/*! de Langres , depuis que les Evêques eurent quitté l’ancien logement de Saint- Vincent : cette Maifon a été occupée depuis par les Religieufes Jacobines.

E Prétoire où l’on rendoit la Juftice ôc où l’on faifoit les AfEemblées publiques.

F Plufieurs chemins qui tendoient à la Ville.

G Le Bourg placé près des murs de la Ville qui étoit devenue trop petite pour fa nombreufe population,

H Lignes ponduées qui indiquent l’enceinte aduelle de ht Ville de Dijon,

/ Cours de ranclcti Suzon qui paffolt au travers de la Ville, ôc faifolt moudre les Moulins donc parle Grégoire de Tours.

,/ Nouveau cours de Suzon, qui a été ouvert fous le régné du Roi Robert.

X Bourg Saint- Benigne , avec TOratoire Saint-Jean qui en étoit voifin.

Z Cours de la riviere d’Ouche.

M Cours de Rêne, qui parc des Fontaines des Chartreux

donc les épanchemens formoient un marais où eft maintenant un Etang.

jV Carrières , au-deiTous defquellcs eft actuellement le Cou- vent des Chartreux, bâti fur le terrein appellé Champ- MoL

O Grande voie Romaine, qui conduifoit de Chalon à Langres 6c traverfoit la Gaule.

P Bofquet facre où les Oiuîciec avoîent leurs demeures , dans l’emplacement duquel s’eft trouvé rUrne de Chyn- donax , qui en étoit le Chef.

Ç Village de Longvic, porté en marge,, où l’on a trouvé d’anciens monumens des Romains 6c des pavés de Mofaïque.

R Source de la Fontaine où eft préfentemenc la Grange de la Boudrenée.

S Autre foiirce que l’on volt au-deftùs du Clos de Mont- Aï uzard,

T Autre fourcc où eft aujourd’hui la Métairie de la Alotte , ~ enfermée dans Mont-Muzard.

U Autre fource qu’mon appelle a6tuellcmenc Fontaine des*' Suides ; elle ed: au-defllis de Chamaillot.

V Creux d’Enfer, où fe trouvent pludeurs fources qui s’y

raOemblent.

X Cours d’eau , formé de toutes ces fources , qui fuit l’allée d’Auxonne dans les grandes eaux , ôc qui ordinaire- ment fe perd dans les terres.

Y Fontaine de Larrey , qui fe jette dans l’Ouehe, vis-à-vis

Champ-Mol.

Z Chemin de Floriacum ^ par où Gondebaud padapour aller combattre Clovis.

Explication du Cartel a droite Jiir le PlaUo^

I To MB EAU de pierre qui renfermnit PUrne de verre qui contenoic les cendres de Chindonax, que l’on a trouvé dans la place du bois confacré autrefois, au Soleil , fous le nom de Mithra : l’infeription efl: grecque 6c gravée fous le fond de la pierre,

* Couvercle de pierre qui formoit ce Tombeau, que Pou a trouvé dans les vignes des Poufïbtes , plantées fur le terrein où étoit autrefois le bois de Mithra.

ni. Autre repréfentation du même Tombeau donc on voie l’intérieur.-

ÎV> Urne de verre cannelée, qui contenoic, félon Popinion> commune , les cendres de Chyndonax ,, Prince des» Druides.

V. Anciens murs du Caflrum Divionenfc , bâtis par Auré-

licn , avec les Tours , dont il rdte encore une en entier.

VI. Dans le cartouche à droite eft: le plan de la rotonde, bâtie

furies ruines de l’Eglife que Grégoire, Evêque de Lan- gres, avoit fait conftruire fur la crypte de S. Bcnigne.

Explication de la Taille-douce qui ejl à la tête de

r Ouvrage,

Le Temps vole lur les ruines de Eancien Dijon : il tient fa faux de la main droite, ôc de la gauche il leve un rideau qui lailfe voir dans la perfpeélive le nouveau Dijon , tandis que deux Génies dcffinent les monumens antiques de cette Ville pour en conferver la mémoire.

ESSAI

ESSAI

SUR L’ORIGINE

DE LA VILLE

DE DIJON.

CHAPITRE PREMIER.

De tous les anciens Hiftoriens qui nous reftent, Grégoire lie Tours eft le feul qui ait parlé de la Ville de Dijon. L’époque de fa fondation a été fouvent difputée 6c très -peu éclaircie; les deftruéfeurs des anciens monumens nous ont enlevé les refldurccs qui reftoient pour nous inftruire des événemens qui font arrivés dans cette Ville, depuis que les légions de Céfar eurent abandonné leur camp, jufqu’au régné d’Aurélien. Il eft difficile d’élever un bâtiment lorfque les matériaux manquent;

A

mais fans fouiller dans robfcure antiquité ^ nous pouvons fixer fon premier écablificment au temps oii Céfar envoya des légions camper dans la place qu’occupe aujourd’hui Dijon.

Nous fortons des vainqueurs du monde, qui ont fubjugué les plus anciennes Monarchies: ces conquérans ont effacé par leurs talcns en tout genre, les défauts qu’on leur reproche, ôc nous ont lailfé les vertus qui les ont illuftrés.

D’ailleurs, l’hiftoire de la fondation des plus anciennes Villes n’eft pas mieux éclaircie ; elle eft fouvent mêlée de fables abfurdes dont on a cru les décorer. On a peu parlé de celles qui fe font élevées dans la décadence de l’Empire. La barbarie ayant pris dans ces temps la place de la fcience êc des beaux arts, on re- tomba dans l’ignorance; on fongeoit alors plus à fe défendre, à éloigner la mifere, & à fe mettre à l’abri de la violence, qu’.à décrire des événemens funeftes , dont le poids accabloit : une bravoure féroce tenoit lieu d’étude, celle de détruire fes femblables paroiifoit la feule digne d’être fuivie; on cherchoit par toutes fDrtes de raifons à juftificr des erreurs fi préjudiciables au bon fens êc à l’humanité : étranges idées qui n’ont été que trop long-temps fuivics! Nous commençons feulement, depuis, peu de fiecles, à diftinguer les objets que la raifon cultivée par la philofophie nous éclaircit encore tous les jours. Nous ferions aujourd’hui mieux inllruits de notre Kifloire, fi nos ancêtres, plus guerriers que curieux, eufîent préféré l’étude, qui éclaire i’efprit adoucit les mœurs, à cette barbarie deftruélive qui fait la honte de l’humanité.

Nous lifons dans l’Hiftoire, les révolutions que les conquêtes de Céfar occafionneréne dans la Gaule; elles donnèrent la naif- fance à de nouvelles Villes ôe à un nouveau Gouvernement. ^ Avant ce temps, ces vaftes contrées étoient partagées entre plu-

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fleurs peuples qui fc gouvcrnoient en forme deRépublique: parmi ces peuples, il y en avoir de plus puiilàns qui tâchoient toujours d’empiécer fur Taucorité des plus foiblcs , ceux-ci, félon leurs forces ou leur valeur, devenoient leurs valïaux ou leurs clients; ils défendoient leur liberté, ou tâclioicnt, en combattant, àc foutenir l’égalité. Les Eduens, les Sénonois 6c les Auvergnats, fe difputoient la prééminence , que Langres ni les Séquanois ne vouloient pas céder; mais leur ambition fut la caufe de leur JifrujettilTcment.

Ce fut à peu près dans ce temps de leurs prétentions réciproques, que les peuples de la SuilTe [ i ] , reflerrés dans un pays peu fertile 6c de trop peu d’étendue pour leur courage, 6c d'ailleurs incapable de pouvoir nourrir une population fi nombreufe , réfolurent de chercher dans les Gaules des contrées plus heureufes pour y fixer leur féjour.

Céfar ayant appris qu’ils dévoient pafTèr par fon Gouvernement

[2] , partit pour s'oppofer à leurs defleins; il craignoit le voifinage

d’une armée compofée d’un peuple entier. Ce fut en vain que les

Subies lui envoyèrent des dépurés , il leur rcfufa conftamment

le pafîage; ce qui les contraignit de prendre leur route par l.i

Province des Séquanois. Une partie de cette nation avoir ravagé

les terres des Aurunois , qui n'étant point en état de s'oppofer à ^

... ,, ' r r AVI ^ ^ Commentaires

la violence d'une armee fi nombreufe , prete a l’accabler ^ curent de Céfar.

recours aux Romains : l’ambition de Céfar 6c fa paillon pour la

gloire, le déterminèrent à marcher à leur fecours; il joignit fes

forces aux leurs j attaqua les ennemis au pafTage de la Saône,-

[1] Connus du temps des Romains fous le nom d’Helvétiens,'

[2] Céfar commandoit dans la Lombardie.

Ai)

4

ôc les força de rentrer dans leur pays ; mais quelque temps après cette vicloire, Cëfar parut mécontent, il chercha que- relle fur le prétexte des vivres , &c d’ailleurs les Autunois s’apper- cevant qu’ils s’étoient affociés à un proteéleur trop puiilant, lui témoignèrent peu de reconncillance.

Cependant une nouvelle guerre commença , de nouveaux ennemis parurent : les Allemands , follicités par les Auvergnats avec qui Autun étoit en guerre, ravagèrent les terres de cette République; l’on envoya Divitiacus pour implorer encore le fe- cours des Romains, 5c leur remontrer qu’il étoit de leur intérêt d’éloigner des ennemis h dangereux. Céfar, charmé de trouver des occahons de recommencer la guerre , s’arma encore pour leurs défenfes , battit les Allemands, 5>c les chafla de la Gaule; mais les Gaulois victorieux, fentirent bientôt après qu’ils n’a- voient évité un joug, que pour tomber fous un plus pefanc. L’ambition de ce Prince entretenoit les brouillerics, les querelles s’échauffèrent, 6c la guerre fut enfin le fruit de leurs alliances ; êc comme il arrive toujours, le plus puiffant donna la loi à celui qui avoir imploré fon fecours. Céfar fubjuga par la force toutes ces Républiques J ou les gagna par des alliances ou des promefïes r elles auroient vécu tranquilles 6c heureufes , fi l’ambition ne le€ avoient pas armées.

Après des exploits qui ne font pas de mon fujet, Céfar crut la Gaule alfujettic 6c tranquille, 6c qu’il pouvoir rcpafleren Italie ; fes forces diitribuées à propos fembloient lui airurcr la poflèlllon de fes nouvelles conquêtes^

Nous lifons à la fin du fixiemc livre des commentaires de la guerre des Gaules, qu’après la défaite 6c la fuite d’Ambiorix , Prince de^'Liégeois, cinquânte-dcux ans avant l’cre chrétienne,. Céfar voulant palier dans fon Gouvernement de Lombardie,

5 ^

envoya fes légions en quartier d’hyver ; îl en mie fix'clicz l«s Sénonoisj deux dans le pays de Treves, 6c deux dans la cité de Langres ; c’ell ici l’époque de la fondation de Dijon. On fait que l’on appelloit alors Cité, non-feulement la Ville, mais tout ce qui dépendoit de fon territoire; nous favons aulTi que le terrein fur lequel la Ville de Dijon a été bâtie dépendoit de U République de Langres, ÔL s’etendoie jufqu’à la Saône, où com- mence le pays des Séquanois.

Avant que d’avoir fubi le joug des Romains , Langres avoit été gouverné comme le refte de la Gaule, par l’autorité des Druides , du Sénat , ôc des Grands qui commandoient à la guerre. On décoroit quelquefois ceux-ci du titre de Roi; mais ils n’avoient pas plus d’autorité que les autres chefs qui ëtoient comme eux fournis au corps des Druides. Les Rois, félon Dion [i] , étoient les miniftres ôc les elclaves de ce corps, qui avoit ufurpé cette pu iflance en fe rendant néceflaire; mais dès que la Gaule fut alTujettie , les Druides furent chalîes , les Dieux de Rome admis, ceux-ci le furent auffi à leur tour, par la prédication des Apôtres, ôC les Evêques mis à la tête, des Prêtres chrétiens.

Ce fut dans le diftriél de Langres, ôc dans la place qu’occupe Dijon aujourd’hui, que les Commandans des légions de Céfar vinrent établir leur camp ; ils n’en pouvoient pas choihr un plus commode ôc plus avantageux'" pour leurs vues. Ce camp étoit iîtué entre deux rivières , dans une plaine féconde, au pied des coteaux remplis de vignes qui donnent d’excellent vin; il étoit environné de fontaines, comme Grégoire de Tours nous le dé-

" " ■ ■

[il Reges funt autem fententiæ miniftrz & fervL

crit,&: fituë près de la grand’voie Romaine [i], qui alloit de Lyon à Châlons, à Langres , à Metz^ à Treves, jurques fur le Rliin. CëGir connoilldic ce pofte très-important, pour tenir en bride les Séqiianois ; il cmpêchoit encore les Eduens de faire des fadions contre l'Empire, Sc confervoit en même temps le pays des Langrois contre les irruptions étrangères. Cette fituation d’ailleurs étoit fort avantageufe par la commodité des chemins qui la traverfoient; l’on pouvoir amener des provifions pour le camp, &. fournir les pays circonvoifins , ou faire des magahns en temps de guerre. Ce pays, avant Céfar, étoit rempli de vallcs forêts, où les Druides, dit- on, avoient leurs demeures dans les antres : c’étoit là qu’ils cachoient leurs myfberes aux profanes,

qu’ils faifoient leurs cruels facrihees.

On fait que les Romains campoient fous des tentes de peaux en été , &c qu’ils faifoient des barraques en hyver pour éviter les rigueurs de la faifon. On les appclloit alors cajira Jiativa, {^camps CL demeure)'.^ mais foit que cet établiflement fût pour un jour ou pour un temps plus confidérable, le Soldat faiioit tou- jours des retranchemens avec de grands foiïes, dont il jetoit la terre en dedans, êc plantoit fur l’élévation des paliffades foute- nues de gros pieux qu’il lioit enfcmble; c’eO: ainfi qu’ils entou- roient le terrein convenable -à la quantité de légions qu’ils y vouloient placer. Cet ufage que nous méprifons aujourd’hui par une négligence dangcrcLife, auroit cependant iouvent évité des

Peutinger fait paûér cette vole par Iffurtllle 6c la fait tirer à Aiitun,’ palTant affez près de Dijon.

Et ie Perc Bouquet, en tirant une ligne plus courte, la fait paffer par Dijon meme. .

,7 . .

furprifes , 6c confervë des armées qui auroient pu êcre employées plus utilement à la gloire de l’Etat.

Les Gaulois les Germains même fe retrancholent avec leurs charriots qu’ils attachoient cnfemble : ils leur fervoient de rem- parts , où ils montoient pour combattre, lorfqu’on vouloir les furprendre.

Les camps Romains étolent toujours de figure quarréCj quand jls n’étoient pas gênés par des rivières ou des montagnes; on en proportionnoit l’étendue au nombre des légions qu’ils dé- voient contenir; dans les camps de guerre, ou lorique bon alloit à l’ennemi, les auxiliaires campoient avec les Romains ; alors on formoit une plus grande enceinte.

Jamais leurs Soldats n’habitoient alors dans les Villes, à moins qu’il n’y eut quelque fiege à craindre, ou qu’ils ne fuflent obligés, par la Tupériorité, de le placer pour un temps dans des lieux forts. Ils connoifibient le danger de ces léjours, dont l’ai- fance amollit le cœur, de où la dilciplinc ne peut jamais être obfcrvéc avec la même exactitude, où enfin les exemples de mol- Ic-fie & de débauche citent cet efprit guerrier, de cette confiance dans les périls de les travaux , qui fait la force des armées de la terreur de l’ennemi.

Les camps étoient dlfpofés avec tant d’avantage, que le Gé- Vegece, de néral voyoic de fa tente tous les mouvemens du Corps qu’il _

commandoit. Il y avoit quatre portes : la P réLoricnne étoic tou- jours lituée aù levant, ou tournée du coté de l’ennemi ; la rue de cette porte fe rendoit à la tente du Général; l’on mettoic auprès, de fur la même ligne, à droit de à gauche, les faifeeaux d’armes, la Tréforerie de les autres magafins deflinés à l’ufa<re du camp.- Les chefs des légions de les Centurions étoient à la tête de leurs divifions, toutes les troupes étoient partagées par

1

^ Vo>^ez h Carte.

,_..nmentaires de Ce far.

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des rues qui fc croifoieiit pour la facilité du fervice dans les alarmes, ou lorfqiie l’on devoir fe rendre à la défenfe des retran- chemens ; enfin , lorfqu’il falloit fortir de l’enceinte , chacun avoic la place marquée, èc marchoit fans cônfufion pour arriver au polie indiqué.

Telle étoic à peu près la difpofition des troupes Romaines , &c l’ordre ou elles fe maintenoient, dans une dilcipline qui leur valut la conquête du monde; tel étoit alors le camp où s’ell formé la Ville de Dijon : on voit encore, dans l’enclos des anciens murs, ^ la figure quarrée, la même difpolition 6c les mêmes afpeéts , 6c tel enfin que Grégoire de Tours nous en a donné le plan.

Après la diflribution de ces légions dans les pofles les plus nécelTàircs de la Gaule , Céfar croyant avoir mis fes conquêtes en fureté, partit pour fon Gouvernement de Lombardie. Ce fut dans ces circonfrances qu'il apprit la mortdeClaudius, qui avoic mis Rome en feu. Les partis oppofés fc choquoient avec vio- lence, 6c fe fervoient mutuellement de prétexte pour favorifer l’ambition des particuliers» Ceux-ci enrichis des dépouilles de l’univers, étant devenus alors trop puiflans, n’’afpiroient qu’à mettre aux fers leur patrie. Céfar, avec plus de talens,n^avoit pas moins d’envie de s’élever : retenu par les loix dans les bornes de fon Gouvernement, il ne pouvoit en forcir fans crime; mais des amis que fes fervices & l’or des Gaulois lui avoient gagnés , travailloienc dans la Ville à établir fa puiflancc.

Tout avoic paru jufques-là tranquille dans les Gaules; mais le feu de la rébellion fe ralluma, lorfque l’on eut appris les troubles de Rome , 6c la part que Céfar y prenoie : on crut qu’il feroit un plus long féjour dans fon Gouvernement ; cette circonftance réveilla chez les Gaulois l’amour de la liberté , que l’infaciable ardeur, que Céfar avoic de commander, vouloic anéantir chez ces Peuples.

Yerçingentorix,

O

Vercingentorix, Prince des Auvergn.its, dont îc pere avoit été tué par fes concitoyens, pont avoir voulu ulurper la (ouveraine autorité, avoir été élevé avccla même ambition ; mais plus modéré que lui , éc avec des fentimens plus nobles, il voulut employer fes talens à fauver fa patrie; il envoya des députés à toutes les Pcépu- bliques des Gaules, pour leur faire valoir les circonftances favC'- râbles. Tous les états concoururent avec joie à l’exécution de les projets; ce fut le lignai de la révolte générale; chaque pays s’o- bligea de fournir fon contingent de troupes &C d’argent, pour chalîer un ennemi qui avoir joint la diiclle à la force pour les fub- juguer : tout fut bientôt prêt fous les ordres de Vercingentorix; il difpola fes troupes fur les palîages, pour s’oppoier au retour de Célar , ou pour le lurprendre ; il étoit feul plus à craindre pour la /

Gaule, que tous fes Généraux que l’on fe flattoit de pouvoir ailé- menc chafler. Chaque République comptoic fe rétablir bientôt dans fon ancienne puiirance ; les légions furent harcelées dans leurs poftes, vC ne purent réllPter àl’impétuolité de ces peuples.

Lorfque Céfir apprit la nouvelle de cette révolte, il aban- donna pour quelque temps fes projets fur Rome, qu’il comptoic fubjuguer enluire plus aifémenc avec les memes Gaulois qu’il vouloic détruire, éc dont il connoidbic la valeur.

Dans l’intervalle de ces événemens , les légions queCéfar avoir laiiFécs dans le pays dcLangrcs, avoiencattiré beaucoupd’Ouvriers Commentaires (Sc de Marchands : la paie [ i ] des Soldats Romains étoit alors très- Celar. confidérable ,& d’ailleurs le pillage des Provinces qui les avoir enrichis, les mettoit en état d’avoir du lupcrHu; il s’étoit déjà formé dans ce camp un peuple nombreux de difFérens habitans.

Nous voyons dans les commentaires de Céfar, les peines qu’il

[i] Ils avoient alors plus de quinze fols de notre monnoie.

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ETERNAE MAINT

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RESTITITVS VET.

eut pour pénétrer dans les Gaules; il Te rendit à Vienne après bien des détours, & pafla promptement par Autun ; il comptoit peu fur la liJélité de cette Ville, ^ vint à Langres où il avoit enveyé quelque Cavalerie pour lui fervir d^efeorte, ôe arriva enfin au quartier où il avoit lailTé fes deux légions ; fortifié de celles-ci, il raficmbla les autres plus aifément, ôc marcha à de nouvelles conquêtes. Le camp alors demeura vuide; il fut bientôt après occupé par des Marchands &: des Vivandiers que l’avidité du gain avoient ramalîes dans ces cantons. L’avantage du commerce qui eft la marque d une population nombreufe les avoient conduits; l’agrément du lieu y fixa leur féjour , tout contribua à l’agrandif- fement de cette Vdle nailîantc : les memes railons y attirèrent des Etrangers; des Vétérans, des Légions y avoient déjà établi leur fejouis. jNous le voyons par une inlcription tirée des décombres d’une tour bâtie par Aurélien : on la répète quoiqu’elle ait déjà été rapportée dans une lettre fur les antiquités de Dijon ; elle fe lit encore fur (ij un refte de frife rompue j comme onia donne i'Ci..

(C Elle efi dans une cour près du College, avec quelques autres ansà- quités que l’on a découvertes dans ce lieu.

î î

C’étolc un tombeau orné d’architeéliire cjue Reftltiitus, Sol- dat vétéran de la vingt -deuxieme légion ^ avoir fait élever à la mémoire de fa belle -mere. De nouveaux habitans y bâtirent des édifices qui en attirèrent bientôt d’autres : il s’en forma une Ville par le concours de ces nouveaux citoyens; elle s’augmenta toujours de plus en plus fous les premiers Empereurs, &C fut em- bellie par les gens de confidération qui s’établirent dans ce lieu. Nous le voyons par le refte des temples , des autels &c des tom- beaux où l’on trouve dans quelques-uns le bon goût de l’archi- tcélure de la magnificence des Romains : c’efi: au foible com- mencement de ce camp que nous devons aujourd’hui la Capitale de la Bourgogne.

Cette Ville naiflântc alla toujours en augmentant jufqu’au régné de Marc-Aurele , qui, au fortir de la guerre qu’il venoit de faire aux Allemands, trouva ce pofte important, voulut le fortifier &L l’embellir. Il y fit bâtir quelques murs fur les retran- chemens, au lieu des palilEides que le temps avoit apparem- ment détruites; mais il ne faut pas confondre ces réparations avec la conftruchion des murailles d’Aurélien, qu’il ne fit faire que plusde cent ans après, lorfqu’il voulut fortifier cette Ville, com- me le rapporte Grégoire de Tours , ôc comme on le reconnoît par l’ancienne enceinte, dans le plaii fcénographique de Dijon , que l’on a mis â la tête de cet efîâi.

La Foi avoit déjà été annoncée à Dijon fous MarC'Aurcle, êc l’on nous dit que plufieurs Confclleurs zélés avoisnt été envoyés d’Alic pour la prêcher dans ces contrées; mais il paroit que les chroniqueurs qui ont parlé de ce Prince l’ont mal connu, lorlqu’ils l’ont dépeint comme un perfécutcur : l’hiftoirc au contraire nous en parle comme le plus tolérant êc le plus fage Empereur. Ter- tulicn alEure qu’il ne fit jamais aucun édit contre les Chrétiens,

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r 2,

Sc qu’il ne les pciTécura jamais ; il ordonna même la punition du dernier fupplicc contre ceux qui les accufcroicnt. Antonin le pieux J dont ce Prince fc piquoit de fuivre l’exemple, avoir déjà défendu qu’on les inquiétât fur leur religion. S’il y eut quel- ques Martyrs fous leur régné , ce fut par ordre des Gouverneurs particuliers , qui vouloient peut-être punir des fujets qu’ils croyoienc rebelles, parce qu’ils fuivoient une dodlirine qui , en- leur cnfcignanc la vérité , les détournoir d’un culte infenfé qui étoit reçu dans l’Empire; il feroit à fouhaiter qu’en écrivant riiiftoire du Chriflianirme dans les Gaules, les chroniqueurs n’euiTcnt pas fouvent altéré la vérité; mais pondes par un zele indhcret, ou croyant augmenter la ferveur des Fidèles par le récit des tOLirmcns que les Martyrs ont fouiferts pour la Foi, êv tranfpofant ou déguifant les faits, ils ont jeté des nuages fur la chronologie déjà allez obfcurcic par le temps , ils ont aulîî induit en erreur les auteurs qui les ont luivis , fans qu’une critique folide osât s’oppofer à des entreprifes faintement formées , loic par ignorance ou folt que l’on voulût donner * plus d’cxtcnlion de publicité à l’Eglifc naiilante , animer les nouveaux profélytes , èc les confirmer dans une religion que tant de faints perfonnages avoient prêchée cimentée de leur fang.

On ateribuoit, dit Boiiilleau, à certaines places la mémoire des faints perfonnages qui s’étoient diftingués par leurs vertus; êc pour les mieux honorer, on bâtillblc des oratoires fans qu’ils Y cullent été enterrés, pour engager les Fidèles d’y faire leurs prières ç l’on y élevoic des autels, cet ufage accoutumoit à ref- pecber les places qui éroient confacrées, elles en devenoient plus rcfpeclables en vieillilTànt : c’efl delà que l’on voit tant de lieux ^anéllfiés par les prières, où il fe faifoit des miracles louvent

peu authentiques, que les Moines , guidés par des traditions fau- tives , débitoienc dans leurs écrits pour encourager les Fidelesà faire des offrandes pour la plus grande gloire de Dieu ôc pour l’avantage particulier de ceux qui ne vivoient dans ces premiers temps que des dévotes aumônes.

On a mis aujourd’hui des bornes à ces piciifes entreprifes : la vérité de la religion eil: trop bien établie , elle n’a pas befoin de chimères pour confirmer une foi fondée fur les principes inébran. labiés de la révélation, fur la beauté d’une morale toute di- vine. Les crieurs que Ton mêle avec la vérité la rendent fuf- pecle. Les miracles que les Légendaires ont attribués à faint Benigne,lcs circonftanccs dont ils ont chargé Ton hiftoire, enfin tout le merveilleux [i] qu’ils y ont ajouté, pourroient paroître une des fraudes pieufes des premiers fiecles , même faire douter de i’apoftolat de ce faint perfonnage : il faut laifîèr ces fubtilicés aux Prêtres du menfonge, qui nous ont donné de fl mauvais exemples; nous n’avons peut-être que trop pris de leurs cérémonies : l’cfprit humain fuit aifément une route déjà tracée ; mais la vérité brille de fon propre éclat, 6c. Terreur détruit la foi.

Il efr inutile de rapporter ici tous les traits finguliers que Ton raconte de la million de faint Bcnigne, &c de fon arrivée dans les Gaules. La difcuffion en feroir trop longue , un feul trait nous fera connoître jufqu a quel point on peut fufpecter fa lé- gende : elle nous raconte qu’Irénée, Evêque de Lyon, après avoir reçu la couronne du martyre avec quantité d’autres fervi^

[i] Tout le monde convient que dans les premiers fiecles de l’Eglife il y a eu des hidoires fuppofées par le zele trop outré des Chrétiens,

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teurs de Dieu, âpparut en fonge [i] faint Polycarpe, Evêque de Smyrne , & le follicira d’eiwoycr dans la Gaule des Athlètes pour combattre pour la foi , 6c remplacer ceux que la perfécution venoit de détruire ; qu"en conféquence Polycarpe touché de l’état de l’Eglife des Gaules, avoit envoyé Andoche, Thyrfe ôC Benigne pour travailler à cette vigne défolée par la cruauté des bourreaux : Ton ajoute que ces Chrétiens aliatiques èc zélés furent conduits jufqu’cn Gaule par un Ange qui leur fervit de guide. On lait que tout eft pofiible à la Divinité ; mais fans vouloir impugner ici la réalité de ce miracle, l’on fent qu’on ne peut l’admettre dans une chronologie auffi finguliere, puif- que Polycarpe fut martyrifé l’an léy, comme on le voit par la date de fa mort , dans les lettres écrites par les Eglifes de Smyrne aux Egliles de Pont, &L que Saint Irénéc ne le fut qu’en zoi , fous l’Empire de Severe, ce qui fait plus de trente années de différence; il paroîtque c’efl: faire vivre un Saint bien long-temps après fa mort; mais ce qui nous fait voir encore que ces faits font apochryphes, c’eft qu’Eufebe, auteur exact qui a écrit en- viron un llecle après cet événement, ne parle pas de Benigne ni de fes compagnons envoyés par Polycarpe , 6c nous apprend feulement qu’il y avoir de la confraternité entre les Eglifes de la Gaule 6c celles d’Alîe. D’ailleurs, il ne paroît pas qu’il y eût aucune raifon apparente pour faire dilîimuler à ce fige écrivain la million de Benigne; 6c malgré l’autorité des chroniqueurs, elle ne peut avoir exillé dans ces circonllances, 6c par les raifons que nous venons de dire.

[i] Hoc peraôo martyro, fanélus Ireneus cum mulfitudine martyrunt apparuit Polycarpo, monuit lU fandos Sacerdotes tranfniitterst Galliaoit Ex chroîiïc. S. Ben.

D’auci'cs ont tranrporté le martyre de faint Benigne au temps d’Aurélien : cet allégué paroît encore moins foutenable; il fau- droit alors qu’il eût vécu plus de cent trente ans ^ puifque Von faitarrivcr ce Saint au commencement du regnede Marc-Aurele, environ l’an i68. Ce laint ConfelFcur avoir alors au moins trente ans pour pouvoir remplir les devoirs de Ton apoftolat : or, de- puis ce temps jufqu’aux premières années d’Aurélien, il s’eft écoulé io6 ans, ce qui feroit, avec les trente années qu’il dévoie avoir au temps de fon martyre, plus de cent trente -fix ans : c’eft beaucoup pour quelqu’un que la charité expofe à tout moment à une mort cruelle; mais outre qu’il eft difficile d’admettre une fl longue vie, on fait que les travaux apoftoliques abrègent de beaucoup les jours confacrés par le zcle 6c la charité.

On verra dans l’auteur critique déjà cité [i], des raifons plus étendues &C plus convaincantes contre cette miffion; on y verra auffi les raifons de la réfutation de Bede 6c de fon Martyrologe , êcd’üfuard, qui en a parlé fur des compilations d’hiftoires probablement fuppolées par le faux zele des Chrétiens.

En effet, dans le temps de rinvafion des Barbares, lorfque l’on eut perdu dans les premiers liecles les mémoires fur les com- mencemens du Chriftianifme , quelques Moines voulant réparer cette perte, racontolenc du merveilleux qui put fubjuguer les efprits foibles 6c pourvoir aux beloins du Couvent ; ce fut alors que dans ce chaos d’incertitude (iir les Saints 6c lur le temps de leur martyre, chacun voulut faire plier à les idées ce qu’il crut de plus favorable à fes vues 6c à fes paffions.

Mais fans vouloir jeter des doutes fur la miffion du Saint qui îi apporté la Foi dans cette Province , il feroit à fouhaiter que

[i] Bouilleau, dans fa diatribe.

i’on n‘eût pas rendu Ton hifboire fuipecte en débitant des faits incroyables; il paroîtlur-tout, que ce que l’on a dit fur l’invention de ion corpSj ne montre pas ce caractère de vérité que l’on doit conferver dans ce qui tient de fi près à la religion. On laifiTa ce Saint pendant deux cens ans dans roubli : on nous dit feulement que dans cet elpace de temps , quelques dévots, fur la réputation de Ton martyre, avoient élevé un autel à fon honneur, dans une crypte que l’on nomme aujourd’hui la chapelle fouterreine de faint Benigtie, ou l’on croyoit qu’il avoir été enterré, que l’on voyoit auüi tout auprès un tombeau remarquable par la beauté de fa fabrique, qui, lelon l’opinion commune, dévoie appartenir ;\ quelque grand Seigneur Païen. Ce tombeau d’ail- leurs paroiilbit bien grand pour être celui du Saint , que la tradition, dit le Légendaire, avoir dépeint petit, chauve Sc de mauvaife mine; mais malgré cela, pluficurs perfonnes dévotes ayant confiance dans les mérites, s’y adrefibient &C faifoient leurs prières devant Ton autel, èc en obicnoient i’eltét de leurs de- mandes. Tous les Chrétiens alors changèrent de fentimens [i]* l’on ne douta plus que ce ne fut le Saint dont les reliques , félon eux, dévoient être dans ce tombeau.

Mais ce qui paroîtra plus particulier, c’efe que le Légendaire veut que ce Saint ait été fâché de ce qu’on l’avoit lailîé fi long-temps fans célébrité; il apparut, dit-il, à lame Grégoire, alors Evêque de Langrcs, lui reprocha la négl:gcncc,2c fe plaignit d’iivoir été abandonné à l’oubli. Le faint Evêque pénétré de fes

[i] Ce ne fut que fous Sigifmoncl, Roi de Rourgogne, «^540, que l’on afl'ure que le corps de fiiint Renigne fut trouvé par faint Grégoire, Evêque de Lai"grcs ; ce n’étolt que depuis deux ans que l’on com- mençoit à compter par l’orc chrétienne. Les années coiimiençoicnt alors à Noél, félon Fauchet. '

reproches

i^cprochcs, lui demanda pardon , &C lui promît de réparer foa. tore; il tic chercher le tombeau, l’on y fit defeendre un enfant avec un cierge à la main, mais un énorme ferpent fe préfenta, ôc le fit fuir julqu’à crois fois ; cet animal, félon les apparences, étoit le gardien de ces lieux. Ce fut par un pareil événement que l’on reconnut faint Benigne que l’on avoic oublié Ci long- temps; mais fans raifonner lur de pareilles idées, je laifîe au lecl;eur à juger ce que l’on doit penfer de ce récit [ i] , qui paroîc copié 'fur les prediges du paganifme, dont les Prêtres précen- doienc accréditer leurs faux Dieux, t<. en impofer à la crédulité du peuple, pour profiter des hommages que l’imbécilhté leur rendoir. Il paroîc étrange que l’on ait voulu introduire de pareilles manœuvres dans notre religion ; jamais l’Etre fupréme ne s’efl: fervi de détours pour manifefeer fa grandeur , de c’cfl prêter aux Saints des defirs contraires à l’humilité que l’on nous recommande, en exigeant d’un Evêque des hommages ôc une vénération bien inférieurs à la gloire qu’ils ont fi bien méritee de donc ils jouilTenc dans le CicL

L’opinion quel’onaeu pendant long-temps que faine Bénigne avoic fouffert le martyre dans une cour [i] qu’Aurélien avoic fait

fl] Grégoire de Tours, dans fon Glona Martymm , nous apprend que le Saint fe laifTa fléchir par les prières & les larmes ; & qu’en chantant des hymnes , & en faifant allumer des cierges, à l’aide de deux Prêtres, il enleva une pierre que fix bœufs n’auroient pu remuer.

[i] On voit encore, dans un contrat de vente fait à Jean Bonnot par Jean de Pont^tlier, que celui-ci lui remet le meix Magny, & la tour" fervant de Chapelle enclavée dans les murs de l’ancien Dijon , où faint Benigne a été mis en chartre , Se reçut le martyre. Jean Bonnot céda etj ^30 ces fonds à l’Ordre de Saint- Jean de Jérufaleni.

c

bilciV, & qui fubfiflc aujourd'hui , eft encore un de ces préjugés, populaire enfanté par l’ignorance. Le peuple toujours fuperfti- tieux croit voir fur la table de l'autel des marques du fang de ce martyr , quoique cette tour n’ait été bâtie que long-temps après la mort de cet Apôtre; mais l'étendue des connoilTances,, foutenue par une faine critique des objets équivoques j 6c l'efpric philofophique , guidé par la religion , nous conduit à cal- culer les difFérens intérêts qui animent les hommes, 6c nous fcrc à éloigner la fuperftition qui déguife les faits. Quoique l’on ait défiguré l’hiftoire de l’Apôtre de cette Ville, il n'en eft pas moins vrai que nous fommes redevables au zele de quelques perfonnages, du bonheur d’avoir été éclairés des lumières de la foi; quand il n’auroit pas porté le nom de Bénigne, nous ne devons pas moins nos hommages, notre vénération 6c notre reconnoiirance à celui dont le zclc nous a procuré un jfi grand bien : il cd plus utile de l’imiter que de le connoître.

Cette digrefiion a paru nécelîaire, comme étant liée à l’origine de la Ville de Dijon ; elle influe beaucoup fur la chronologie 6c lur’fon hiflioire. Si les actes du martyre de faint Benigne avoient été rapportés avec les circonftances que le fujet exige, ils au- roient fervi de guide pour vérifier des époques qui font obfcuresa, 6c fournir des matériaux pour connoître les événemens qui font arrivés depuis fa fondation.

Dijon , après avoir acquis de la célébrité par les avantages de fa fituation , 6c par une population nombreufe, fut encore en- touré de fortifications nouvelles par Aurélien; il voulut mettre ce pofte à l’abri des infultes étrangères 6c des irruptions que les Barbares [i] failoient fouvent dans les Gaules.

[i] Les Marcomans & les Quades , qui paffojienî fouvent le Rhin pou?- fahçç des irruptions dans les Gaules.

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C’cft peut-être par de fciiiblp^blcs événeniettS cjué Cette Ville fut détruite avant le regne de cet Empereur, de c’efl: peut-être auflî ce qui engagea ce Prince à la réparer ôc à la fortifier pouc éviter de pareils inconvéniens; mais, comme nous ne trouvons rien de politif dans fhiftoire, noiis ne pouvons nous arrêter qifà des conjectures qui ne peuvent être données pour des vérités démontrées, cependant les débris dont on a trouvé les reftes fous les conilructions des anciens murs d’Aurélien , forment des préjugés favorables. H n’eft pas naturel de penfer que des temples , dont l’on peut conjcclurcr la folidité par la grandeur des pierres dC par les crampons d’airain qui les lioient , aient été détruits par vétuflé dans l’efpace de moins de deux fiecles i, enforte que les morceaux confondus de mêlés avec des monu-» mens de la décadence des arts, aient été trouvés mélangés en, femble, de placés dans les fondations des murs de des tours, comme ils fe font trouvés fous la main des ouvriers. On voit même plufieurs ornemens qui ne fe fentent pas de cette def- truétion ; on en trouve d’autres dont la faillie d’architeéturc a été rompue pour donner une affife plus forte de foutenir le . poids des tours que l’on batiflbit deflus. On voit des tombeaux brifés , qui ont auffi fervi à cet ufage ; l’on fait cependant quelle étoit la façon de penfer des Romains de même des Gaulois fur la confervation de pareils monumens, de le refpect qu’ils témoignoient pour les cendres des morts, ils n’auroienc pas détruit des tombeaux pour les mettre dans les fondations des nouveaux murs que l’on bâtifibit ; ce rcfpcét faifoit çn ces temps une partie de leur culte. Dire avec quelques auteurs que c’étoit les Chrétiens qui avoient détruit ces temples des faux Dieux pour en ôter la mémoire, c’eft vouloir fe faire illu- jdon. Au temps d’Aurçlien , ceux qui étoiçnt attachés à la nou'’

C ij

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k

vclîc loi , n’éroicnt ni aOez puHîàns ni afTcz nombreuîT pour être dans le cas de détruire des temples, au cuire defquels le peuple &C les o-rands écoienc dévoués ; ils auroienc fûrement v,encré

CD ^

leurs Dieux oifenfés, auroient excité contre les Chrétiens dddruéteiirs les plus violentes perfécutions , puni leur témé- rité par l’extlndlion entière de leur lecte.

On verra par les débris que l’on a fait graver' pour en con- ferver la mémoire, que long-temps avant qu’Aurélien eût fait élever les nouveaux murs, il y avoit dans cette Ville des Séna- teurs de beaucoup de gens de marque, &C l’on connoîtra par Tes

ruines combien elle avoit déjà acquis de confidération fous les « ♦ premiers Empereurs.

Ce que Grégoire de Tours, dans Ton hiftoirc de France, noua IepIan.,j--conte fur la lituation , Tes rivières ôC fes fontaines, fubfilfc aujourd’hui, & l’on reconnoît encore l’ancienne Ville dans les reftes J malgré les ruines, les incendies, les changemens de les révolutions que le temps amené; elle eft entin devenue une des plus conlidérables de la France. Elle avoit palfé dans le temps de l’irruption des Bourguignons, dans la maifon des premiers Rois, fondateurs du Royaume de Bourgogne, tant par le droit de conquête que par la ceffion que leur en firent les Romains, qui les reçurent en qualité d’hôtes pour foutenir leur état chan- celant, de s’en faire un appui contre tant d’autres peuples bar- bares qui yenoient l’envahir. Elle n’étoic regardée alors que comme une place forte qui n’avoit pas encore le droit de cité ^ de n’avoit aucune Ville ni aucun dilfricf fous fa domination: elle tomba depuis, avec le relie de la Province, fous celle des Rois de France de la première race , après l’extinclion de la mailon de Bourgogne tant par le droit de conquête que par celui de fuccdlion , comme héritiers de Clotildc , fêui relie dse ^bcjctc racc.aulli brave que malheureufi,.

Dijon refta à peu près dans le même état;- les Evêques de Langres en devinrent les Seigneurs temporels, ils y faifoienc fouv.ent leur réfidence, & regardoient cette Ville comme leur principale demeure, qu’ils préféroient même à Langres ; nous le favons par les cabales qu’ApruncuIe , (on fepuicme Evêque, faifoit en faveur de Clovis, contre Gondebaud fou louverain^ qui écoit Arien; nous le lavons auiîi par les recherches que les habitans de Dijon , qui ont été de tout temps fîdeles à leurs R.ois^ firent alors de cet Evêque, qui, pour éviter la punition que mé- ^ ^''^goireds ritoit fa télonie, lut obligé de le laire delcendre dans un panier pardelTus les murailles de la Vdle. On ne peut jamais exeufer ce crime, de quelque religion que foit un Souverain, êc cec Evêque étoit encore plus coupable, en trahilFant le lien en fa- veur d^un Prince païen, qui l’avoit féduit lous l’apparence d’une converlion prochaine : notre devoir elfc d’obéir fans juger.

Dijon eut depuis des Seigneurs particuliers fous le nom de Comtes , relevans de l’Evêque ; elle fut encore embellie de augmentée fous les enfans de Hugues Capet, quelques- uns même y demeurèrent ; Henri , lurnommé le Grand, l’eut en apanage • mais étant mort fans enfans, il laiflà fon héritage à Robert fon Hiftoîre de neveu. Celui-ci en acheta la Seigneurie de Lambert, Evêque Langics [i], &: en lit la. Capitale de Bourgogne. Ce Prince y fit quelque fejour, 6c la donna quelque temps après à fon fé- cond fils Henri , qui , étant devenu Roi après la mort de fon aîné, remit cet apanage a un autre Robert Ion frère, qui a été la tige

[<] Fhigues- 1 1 1 céda depuis le Vicomté de Dijon aux Officiers iminU eipaux,.

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des Souverains de la première race ; la fuite de cette hiftoire eft afiez connue; je me borne à celle de fon origine j 6c je lailTe le cours du ruilTeau pour remonter à la fource, ôc tâcher de débrouiller le chaos de fa fondation.

Les monumèns que l’on a découverts fous les tours, ont fait naître des doutes fur l’antiquité de Dijon. Ce mélange , donc nous avons parlé , du bon goût Romain, avec quelques morceau^S que l’on a cru Celtiques, ont fait imaginer à quelques autcur$ que cette Ville avoit exifté avant la conquête de la Gaule paf Céfar, au temps de la République des Celtes; mais cette erreur n’eft fondée que fur les débris de la décadence des arts que l’on a trouvé confondus fous les tours, avec le ftyle des beaux temps de Rome. Si l’on a rencontré quelques figures de Druides parmi ces ruines , elles ont été apportées du voifinage , où Pon croit qu’ils avoient établi leur demeure; l’on ne juge même de la repréfcntacion de ces Prêtres légiflateurs , que par un certain maintien févere, ôc par quelques feuilles de chêne qui couron- nent leurs têtes , qui font les marques qui les diftinguoient le plus des autres hommes.

11 ne nous refte aucun monument ni aucun trait d’hiftoirc qui nous apprennent ce qui s’efl: paiïe à Dijon avant Grégoire de Tours : les antiquités que nous donnons ici font les feulslivres que nous puiffions confulter, 6c c’eft dans ces circonftances qua nous regrettons encore plus la perte des autres monumèns, que la barbarie l’ignorance nous ont enlevés.

L’on a cru pendant long -temps, 6c plufieurs auteurs l’ont écrit, qu’Aurélien avoit été le fondateur de Dijon ; mais l’on vient de trouver fous les ruines d’une tour de cette Ville, une preuve qui nous fait connoître qu’il faut remonter cette origine même beaucoup plus haut que le regnç de Març-Aurcle : il fera

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facile de s’en convaincre par les planches gravées à k fuite de cet elTai , où fon voit le tombeau d’un chef des Nautonniers établis fur la Saône pour le commerce de grains. Cet ordre de Magiftrature ne fut formé que fous Commode, quoique ron ait re- connu qu’il y avoir auparavant eu quelques fociétés de Marchands établis à Paris iur la Seine; mais cette lociëté particulière n’avoit rien de commun avec rétablilTement de Commode [i] ; ce Prince voulut procurer à P*.ome l’abondance, par rétabliilcment d’un corps qui devoir amener des bleds d’Afrique pour fuppléer à ceux d’Egypte qui manquoient fouvent ou n’en fourniflbient pas allez. Cette époque eft marquée dans une médaille que l’on frappa par reconnoiflance en fon honneur, 6c cet établiffement utile s’étendit bientôt dans les Provinces de l’Empire, Sc l’on mit même des gens de conlidération à la tête de ces compagnies ; l’on voit dans Gruter l'i Chevalier Romain.

Il eft donc naturel de croire que Dijon étoit fondé avant le régné de Marc-Aurcle, 6c que c’étoit déjà fous fon régné une Ville confidérablc, puifquc nous y voyons avant ce Prince un Magiftrat établi , qui avoir fous lui un grand- nombre d’Officiers pour veiller à fes ordres, procurer dans le canton les relïburces contre la famine qui aihigeoit fouvent ce pays..

L’on eft encore convaincu de l’état fiorifknt de cette Ville, par la quantité de tombeaux des familles illuftres 6c très-connues dans l’Empire : les Aniciens y avoient leurs fépulturcs ; l’on y voit des guerriers décorés par des colliers d’où pendoient des bulles ou des médailles. Quoique les bulles fufîènt les marques

[i] Voyez la médaille de Commode, dans.Ies planches qui font à la fin cet ouvrage , 6c le tombeau du chef des Nautonniers,;

nfcnption d’un de fes chefs, qui étoit Plan XVI

Z-.

1

Macrobe.

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Tn fyntaomata infcriptionuai.

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que l’on don noie à la jeune nobleflc Romaine avant qu’elle n’eu.c pris la robe virile, on la donna cependant depuis à des perfon- nages diftingués par leurs lerviccs : c’écoicnc des récompenfes militaires^ comme celles que nous voyons, qu’on a renouvellées de nos jours.

L'idore nous parle des coliers torts , d’où pendoient des mé- dailles que l’on donnoit à ceux qui s’étoient diftingués dans les emplois militaires; Macrobe nous apprend quc,iila robe pré- texte étoic la marque de la Magiftrature, la bulle i’étoïc aulîi des triomphateurs.

f On trouve encore dans les mines de Dijon, des figures colof- fales de Diane & d’Apollon , auxquelles on avoir élevé , félon les apparences, des temples; l’on y voit aufts des facrificateurs , des Prêtres , des autels, des paterres , des Camdles, des augures ^ des ..oifeaux, enfin tout ce qui a rapport aux facrificcs du temps des Empereurs. Les tombeaux des Sénateurs ôe des' Magiftrats nous marquent qu’il y avôit bien avant Marc-Aurele un peuple con- fîdérable établi dans l’ancien camp de Céfar, de que la Ville n’avoit pas langui long- temps dans PoEfeurité après fa naifFancc On y a trouvé des infcriptlons qui nous montrent qu’il y avoir des corps de métiers, de qui étoient fous la clientelle d’un Ca- rentillus, apparemment Seigneur de confidération , de qui les protégeoit. Il y avoir pluficurs perfonnes de ce nom dans les Gaules; on y voit plufieurs branches de cette famille établie chez les Eduens, comme nous l’apprend Thomas Rcinefius. La fitua- tion heureufe de cette Ville, de les fortifications que Pou y fit depuis, la rendirent encore plus confidérable [i] ; c’étoit une barrière qui fermoir de ce côté l’entrée de la Gaule : la beauté

(0 Grégoire de Tours»

de

de rarcKlre£lurc , rélégaiice des caradteres de ces infcriptions, nous font voir le temps de fa fondation.

Dijon avoit dès fa naiilance reçu les Dieux 6c les loix de Rome; cette Ville ne fut jamais fouillée par les horribles facri- flccs des Druides , s’ils exercèrent quelquefois leurs myfteres fur la divination , ce fut en fccret. Dans ce temps les Gaulois avoient déjà beaucoup dégénéré de la ferveur qu’ils avoient eu pour cette feéle [ i ] ; ils avoient adopté quelques Dieux des autres peuples qui s’étoient introduits dans les Gaules par le commerce , l’on voit même que ces Prêtres d’ailleurs intolé- rans les foufFroient , êc quoiqu’ils n’eullent eu pendant long- temps ni temples ni figures, il eft fiir cependant que Mercure y avoit été révéré lotis l’emblème de quelques amas de pierres , ou de quelque bloc de même matière qu’ils mettoient dans les carrefours des grands chemins ; ils le prenoient encore pour le Dieu des voleurs , celui du Commerce ôc de la Médecine. Ils avoient auffi une grande vénération pour le Dieu de la Guerre; & ils reçurent depuis , fous le gouvernement des Romains , tous les Dieux que l’on adoroit à Rome. Plufieurs ont penfé que long-temps avant la fondation de Dijon , il y avoit eu dans la plus haute antiquité, près de cette Ville, un établilîèment de Druides ; cette idée étoit appuyée fur la découverte du tombeau de Chindonax , que l’on a cru avoir été Prince des Druides ; il étoit placé, dit-on , dans un bois facré près de Dij'on, oii l’on a trouvé une urne de verre , repréfentée dans le plan fcénographique qui eft à la tête de cet eflai; elle étoit en- fermée dans un grand cylindre de pierre recouvert, fous lequel

(i) Les anciens Gaulois croyoient tirer leur origine de Pluton , mais ils ne repréfentoient ce Dieu fous aucune figurCf

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2(j

on trouva une infcription d’un Grec peu corredl; mais malgré les précautions que l’inventeur de ce tombeau avoir prifes pour faire valoir fa découverte ÔC la rendre célébré, malgré les fuf- frages des gens les plus diftingués&les plus éclairés de ce temps ^ èc la curiolité d’un grand Roi (i), cette urne Sc Ton tombeau ont été mis parmi les antiquaires modernes ôc au rang de ces tours inventés pour furprendre la confiance publique (i).

Quoique Grégoire de Tours nous ait voulu donner une grande idée de la Ville de Dijon , par la defeription qu’il en fait, il paroît cependant, par l’ancienne enceinte que l’on voit encore,, qu’elle ne pourroit pafTer aujourd’hui que pour très - médiocre • mais Grégoire ne parloit que par comparaifon aux autres Villes de la Gaule , lorfqu’il s’étonnoit que l’on ne lui eût pas donné le titre de. Capitale : nous l'avons qu’alofs Paris étoit prefque ren- fermé dans i’efpace de l’iHe de Notre-Dame. La Ville du monde, Rome (3) , n’étoit pas même aufiî grande qu’elle l’cfl: de nos jours; j’en pourrois citer beaucoup d’autres célébrés qui étoien^- relîerrécs alors dans des bornes très-étroites. On voyoit dans les Villes de Province de ce temps peu de grandes places ; les rucs^ 4;toicnt très-étroites, point de cour êc aucun jardin; il n’y avoit

(î) Henri IV, qui étoit en Brelïe dans le temps de cette découverte, voulut voir l’urne , & fe fit rendre compte de ce qu’ello contenoit.

(2) L’on convient cependant que l’urne de verre eft antique , comme le (dit le Doéleur Guenebaut dansfon recueil de Chindonax; mais l’on prétend que l’infcription a été ajoutée lur le fond de la pierre qui la renferme , pour donner plus de célébrité à la découverte.

(3) Rome a été augmentée depuis que les Papes gouvernent cette Ville de tout le quartier de la Longara , du, Vatican ôc .des environs du quariisr du château Sainî*Ange,\

dans les maifons les plus confidérables que I curium ^ qui étoit cc que l’on appelle aujourd’hui veftibule, qui précédoic les apparce- mens. On connoiiroit peu dans les Provinces de l’Empire le luxe des meubles; 6c quoique le nombre des efclaves fûc fore grand , on n’avoit alors que quelques alFranchis pour domefti- ques du premier ordre , les appartemens n’écoient ni (i vaftes ni £ commodes, les efclaves demeuroient à la campagne, où ils faifoient valoir le bien de leurs patrons, qui avoienc fouvent l’œil fur la culture de leurs terres. Ils ne revenoient que pour leurs alFaires, ou pour y exercer leurs emplois; les Villes alors n’étoient donc occupées que par des Magiftrats lorfqu’il falloir rendre la juflice, ou par des Marchands 6c des Ouvriers dont l'on ne pouvoir avoir de toutes efpcces dans les dilFérentes habitations de la campagne; c’étoit auffi dans les Villes que l’on venoit choihr les Officiers Municipaux 6c les Décurions ; ce n’étoic pas même, comme nous l’avons déjà reniarqué, la coutume des Romains , de placer les légions dans les Villes ; elles n’étoient dé- fendues que par des cohortes du peuple qui formoient les milices bourgeoiles.

Les Républiques Gauloifes n'avoient point avant la conquête de la Gaule, ce que nous appelions aujourd’hui des troupes ré- glées; les citoyens 6c les artifans faifoient la force de l’Etat; tout étoit guerrier , comme tout l'étoit encore il y a quel- ques lîccles. Dans les périls , on armoit les communes comme on les a armées depuis ; tous combattoient avec courage pour l’honneur de la patrie , la confervation des foyers 6c la fortune des citoyens ; l’honneur n’étoit pas une vertu précaire; pour aller à la gloire J il ne falloir qu’appercevoir l'ennemi , on y couroit fans l’idée fervile des lécompenfes, l’honneur fcul en étoit l’objet ; une éducation mâle J une vie agilfante, la liberté

Dij

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ÔC la famille, étoient les aiguillons du fentiment patriotique.

LorfquelesBourguignons furent devenus polïefleurs tranquilles du pays , les mœurs Romaines dominolent encore à Dijon , mais elles étoient mêlées de cette roideur de caraélere que ces conquérans avoient apportée de leurs forêts, dont on pburroit encore retrouver quelques traces.

Le Gouvernement militaire étoit alîez femblablc à celui des Romains, le peuple en avoir pris la diieipline ; mais la partie légiflative n’étoit pas la même , les Bourguignons n’avoient pas voulu quitter la limplicité de leurs coutumes ni de leurs loix , dont la brièveté convenoit mieux à un peuple toujours armé, de toujours prêt à fe venger par les armes, des torts que Ton pouvoir leur faire : ils avoient cette efpece de franchife des nations fauvages, qui ne conneifTbient pas cette politique tortucLife des peuples civiÜfés qui emploient tant d’art pour féduirc ou pour tromper ; elle étoit inutile à des gens qui mettoient toute leur indnftrie dans la force , &c chez qui la vengeance fuivoit de près les infukes. La culture des terres. étoit remife aux foins des efclaves dont un peuple conquérant ne manque pas. Les Bourgui-- gnons n’étoient pas cultivateurs, ils réfervoient leurs bras pour la gloire.

Chaque nation punifibit les fautes félon fes loix particulières , & quand les délits étoient commis par un étranger , il étoic> puni par celles de l’ôfFenfé'; mais tous ces peuples fc réunirent par les liens du mariage : cette union rendit à la fin le commerce plus doux, de- ne fit après qu’une feule nation ; elle prit récipro- quement quelque choie du génie qui étoit particulier à chaque peuple, la herté fauvage du Bourguignon fut adoucie par l’urba-' îilté Romaine , unie à l’élévation de à la fermeté d’ame des^ Gaulois., Cette nation-avoit tant dkntrépidité , que l’on nou^dij^

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que les tremblemens de terre ne les étonnoient pas , ni que les feux ne les arrêcoient jamais dans leurs entreprifes , mais qu’ils craignoient feulement que le Ciel ne tombât fur eux ; Ammieii Marcellin paroit même les mettre , par la valeur, au delTus des Romains , lorfqu’il dit que ces derniers fe mutiloient en fc cou- pant le pouce, pour ne pas aller à la guerre, qu’on n’avoit jamais vu une pareille infamie chez les Gaulois, ôc qu’ils cou- roient toujours où le danger étoit le plus grand.

C’eft du mélange de ces peuples que fe formèrent depuis les mœurs de cette Ville; ôc quoique tous ces germes fe foient con- fondus par les alliances ôc prefquc perdus dans difFërens mélanges de leur état primordial, l’œil philofophique découvre encore aujourd’hui quelque analogie avec les fources dont ils partent , foit que le climat ou une pente naturelle fortifiée par l’habitude y détermine, l’on retrouve toujours quelques traces des difFërens génies qui ont compofé notre nation. Les fociétés étoient alors réunies dans les familles ; il y avoit des fêtes publiques pratiquées comme chez les Romains, mais la religion chrétienne changea ces' maximes , les difîipations furent reflrcintes au devoir du Chriflianifmc; on conferva néanmoins l’efclavac^e , &c malgré les loix de douceur que cette religion impofe à fes profé- lytes , l’intérêt ne put être fournis à des loix fi naturelles à l’humanité.

Les Eccléfiaftiques avoient le plus grand nombre d’efclaves, parce que leurs occupations les mettoient moins à portée de cub tiver leurs terres ; d’ailleurs le befoin parut plus prefîânt que la loi du divin légiflateur, 6c nous voyons que l’Eglife, fous la troi- sième race de nos Rois,, avoit plus de ferfs qu’aucun autre corps de l’Etat.. ^

Dans ces temps, les femmes viveient aiTcz retirées , le luxe

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n’avoit pas amené la dillîpation ; il paroïc que l’amour conjugal de l’honneur d’élever de braves citoyens éroic leur objet prin“ cipali les amulemens publiques^ les tefeins , ni le luxe des meubles ec des équipages, n’avoient pas développé le germe de la galanterie, mais la vérité régnoit fur les levres. Les fem- mes Bourguignonnes de Gauloifes élevées par leurs ancêtres avoienr combattu pour l’honneur de la patrie ; ces exercices glorieux, mais latiguans, n’alloient déjà plus avec la délicatelîe de leur fexe : ces mœurs qui avoient été d’ufage dans leurs forêts, s’étoient perdues dans le commerce des Villes, mais il paroît par les tombeaux de les inferiptions , que l’union fubliftoit toujours dans les familles.

On voit dans la defeription que Grégoire de Tours fait de Dijon, que cette Ville étoit entourée de fontaines, dont nous manquons aujourd'hui : on fe plaint de cet inconvénient, fans que l’on croie pouvoir y remédier , les chofes cependant fubfiftent à peu près dans le même état; quelques caufes phyfiques peuvent néanmoins empêcher que l’on ne jouilîe des mêmes avantages qu’on en tiroit autrefois, mais on y remédieroit facilement.

Ces ruilTeaux qui, félon Grégoire de Tours, faifoient fans celïe tourner des moulins, ne coulent plus que par intervalle; quelques travaux ou quelques affouillemens qui fe font faits dans le courant de cette riviere , en interrompent fouvent le cours , de les fontaines qui viennent du côté du couchant font dans le même cas, par les grandes carrières que l’on a faites dans les montagnes d’où elles fortent. Ces vaftes exca- vations ont lailTé un cours trop facile à la pénétration des pluies, ôc empêchent la filtration des eaux , qui s’écoulant avec trop de rapidité, de arrivant trop promptement au débouché de leur fource , tarilfent enfin bientôt après, de Dijon, dans la

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vafle enceinte que l’on a formée depuis , a perdu le cours des fontaines qui l’arrofoient autrefois : elles coulent à préfent dans les foliés profonds dont on a entouré fes remparts.

Cette Ville qui contient aujourd’hui plus de quatre fois l’cfpace de celle qu’on avoir bâtie dans le camp de Céfar , fut occupée d’abord par les Romains les Gaulois ; ceux-ci étoient diftin- gués de leurs conquérans par l’habillement qui leur écoit parti- culier, comme on les a retrouvés fous les anciens murs , dans les nionumens qui nous les repréfententprefquetous avec des gobelets à la main.

Nous voyons ici les Gaulois avec une faie courte ou fagum ^ les bras couverts jufqu’au poignet, les Magiftrats Romains portoient au contraire une grande robe que l’on nommoit toge : c’étoit une efpece de manteau qui leur couvroit tout le corps ; on en voit d’autres en habits de guerre , avec des cuirafTès ^ les bras les jambes nues , des efpcces de fandales attachées par des courroies qui leur entouroient le bas de la jambe; on trouve aulîi dans ces ruines des lacrificateurs dans l’exercice de leur miniftere.

Les tombeaux étoient pour la plupart des tributs que l’on payoit au mérite des morts ; ils n’avoient d’abord été inventés que pour rappeller la mémoire des grands hommes, exciter par l’exemple à l’honneur ôc à la vertu ceux qui les regardoient , on aimoit d’ailleurs à voir les objets qu’on avoir chéris pen- dant la vie , 6c qui faifoient honneur à la famille dont on étoit.

A Rome tous les triomphateurs faifoient porter devant leurs chars les images des grands hommes dont ils defeendoient : cette pompe ornoit le triomphe , donnoic plus de refpecl pour le héroSj ôc rappelloit en meme temps le fouvenir des fer-

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vices que Tes ancêtres avoient rendus à la République. La mode des épitaphes êc des tombeaux a été fuivie par la feule imita- tion ; la vanité aujourd’hui a ufurpé la place de ces grands motifs , &C fert à maintenir un ufage refpeété dans l’antiquité.

Dijon conferva long-temps les coutumes ôc les maximes Ro- maines ; il garda fes mœurs Se Tes Dieux ^ pendant que la religion chrétienne s’infmuoit d’abord fecrétement dans les cœurs; mais les tourmens Se la mort que l’on faifoit foulFrir à fes profélytes, en hâtèrent les progrès ; la vérité Se la beauté de fa morale dillipe» rent les erreurs , adoucirent les mœurs ^ Se apportèrent dans tous les cœurs cet amour du prochain Se du bien public, d’où dé- pendent l’ordre Se le bonheur de la fociété : c’étoit alors la doc- trine qu’avoit enfeignée le divin légidateur; mais les maximes les plus faines dégénèrent trop fouvent, Se tous les changemens qui arrivèrent depuis l’inondation des barbares, rallentirent peu à peu la première ferveur.

Dij on Se la Gaule étoient prefque toute chrétienne dans le temps que l’ambition de Stilicon contribua à l’invalion des Bour- guignons. Les peuples d’abord appellés pour le foutien de l’Em- pire, en ufurperent bientôt la fouveraine puifîance par la foi- blelîe de leur défenfeur. Les vainqueurs Se les vaincus gardè- rent leurs loix; ils firent depuis un Gouvernement monftrueux ; l’Eglife fe reflèntit de cet état , l’ambition Se la fortune ache- vèrent d’altérer un culte refpeétable , établi fur les principes d’une morale parfaite.

Les Bourguignons déjà chrétiens en entrant dans les Gaules, tombèrent bientôt d,ans l’Arianifme, pendant que les François Sc les autres barbares ramenèrent une idolâtrie encore plus ridicule que le culte des Pcomains.

Les Bourguignons alors conquérans ocenpoient peu les Villes,

de

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cîc tout temps Ils étoicnt accoutumés à camper, ils n’aimoicnt point à s’enfermer dans des murailles , ils penfoient alors comme les Lacédémoniens, à qui le corps des citoyens fervoit de forte- refles &C de remparts. Ils voulurent cependant avoir part au gouvernement des Pays qu’ils avoient conquis , nous voyons que du temps de Gondebaud les Bourguignons étoicnt ablolu- ment les maîtres de Dijon: tous les habitans, ibit Gaulois ou Romains, étoicnt devenus leurs fujets ; mais l’Arianil'mc que profeiroient ces conquérans , porta le trouble dans la Ville, -

Ce fut environ en 48 z que les habirans de Dijon , fideles à leur Prince, chalîcrent l’Evêque Apruncule ; l’on voit aulîi Gondebaud toujours en polTcirion de cette Ville, jufqu’au temps où la victoire de Clovis &C les trahifons de Gondigélil eurent mis ce Prince en fuite: on ignore pourquoi Gondebaud n’at- tendit pas le Roi des Francs (i) fous les murs d’une Ville aullî bien fortifiée ; cette pofition lui auroit donné de grands avan- tages , il les perdit en allant chercher plus loin Ton ennemi , avec un frere qui le trahifoit ^ ôc il ell vraifemblable que Clovis ne fe

(1) Le nom de Franc ou de François ne fut connu que fous le régné d’Aurélien : ce fut dans ce temps que l’on diftingua la nation Francoife des autres peuples qui habitoient la Weftphalie, & entre l’Elhe & le Rhin; Us portoient auparavant le nom de Sicambre & de Saliens ; ils étoient divifés en plufieurs petits peuples. Clovis les réunit prefque tous fous fa puifTance: ce Prince, lors de fon baptême, fut appelle par faint Remi, mitis Sicamber. L’Abbé de Longueruerapporte une chanfon que les Soldats d’Aurélien firent après avoir remporté une viûoire fur les barbares , que Vofpicus nous a confervée.

Mille Francos , mille Sarmatos , fçmel occidlmus.

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hiifiC pas de Dijon après la victoire qu’il venoit de remporter, peut-être refpecta-t-il quelques ombres de l’autorité P.omaine qui reltoit encore dans cette Ville, il ne voulut pas la bldlèr , de peur de s’attirer de nouveaux ennemis; il penfa qu’il lui feroitplus avantageux de pourluivre un Roi qu’il croyoit fans relîburce : Ton intention étoit de le détruire, parce qu’il faifoit obftacle à Tes valtes projets; mais en voulant trop faire, il ne fie rien. On verra que bientôt après, rappcllédans les Etats, il abandonna fes defleins, & dt la paix; Dijon rdta à fon Prince, qui , par la mort de Ion dernier frere , devint le maître de tout le Royaume de Bourgogne.

Depuis long-temps Senator avoit été reconnu pour premier Evêque de Dijon; il avoit été élu, félon Pétau, à la dn du quatrième decle, par tous les Chrétiens de la contrée, qui vou- lurent avoir un PaPteur pour conduire ce troupeau nailTant. Les Chrétiens catholiques de cette Ville n’étoient pas encore nom- breux, ils étoient même perfécutés; ils fe ralTembloicnt alors dans une crypte peu éloignée de fes murs, pour cacher aux Païens leurs myfteres. Lorfquc la loi fut plus répandue , on bâtit fur ce fouterrein une Chapelle .dédiée à fiint-Etienne , qui en eft devenue la Cathédrale; les Evêques y venoient louvent vidter leur troupeau ; ils s’y établirent, lorfquc la pcrïécution fut dnie,. êc des Clercs qui vivoient en commun, delTcrvoient cette Eglife. Les Evêques alors demeuroienc avec eux près la Chapelle où étoit le baptifberc de laint- Vincent : faint Grégoire à qui fon a attribué la découverte du corps de laint Bcnigne , y logeoit aulîi l’an 480 [1].

[i] On ne comptoit que depuis dix ans les époques par l’ere chrétienne auparavant, l’année commençoit à NoëI,\

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La foi s’augmenta d’abord par le* profpéritt's_, mais les erre r s de l’Arianilme en corrompirent la pureté. Sous Gondebaud les Iiabitans de Dijon avoient fuivi les dogmes de leur Roi qui droit devenu Arien. Peu réfifterent au torrent , ôc i’Eveque perdit la jurddiclion , juiqu’à ce que les dis de Gondebaud euflenc rétabli le véritable culte. Dans ce temps ^ le zele pour le Chni- tianifme redoubla, &C le refpcél pour i’Eglife devint encore plus libéral ; ce fut alors que les Evêques de Langres fc failirent du temporel, on ignore à quel titre; mais il eft filr qu’ils y jouirent de la fouveraineté , foit que les fucceflêurs de Clothairc leur en euiïent fait cdlîon , foit qu’ils l’aient occupée comme un droit abandonné, ou que le peuple fc foit fournis à leur pouvoir par le refpect que l’Eglile leur infpiroit. On apprend leulement par les patentes du Roi Eudes, que ce Prince confirma La pro- priété de la cité de Dijon de l’Eglife de faint-Etienne.à Argri- mius J Evêque de Langres.

Tous ces Prélats alors ufoient des droits des Souverains; ils établirent des Comtes, ôc ceux-ci des Vicomtes, qui ren- doient la Jufticc, par leurs Lieutenans qui avoient cii même temps les armes dz la police, avec des droits plus étendus que n’ont aujourd’hui les Maires qui les repréfentent : enfin Dijon rentra, comme nous l’avons dit, dans la Maifon Pvoyale de France , par la ceffion que Lambert, Evêque de Langres, en fit au Roi Robert.

Au temps des premiers Pafteurs, il y avoir dans la Bourgogne trois fortes de religion , dont l’exercice fe faifoit avec tran- quillité; leurs dogmes différens ne troubloicnt pas la fociété ; l’çfprit de tolérance régna encore quelque temps parmi le peuple, la puifîance des Evêques n’étoit pas alors bien établie, ils n’avoient pas affez de crédit pour foutenir publiquement des

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dogmes oppofés à la religion dominante. Mais au temps du règne de Clovis, les circonftances changèrent : comme il vouloit tout envahir , il excita des troubles par les cabales , gagna les Evêques; &C pour parvenir plus furement à les fins, il lacrifia fa religion naturelle : Ion ambition fut apparemment le moyen dont la Providence fe fervit pour le ramener de les égaremens ; mais elle fervit encore plus efficacement, par l’exemple qu’il donna à fon peuple d’entrer dans les voies du falut.

L’on a vu dans cecelTai, que Dijon avoit commencé par un camp de Jules-Céfar, où quelques Marchands s’établirent , s’étoit peuplé lous les defeendans d’Augufte lous Marc-Aurele, fut entouré de quelques murs , pour le mettre à l’abri des incurfions , ôC fortifié fous Aurélien , qui rendit cette Ville un polfe confidé- rable ; la foi lui fut apportée par les defeendans des Apôtres , puis troublée par l’Aria nifmc fous les fils de Gondioc, 6c rétablie par ceux de Gondebaud : on voit enfin cette Ville bâtie par les Romains, conquife par les Bourguignons , entrer après dans la Mailon de France par les droits de Clothilde , mais encore plus par la conquête qui en fut faite après le mafiacre de la pofté- rité de Gondioc , qui avoit établi cet Empire, par fa valeur fe& exploits..

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CHAPITRE SECOND.

Di L'origine du nom de Dijon,

L Origine des noms paroîc d’abord une étude luperfluc;

on les croit des lyllabes raircmblées au hafard , qui n’onc louvent aucun rapport avec ce qu’elles expriment : aind il paroît indilFérent qu’un objet Toit plutôt déterminé d’une façon ou d’une autre , pourvu qu’il repréfente ce dont on cft convenu ; mais cette idée dilparoîcra aifément, fil’on réfléchit que les noms prennent prclque toujours leur lource dans les mœurs, les cou- tumes, les vertus, les défauts, les ufages les fituations des pays où ils ont pris nailTiince. Si nous n’en voyons pas au pre- mier coup d’œil les rapports, c’eft que nous ignorons les langues ou les circonftances qui y ont donné lieu. Si onenétoitinftruity on pourroit aifément, par des recherches affidues , éclaircir des traits d’hiftoires qui font obfcurs, ou en découvrir d’inconnus, & parvenir à la connoiflance de l’origine des ufages qui fe pratiquent encore de nos jours ; c’eft particuliérement dans ces circonftances qu’il feroit avantageux de pénétrer jufqu’à la fource ; on la cherche en vain dans les langues nouvelles,, c’eft à celle du temps des fondations des Villes, qu’on peut trouver la véritable lignification des noms qu’on leur a donnés: nous fommes aujourd’hui dans ce cas, par rapport à Dijon. C’eft à la langue Celtique que nous devons avoir recours, pour favoir comment fe nommoit le canton où Céfar ordonna qu’on plaçât fes légions : li une armée quelconque avoir féjourné long-temps dans un camp, enlorre qu’il fe fût formé après un Bourg dans.

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Il même place, on nommcroic ce Bourg du nom du camp aban- donné ; il pallbroit ainli à la poftéricé.

On a voulu trouver le nom de Dijon dans celui de Divio à Divisj fur une prétention frivole que cette Ville avoit eu un temple dédié à tous les Dieux, fondé fur un rêve de la femme d’Aurélien, que faint Julien de Baleure nous donne pour une vérité hÜforique. Î1 prétend, d’après une chronique Suide qu’il cite, qu’Aurélien, après avoir détruit le Bourg Dogne [i] j fut tourmenté par des fonges inquiets que lui donnoient louvenC les Dieux, irrités de la deftruefion de leurs temples; &. qu’enfin, par le confeil de fa femme , il fe détermina , pour les appaifer , à leur bâtir de nouveaux temples ôc une Ville qui leur fût dé- diée ^ 6c qu’il nomma Divio à Divis^ par la quantité de Dieux qu’il y avoit rallèmblés : je laide au Lecteur à décider ce qu’il doit croire de ce rapport.

D’autres J fans trop confulter les circondances ou la chrono- logie J tirent l’étymologie du nom de Divio 6c de Divionenfis , d’un elTàin de certain peuple nommé Diviienfes ^ dont on envoya, difent-ils, une colonie londer Dijon; mais c’ed: abufer de la permiffion de faire des étymologies. Qcs Divitenfcs n ont jamais rien eu de commun avec notre Bourgogne ; ils ne reçurent ce nom que plus de trois cents ans après rétablidement du Cajlrum Divionaife. Ces peuples, félon Ammien, étoient des milicesi qui avoient été établies fur le Rhin, à la dn du quatrième declc, piour garder les frontières de l’Empire contre l’invadon des peu- ples du Nord, 6c on fait, à n’en pouvoir douter, que le Cajlrum

[i] lî n’a jamais été qu’un Village dont il ne refte plus rien, on en ignore meme la place, ôc plufieurs foiuiennent qu’il n’a jamais exifté.

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Div lOfienfe éroit écabli long-temps avant Auréiien ; Grégoire nous l’apprend , cous les hiiloriens en conviennent.

Plufiears ont voulu que Divitiacus ^ Chef des Druides, qui commandoit à Autan, ait bâti Dijon, 6e lui ait donné fou nom; mais il cil: difficile de comprendre comment Dividacus , Chef d’une République ennemie de celle de Langrcs, foie venu lon- der 6v donner fon nom à une Ville fur un rerrein étranger, rival de fa patrie.

Mais une autre origine qui paroît plus féduifante par quelques rapports de noms , c’ert celle oii l’on tire Dijon de Divona , appuyée fur le fentirnent d’Aufone, qui dit : Divona ^ Ccltarum lingua fons, additt Divis.

M. de Valois nous dit que le nom de Dijon cfl compofé de celui de Dzfr, qui veut dire fontaine, 6c de Onna^ qui fignihe divine. On ne peut nier que Dijon n’ait été 6c ne foit encore entouré de fontaines; mais je ne vois pas d’où l’on peut tirer la divinité de les eaux, qui n’ont rien qui en approche, elles n’ont d’ailleurs rien d’extraordinaire que ce que l’imagination leur prête; en vain on cite Divona Cadurcorum ^ à caufe des eaux qui environnent Cahots , ou Divona de Bordeaux , qui peut avoir des vertus extraordinaires, 6c que j’ignore..

Que tous les Divona veulent dire eaux ou fontaines , j’en tomberai volontiers d’accord; mais je crois, fans rejeter abfolu-* ment le fentirnent de M. de Valois, que Dijon n’a pas tiré fon nom de ces fontaines divines : car pour conftater cette origine, il ffiudroit qu’il s’y trouvât quelques fources qui eufîent con- tribué à la fanté, 6c que les habitans du pays en eufîent confacré la mémoire par les biens qu’elles aurôient pu procurer à l’hu- manité; ainfî je crois que l’on doit plutôt rechercher l’origine du nom de cette Ville dans le mot Celtique de Diuis, Bullet ,

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dans fou Dictionnaire de cette langue, nous apprend que ce mot veut dire choix, élection; ainli on peut croire que les ha- bitans du pays voyant les Romains camper dans la place oh Dijon a été bâti ^ ont nommé cet endroit le camp choifi ; en celcns, le terme de Diuis ne doit pas être regardé comme le mot qui détermine le lieu du camp , mais comme celui qui défîp'ne le choix ou’on en a fait.

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On peut encore le rapprocher de cette étymologie par le mot Celtique Diviren , qui fignifie écouler , comme l’on dit encore en bas Breton Divirenquar ^ fluidité; ainfi le mot DmVe/z peut avoir été l’expreilion du confluent des deux rivières, près def- queiies Dijon a été bâti, & oii même plufieurs fontaines viennent fe rendre, qui ferment cette efpccc de marais qu’on nommolt autrefois fons ranarum , dont le nom de Raine eû: encore refté à un ruhieau qui étoit l’égoût de ces fontaines; elles palFoient par Dijon avant qu’il eût été agrandi: les Romains auront changé le nom Diviren en celui de Divio , plus naturel à l’cxpreirion de leur langue.

On eft fouvent obligé de recourir au plus vraifemblable , lorfqu'on ne peut découvrir la vérité, êc d’ailleurs les noms ont fl fouvent changé par les difFérens idiomes des peuples barbares qui ont envahi ces contrées, qu’il eft difficile de trouver un point fixe pour appuyer fes idées : il paroit cependant que ces dernières doivent avoir la préférence.

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CHAPITRE TROISIEME.

Sur les monumens découverts fous les murs de L'ancien

Dijon,

A Près avoir donné quelques idées fur l’époque de cette Ville, j’ai cru devoir fuivre le plan que je me fuis propofé ; j’ai voulu montrer dans fes ruines, des monumens qui font liés à fon hiftoirc, & qui puflent prouver ce que j’ai avancé fur fon origine , par le peu d’antiquités qui nous relient, fuppléer au défaut de celles qu’on a lailTé détruire.

Il cil difficile de faidr les rapports précis des anciens ufages, avec les figures qui nous reftent; ils ont fouvent varié , on cfl: quelquefois obligé de recourir à des conjeclures pour les expliquer : c’efl chercher la vérité dans un nuage. Un critique févere dira qu’il valoit mieux ne pas écrire; mais on doit pen- fer aulîi qu’une erreur même, quand elle efl découverte, cfl un degré pour arriver à la vérité. La défiance de foi -même cfl le caractère néccflaire pour marcher dans la route obfcure de l’an- tiquité; mais il efl aufîî plus aifé de critiquer que de bien dire. Si une critique judicieufe nous éclaire, l’humeur d’un critique auflere nous égare. Un Cynique, dans fon tonneau, contrarie l’opinion de tout le monde; fa vanité jaloufe qu’il couvre de fon manteau, veut s’élever un trône fur les débris des opinions des autres; il répand fa bile fur le genre humain : fes traits malins le font haïr fans éclairer perfonne.

Par la connoiffance de l’antiquité , les fiecles pafTés nous de*

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viennent contemporains; l’hiftoire, dans un petit intervalle de temps, nous fait parcourir des diftances infinies, elle fe rappro- che, on pafle rapidement en revue tous les peuples, on vit dans tous les iiecles, on trouve, il eft vrai, toujours le même fond de paifions que celles qui nous gouvernent aujourd’hui, mais différemment modifiées. Si l’iiiffoire fert à nous guider dans les différentes circonflances de la vie , elle fert encore de leçons pour nous inftruirc : c’eft le confeil du politique du fage.

Si tous les monumens qu’on a découverts étoient aujourd’hui raffemblés fous nos yeux, ils auroient fervi , au défaut des hifloriens, pour percer l’obfcurité dont ces premiers temps font environnés; nous faurions ce qui s’efl: pafle depuis la fondation de cette Ville, jufqu’au temps où elle fut foamife fous la puif- fance des Bourguignons , de nous ignorons encore comment elle fur réduite par ces nouveaux conquérans [i]. Aurélien , félon Grégoire de Tours, l’avoit mife en état de faire une vi- goureufe réfiflance par la force de fes murs ôc la quantité de tours dont il l’avoit environnée; il paroît même, par ce qu’il en dit, qu’elle ne pouvoir être forcée que par un fiege long 6c meurtrier : cependant il ne nous refte dans l’hiftoire aucun trait relatif à cette conquête, il paroît feulement que les Romains , dans raffoiblifïemcnt de leur Empire, de entourés de Barbares qui les attaquoient , avoient remis ces pays aux Bourguignons , plutôt par une ccfîion volontaire, de en qualité d’hôtes de l’Ein-

f i] Les Bourguignons pafTerent le Rhin l’an 407 ; ils s’étendirent éi’abord du côté de Geneve & de la Province des Séquanois, dc péné- trèrent après, dans difFérens temps, en Bourgogneo

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pire , que par k force des armes : c’étoit une fuite de la politique de ces anciens conquérans qui, ne pouvant rëlifter à tant d’ennemis qui les attaquoient, avoienc choifî les plus braves pour les défendre. Cette idée paroîc d’autant plus vraie, que nous avons vu long-temps après l’établillemcnt des Bourguignons dans les Gaules , que les Romains fe gouvernoient par leurs loix particulières, leurs conquérans continuer l’ufage de celles qu’ils avoient établies_ après leur invafion dans les Gaules; ce qui ne feroit pas arrivé , s’ils étoienc entrés par la force ou après de longs fieges : la fin de pareils exploits auroit été fuivie alors de la ruine totale des édifices ôc de l’efclavage des peuples fubjugués.

Les marques de deflrudfioii ne fe rencontrent que fous les murs qu’Aurélien a fait bâtir, environ cent trente ans avant l’irruption des Bourguignons ; ainfi on ne peut croire que ces ruines foient venues de ce peuple, qui, félon les apparences, s’établit peu à peu, lorfque Rome, par fa foibleiîe, fut obligée d’abandonner les frontières de l’Empire, pour en défendre l’intérieur qui étoit attaqué de tout côté.

Par les ruines que l’on découvre chaque jour, il paroît qu’il y a eu de plus anciens deflruéleurs qui nous font inconnus ; on ne trouve nulle part des traces d’incendies, mais on voit encore toutes les marques de crampons qui attachoient les pierres, ôc qui ont été arrachés par violence. On fait que les Romains fe lervoient de cuivre pour lier leurs ouvrages ; ce métail plus précieux , afluroit davantage , il ell: vrai , la durée des bâtimens, mais il excitoit auffi plus fortement l’avidité de ceux qui vouloient s’en emparer.

Il n’ed donc pas naturel de croire que ce foit le temps qui ait renverfé des édifices donc on retrouve encore de fi grands

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morceaux tout entiers; mais ondoie l’attribuera unedeftructioii forcée, occalionnée par quelques ennemis barbares qui ruinoient ce qu’ils ne pouvoient conferver ; c’eft donc à de pareilles cir- conllances qu’Aurélien, dans ces temps critiques, fie fortifier Dijon.

Marc-A_nrelc avoit déjà travaillé à prévenir les effets de ces irruptions , lorlqu’il avoit fait élever quelques murs dans le camp des légions de Céfar; mais s’étant trouvés trop foiblcs pour réfifter à la fureur des Barbares, Auiélicn, pour prévenir de pareils orages, en fit bâtir de plus forts, qu’il crut allez folides pour réfifier à ces attaques aullî vives qu’imprévues. Ce Prince, après avoir forcé Tetriçus de rentrer fous i’obéilîànce de Rome, vou- lut encore mettre les Provinces à l’abri des entreprifés des fédi- tieux qui, voyant cette Capitale s’affoiblir tous les jours, exci- toient des révoltes ; il vouloit aufiî les mettre en état de réfificr à l’avidité des Marcomans, qui faifoient de fréquentes faillies fur le Rhin pour pénétrer dans les Gaules : nous le voyons aulîî fo uvent occupé à les repoulîer; Tes prédécelTcurs s’étoient en vain fervis des forces de l’Empire pour les fubjuguer. Je laiffe les détails à l’hiftoire, pour tâcher d’expliquer les monum.cns anti- ques qui nous reifent: c’eft femer, il cil vrai, dans un champ ftérile, qui même dans les mains d’un Cultivateur habile ne produiroit quelquefois que des épines; mais en rapprochant les différens fentimens des Auteurs qui ont parlé fur ce lujet, j’ai cru appercevoir des conféquences qui peuvent fuppléer à la démonllration , quand elles (croient des erreurs , elles con- duifenr tôt ou tard à quelque vérité : en attendant que de nouvelles découvertes répandent plus de lumière fur ces anciens débris, on les a fait graver pour les tirer de l’oubli, faciliter les recherches à ceux qui voudront travailler. Il paroit furpre-

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nant que nous n’ayions aucuns mémoires fur les ëvénemciis arrivés à cette Ville; la railon de ce filence qui me paroît la plus naturelle, vient, félon les apparences, de ce que ces monu- mens n’ayant été trouvés que par morceaux féparés , &C de loin à loin, on n’a pu en ralTembler aiîèz à la fois pour porter un jugement alluré fur ce qu’ils repréfentoient, Sc on a bientôt après abandonné des recherches louvent ftériles, dont la con- noilîànce coutoit trop à acquérir, dont on a fait trop peu de cas, faute d’en connoître les conléqucnces.

Mais la mine de nos tréfors n’eft pas épuifée, l’antiquité ell un champ vafte ôc fécond , où l’on trouve toujours à moif- fonner. Tout devient antique à fon tour; la terre en enferme encore de toutes efpeces, l’avare y trouve de quoi fatisfairc fa cupidité J ôc. le curieux à s’inllruire : elle dévore fes enfans pour en faire naître d’autres qu’elle détruira à leur tour , Sc nous travaillons encore pour faire des antiques à la race future.

Il nous relie plulîeurs tours à moitié détruites fous les fon- demens dcfquelles ces antiquités fe confervent , & l’on peut conclure, par les découvertes faites conllamment jufqu’à cette heure, que l’on retrouvera encore quelques monumens favorables à notre hilloirc ; ils ferviront à vérifier des événemens douteux, ou à découvrir des faits inconnus : il faut efpérer aulîî que le zele de nos defeendans fera plus vif pour conferver ce qui inté^ relié la patrie.

To us les relies de ces anciens édifices font des tombeaux, des autels èc des vœux , quelques morceaux d’architcclure , de tem- ples renverfés , &C des figures ; ils font tous d’une pierre blan- che , d’un grain fin, facile à couper, tirée de la carrière du village de Chenove près Dijon. Ces pierres fe trouvoient prefque à la furface de la terre : la facilité de les tirer avoit fans doute eiv

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gagé les Architectes de ces temps à les employer, d’ailleurs on les coupoit de la grandeur dont on vouloir s’en fervir : les gran- des carrières de pierres dures n’avoient pas été profondément fouillées , on prenoit feulement celles qui étoient à la luper- fîcie; on les tailloir égales quarrées comme elles fubfiftent encore aujourd’hui dans la tour qui nousrefte, qui cft une de celles que Grégoire a décrites dans fon hiholre [i] de France. Le bas des murs de cette tour étoit conftruit des plus grands quar- tiers de ces pierres blanches , qu’on avoir trouvés dans les débris de ces temples ou des édifices publiques de l’ancien Dijon , que les ouvriers avoient employés , comme le hafard les leur avoir préfencés.

Dans ces temps , l’iifage de cette efpece de pierre étoit très- commun , puilqu’on en trouve dans les plus anciens édifices de cette Ville. La crypte de faint-Etiennc , celle de faint^ Bé- nigne, Sc tout ce qui relie de ces anciens monumens, en font aulîi bâtis ce qui prouve l’ancien &c confiant ufage qu’on fai- foit de ces carrières : quoique cette difeufiion paroilîe peut- être peu intérelTantc , elle ne doit cependant pas être mife au rang des digrelîîons inutiles , elle étoit nécefiaire pour détruire les préjugés qu’on a pu prendre dans l’hifloirc de faint- Julien de Baleure, qui a prétendu que les murs de Dijon avoient été bâtis de la démolition des temples des Dieux , qu’Aurélien, dans fa colere, avoir renverfés dans le Bourg Dogne , à quatre lieues de cette Ville ; 6c l’on verra que les rêves qu’on prête ace

[i] Grégoire de Tours, dans fon hlftoire de France , en parlant des tours qu’Aurélien avoit bâties à Dijon, dit : miirus veri> quadris lapidibus nfqut ad yiginti pgdes, Liv. troif.

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prince , font plus vraifemblablcmcnt les rêves de hauteur. Avant que de parler des ruines de l’ancien Dijon , je dirai quel- que chofe du progrès ôc de la décadence des arts à Rome ^ comment ils s’introdui^rent dans la Gaule , après la conquête que Céfar fit de ces vaftes contrées, où leur brillant dura peu; nous chercherons au(Ti la caufe de la dilrerence infinie que l'on trouve dans les ouvrages des Sculpteurs , que l'on rencontre dans les ruines de Dijon.

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C HA pitre QUATRIEME.

Sur la décadence des Arts au déclin de l Empire'.

Le s beaux arrs , avant les premiers Empereurs, commençoienc déjà d’abandonner la Grcce , pour s’établir à Rome. Les Romains, depuis, les portèrent dans les Gaules avec leur domination ; ces Conquérans laîllerent dans tous ces pays les marques de leur grandeur & de leur induftrie ; la Gaule alTujettie, fe fit gloire d’imiter fes vainqueurs. Nous avons encore dans ces contrées d’aufiî beaux monumens que ceux que Rome pofîede aujourd’hui des reftes de foii ancienne grandeur ; on fc forma dans la Gaule fur de li grands modèles, on éleva par- tout des temples, des portiques, des théâtres ôc des maufolées ; mais ces monumens, quelque beaux qu’ils foient , s’éloignent toujours un peu de la perfeélion du goût de la Capitale., Il eft aifé de penfer que les gens d’un mérite fupérieur n’étoient pas attirés dans les Gaules par aucun de ces motifs qui font agir les hommes illuftres dans leur état , ôc que Dijon , nailTànt encore , ne pouvoir avoir de ces chef - d’œuvres dilfingués. Les beaux arts chez les Romains ne furent d’abord , pour ainfi dire, que d’emprunt; fon Empire fondé par les armes, conferva toujours fon génie guerrier : fon art principal étoit celui de la guerre 8c des conquêtes. Rome s etoit ornée des dépouilles de la Grèce ôc de l’univers; mais la Grèce etoit riche de fon propre fonds, les talens naifibient natu- rellement chez clic. L’amour patriotique avoit élevé des ftatues

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à ceux qui avoiciit fervi ou défendu la République, clics accré- ditèrent la fculpturc : on éieva depuis des trophées aux héros; la piété fît élever des temples aux Dieux , 6c le génie les orna de la plus magnifique architcclure.

Lorfque les Romains eurent tranfporté chez eux les chef- d’œuvres delà Grèce, Rome devint imitatrice, ôc pour con- ferver la mémoire de fes triomphes , elleconfacra desmonumens dignes de fa grandeur de fa puilfance ; les arts , le luxe s’y établirent, les Artiftes y accoururent : ils arrivent toujourseii foule où l’honneur ôc la fortune deviennent le prix des talcns , & où ils ne font point avilis par le befoin ; mais les arts en cette Ville opulente, éprouvèrent comme dans la Grèce cette fatalité ôc les révolutions nécefîaires que le temps amené à fa fuite : leur décadence fuivit de près le point de leur perfection.

La République s’étoit perdue par fa trop grande puifîàncc par le luxe indiferet de fes citoyens, qui les avertiffoit depuis long-temps de fa chute : elle devint enfin la viétime des tyrans qui, pour établir leur pouvoir, i’inonderent de fon fang; mais quand tout fut remis fous la loi d’un feul maître, les beaux arts ne perdirent rien , Augufte rendit Rome encore plus magni- fique [i], ce Prince les porta avec fon nom dans tout le monde connu: le pays qu’on nomma depuis la Bourgogne, fe reffentic de fes bienfaits, Autun & Langrcs éleverent des monumens à fa gloire à la rcconnoifîance.

Les beaux arts , après avoir fubfifté avec éclat dans tout le haut Empire, dégénéroient déjà fous les Antonins , èc le régné

[i] L’hiftoire nous dit qu’Augufle avoit trouvé Rome bâtie de brique^" & qu’il l’avoit laifl’ée de marbre,

G

5°

d’Adrien les vit prefque difparoître; ce qui paroîtra de plus finguller, qui prouve encore mieux cette fatalité nécef- faire, c^’eft qu’ Adrien les aimoit. Il fit tout ce qu’il put pour les ranimer; mais la nature^ fous fon régné, paroifldit déjà fatiguée d’avoir produit tant de chef- d’œuvres : on ne doit donc pas attribuer à la négligence ni au défaut de goût de cet Empereur cette révolution il fatale au génie. Adrien avoir de l’efprit de des talens,il voulut même rendre la liberté à Athènes, que les précédens Empereurs, jaloux de cette mere des fciences , avoient détruite ; mais elle en avoir déjà infenliblement perdu le goût dans l’efclavage, dont les orgueilleux vainqueurs avoient appefanti fes chaînes , & dans la privation de tant de chef- d’œuvres Sc de beaux modèles dont Rome s’éroit enrichie. Ces indilcrets ravifléurs avoient préparé à Athènes la révolu- tion de la ifupide ignorance ou nous la voyons aujourd’hui; les eflo.ts d’Adrien lurent donc inutiles, il n’étoit plus temps, le coup étoit frappé tout éprouva à fon tour la même cataftrophe, l’éloquence même devint Rome un langage affcclé ; à force de vouloir fubtilifer les idées, elles devinrent oblcures : on voulut renchérir fur la male éloquence de Cicéron &; de Dé- molthcne, 6c l’orner de penfées vives 6c faillantcs, on la perdit fous l’écorce de fes faux ornemens. Il en fut de même de la Sculpture 6c de l’Architeélure, leurs beautés (impies 6c naturelles furent étouffées fous une foule de parures empruntées, on ne produifit que des monftrcs : enfin, Rome attaquée de tout côté par les Barbares , abandonna les arts pour ne fonger qu’à fa, liberté; la naiffmee du Chriflianifme contribua aufîi beaucoup à ce changement. La foi avoit pénétré dans tout l’Empire Ro- main , 6c Rome étoit déjà remplie de Chrétiens : ces nouveaux profélytes abandonnoient les ioins tetreftres^ dont ils connoif-

foient rinutilité, pour fe livrer entièrement à l’acquifition d’un bonheur plus féduifant; mais par un zeie trop ardent, ils firent abattre les redes de l’idolâtrie, ils dëtruilirent les temples, bri- Terent les ftatues, 6c tout ce que l’art 6c le génie avoient enfanté de plus beau, fut renverfé par un enthouliafme aulîî indifcrcc que barbare. En vain on leur défendit ces excès, leur dévote colere ne put fe rallentir ; les Chrétiens n’ayant que Dieu pour objet, détruifoient alors dans l’obfcurité ce qu’ils ne pouvoient plus détruire au grand jour : pour fauver quelques débris de leur fainte fureur, on fut obligé de mettre des Officiers 6c des Gardes pour punir ceux dont le zele inconlîdéré faifoit tant de tort à leur patrie.

D’un autre côté , l’efclavage ÔC la crainte avoient détruit ces élans patriotiques 6c cette liberté de génie qui enfantent les chef- d’œuvres. Marc- Aurele étoit Artide, 6c malgré fon goût, il ne put rappeller ce génie échappé qui avoit fait la gloire de fa patrie : il le foutint tant qu’il put fur fon déclin; mais il ne le ranima que comme les remedes des empyriques fouticnnent 6c raniment les malades défefpérés. On confidéroit alors, dans cette ancienne Capitale du monde, les édifices, plus par leur madè 6c leurs ornemens fuperHus, que par la beauté des pro« portions 6c leur jude didribution ; l’irruption des Barbares acheva de tout perdre: enfin, après avoir edliyé tant de fâ- cheufes révolutions, le goût difparut entièrement, 6c parmi tant de magnifiques débris, tout tomba dans la plus dupide ignorance. Le Gouvernement féodal qui fuccéda, ne pouvoit le rétablir au milieu du bruit des armes 6c des prétentions de tant de grands opprefTeurs 6c la mifere de tant de malheureux op- primés; mais malgré tout ces défordres, il redoit encore quel- ques étincelles de ce génie , dont le feu fe développa long-temps

Gij

nprès, Sc donna nailTance au goût Gothique, qui, malgré la mauvaife dirpofition de ces malles , ne lailTa pas que d’avoir fes beautés, &; d’en impofer par Tarrangement 6c la délicatelîè de fon travail ; on y voit encore de la grandeur êc une magnifi- cence qui nous féduit au premier coup d’œil.

Les Artiftes Romains nous ont repréfenté les Dieux dans toute leur majefté; mais les Grecs, par l’excellence de leurs arts, Sc par le brillant des matières qu’ils employoient, entraî- noient les hommes à l’idolâtrie. Ils avoient acquis le droit de peupler i’Qlympe de Divinités, de les faire adorer fur la terre; mais leurs fuccelîeurs ayant perdu de vue de fi grands modèles , firent des figures oii l’on ne pouvoir reconnoitre au- cun trait de ces Dieux, & les Peintres qui fuivirent furent obligés de mettre à la bouche des Saints qu’ils repréfentoient, leurs noms éc leurs vertus pour les faire reconnoître aux dévots qui venoient les implorer : ce n’efl qu’aux derniers fieclcs à qui nous devons la renaifîancc des arts; la Sculpture fortit des tom- beaux , on fouilla les ruines , tout reprit une nouvelle vie.

Les maximes politiques de Rome changèrent aufîi dans la décadence des arts ; l’amour de la liberté, comme nous l’avons déjà dit, s’étoit perdu dans un honteux cfclavage. La noble fierté des Brutus 6c des Gâtons s’étoit changée en fervile adu- lation, pour des tyrans qui égorgoient les citoyens; on ne veyoit plus par-tout que des troupes d’efclavcs rampans, qui adoroient en tremblant la main qui les frappoit. R.ome même dans fon avilifîèment adoroit fes Bourreaux; 6c comme clic divinifoit tout , les progrès de fon extravagance furent Ci rapides, que dans fon fanatifme elle le divinifa elle-même , 6c l’Empire fut peuplé d’une foule immenfc de nouveaux Dieux pendant que l’univers n’en polîédoic qu’un.

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La Gaule fe rclTentit de toutes ces calamités , à raifon de Péloignemcnt de la Capitale. Ces vaftes contrées, après avoir goûté les douces infiueiices des arts ôc des mœurs Romaines , retombèrent dans l’ignorance; leurs plus beaux jours ne furent pas longs : il nous en refte encore en France quelques traces ; mais nous n’avons plus les monumens de ces jours brillans, 6c Dijon même a vu détruire ce qui reftoit de plus beau pont employer aux cliofes les plus viles. Nous avons cependant encore quelques débris fuffifans pour nous faire connoître fa célébrité 6c fon goût pour les beaux arts : s’ils n’ont pas été portés au point de la perfection, c’eft que cette Ville n’a jamais eu comme Rome les dépouilles de la Grèce ni le luxe de la Capitale du monde, il fut même porté chez elle au plus haut degré de fa follie ; c'étoit les premiers pas qu’elle faifoit vers fa ruine. Vurron nous parle d’un Barbier qui ht conflruire, pour lui 6c de fon vivant, un fuperbe maufolée de marbre où il fe ht repréfenter, pendant que Caton, l’honneur de l’humanité , de la patrie 6c le foutien de la vertu , n’en avoir qu’un indigne de /on nom, 6c que Pompée, qui par fa valeur avoir agrandi l’Em- pire, n’en avoir point du tout : il eft des crifes qui amènent des révolutions fubites, qui font toujours à redouter; il eft aulh des heclea où il ne fe trouve pas afïez de vertus pour en éloigner les dangereux effets.

On verra dans les planches ci -après, les numéros des renvois correfpondans , avec l’explication qu’on en donne , corrigée fur les remarques de perfonnes éclairées dans ce genre de littérature.

Ce n’eft pas le goût de la critique qui nous a fait porter queL quefois un jugement contraire à ce que quelques Auteurs ont écrit : on rcconnoîc la fupériorité des talens; mais

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échappe fouvent, aux plus habiles écrivains, des remarques fur lcrquelles les cfprits médiocres s’appefantiflént & peuvent quelquefois mieux rencontrer ; on abandonne aufii à la cen- fure ce qtfon trouvera de défeclueux, èc on verra avec recon- noilTance les avis de ceux qui voudront bien nous inftruire; ils feront même d’autant plus avantageux, qu’ils ferviront d’anec- dotes aux Auteurs qui voudront entreprendre de meilleurs ou- vrages dans ce genre, l’amour de la patrie ôc la vérité étant les feuls objets de celui-ci.

Ce qu’il y a de plus particulier dans nos monumens , c’efl: qu’on trouve dans prefquc toutes ces contrées , des figures qui ont à la main des vafes , ou d’autres inftrumens donc l’ufagc eft à cette heure prefque inconnu, dont même il eft très -diffi- cile de donner l’explication.

Je commence par la repréfentation de deux figures de Druides, fur lefquelles on donne une courte diflèrtation naturellement' liée à l’hiftoire de ce pays , dont ils ont été les premiers légif- lateurs, où ils ont commendé jufqu’à la conquête des Ro- mains : on y pourra connoître le génie & les maximes de cette efpece d’hommes ambitieux, qui étoient parvenus à dominer en fe rendant maîtres de tout par l’arc de gouverner les cfprits ôc de fe rendre nécelTaires. On en verra de deux efpeces dépen- dantes du même ordre; l’un a été trouvé à Autun , l'autre près de Dijon ; quoiqu’on ne voie dans cette Ville aucune trace de leur culte , puifqu’ils avoient été déjà proferits des Gaules par Céfar avant fa fondation , on nous apprend cependant qu’ils avoient un établidèment confidérable dans un bois près de cette Ville , où ils inftruifoient leurs difciples.

Il eft difficile d’écrire au gré de tout le monde fur ces matiè- res, chacun conduit par la prévention, croit fon opinion la

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meilleure, Sc condamne ce qui n’a pas de rapport avec les idées puifées dans les Auteurs qu’ils ont lu, dont fouvent les nouvelles découvertes montrent les erreurs. On tâchera ici de rapprocher les opinions les plus reçues; lî l’on hafarde quelques conjectures dans l’explication de celles qui font les plus obfcures, on les donne feulement comme les plus probables fans les croire les meilleures : plus l’imagination eft vive 6c féconde, plus un. antiquaire doit fe défier de fes lumières; elles entraînent fou- vent dans des erreurs d’autant plus féduifantes, qu’elles font enfantées par l’amour propre 6c foutenues de la nouveauté.

On ne trouvera pas dans routes les gravures la délicatclïè du burin, qui fait aujourd’hui l’ornement des livres nouveaux; on a jugé qu’il étoit plus à propos de repréfeater les figures dans le goût du ficcie qui les a produites.

SECONDE PARTIE.

Sur les antiquités de Dijon,

PLANCHE PREMIERE.

N®, ler*

JLjA figure du numéro premier repréfente un Druide avec une couronne de chêne [i] ôc un bandeau qui lui entoure la tête : il tient d’une main un rouleau de papier volumen^ & de l’autre un ftyle ou crayon; il paroît d’un air phlegmatique 6c féverc. 1 Celui-ci n’eft pas de l’ordre de ceux qui enfeignoierit en vers 6C par cœur à leurs dilciples les fecrets du culte de leur religion; c’eft un Saronide qui leur diebe les loix , la police , les arts ou les fcicnces : ils fe fervoient, dans leurs affaires ordi- naires, de caraéteres grecs [z]. Les autres Druides étoicntplus retirés ; ils habitoient les antres des rochers entourés de grands chênes : c’étoit dans ces retraites éloignées du commerce, qu’ils traitoient des affaires lecrettes de leurs Républiques , 6c déci’* doient de la guerre ou de la paix [3].

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ï [ I ] On reconncît le caraélere de ces Druides aux couronnes de chêne qu’ils portoient.

[ 2 ] 7/2 reliquis nbus, puhllcis privatifque rat'ionîbus , gmcis litteris utuntiir,

[ 3 ] initium bdli fiaret explorabant ^ no^urnaqui in loçîs deferüs Con^ Jilia habebant, Gomm, de Célar,

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SECONDE PARTIE.

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SUR LES ANTIQUITÉS DE DIJON

PLANCHE PREMIERE.

N°. ler,

T^ A figure du numéro premier repréfiente un Druide avec une couronne de chêne [i] éc un bandeau qui lui entoure la tête : il tient d’une main un rouleau de papier ^ volumen^ 6c de l’autre un ftyle ou crayon; il paroît d’un air phlegmatique &c févere. Celui-ci n’efl; pas de Tordre de ceux qui enfeignoient en vers 6c par cœur à leurs difciples les fecrcts du culte de leur religion; c’eft un Saronide qui leur didte les loix , la police , les arts ou les Icicnces : ils fie fervoientj dans leurs aflaircs ordi- naires, de caractères grecs [i]. Les autres Druides ëtoientplus retirés; ils habitoient les antres des rochers entourés de grands chênes : c’étoit dans ces retraites éloignées du commerce des autres hommes, qu’ils traitoient des alFaires fecrettes de leurs républiques, èc décidoient de la guerre ou de la paix [3],

[ I ] On reconnoît le caradere de ces Druides aux couronnes de chêne qu’ils porteient.

[2] In rdiqids relus , publlcîs privatif que rationibus , græcis litteris utuntur. [ 3 ] iniîium belli fieret, explorai ant , noclurnaque in loch deferth confiîïa

fiabebam, Comm. de Céfar.

H

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No. i;

La fécondé figure repréfcnte un Druide de l’ordre des V'acies: ceux-ci écôient facrifîcateurs ; ils portoient la couronne de chêne, ils étoient augures ôC expliquoient les oracles. On voit celui-ci dans l’attitude d-un homme qui rêve ou qui cherche peut-être l’avenir dans les entrailles des viftimes ; on ne peut abfolument décider de Ton adlion , la partie inférieure de la pierre étant rompue : ils portoient des efpeces de capuchons qui tomboicnt fur le fagum ^ comme on le voit dans la figure première. Je donne ici pour un plus grand éclairciffement quelques remarques fur rhiftoire de cette cfpece d’hommes, qui s’étoient acquis un fi grand pouvoir dans les Gaules, qui tiennent à l’hiftoire de ce pays.

Sur la Religion des Druides,,

Chaque Peuple doit avoir fes Dieux ôc fes loix; ce font les étendards fous Icfquels les hommes fe réunifient, 6c for- ment les liens de la fociété. Dès qu’ils eurent perdu les idées primordiales de la Divinité, le culte dégénéra en idolâtrie, les pafiions firent des Dieux; elles les repréfenterent fous différens emblèmes ; les befoins formèrent l’efpérance 6c les defirs ; la vengeance , la terreur , la crainte 6c l’amour ont été adorés fous diverfes figures. D’autres hommes plus groffiers rendi- rent des hommages aux objets qui frappoient davantage leur imagination; un grand arbre, une montagne qui fe perd dans- les nues, furent leurs Dieux , comme.ils- le font encore de plu-

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iîeui'S Peuples : tout ce qui paroît avec appareil , 6c qui a de l’éclat, furprend; on fe lailTc entraîner par le merveilleux , 6c on pafle aifément de l’admiration au refped:.

La grandeur des vaiiîeaux, le bruit du canon, 6c l’appareil effrayant de guerre avec lequel les Erpagnols débarquèrent en Amérique, frappèrent vivement l’imagination des habitans de ces contrées; ils crurent qu’il n’y avoit que des Dieux qui puf- fent porter la foudre : ils les auroient adorés , s’ils euflent été moins cruels.

Le Soleil , chez d’autres Peuples , a été regardé comme le principe de tous les biens de la nature ; ils lui ont rendu par conféquent un hommage plus naturel 6c plus raifonnable.

Comme cet aftre dans l’Afie a plus d’influence qu’ailleurs c’eft aufli dans ces contrées qu’il a été le plus révéré: on trouve encore les reftes de ces adorateurs chez les Parfis 6c chez les Gau res.

Mais de temps immémorial les Gaulois ont reçu un culte plus digne de leur refpect; leurs efprits plus réfléchis 6c moins enthoufiaftes que les Orientaux, ont penfé que la matière ne pouvoir pas avoir formé l’univers. Ils ont regardé le feu comme le principe de l’action des corps, mais ils ont fenti qu’il n’en étoit pas l’auteur : ils ont donc reconnu une intelligence fu- prême[i], qu’ils ne pou voient cependant comprendre, mais qui devoir avoir produit tout ce qui exifle. Les plus fpiritucls 6c les

[i] Sous le nom de C/r, que les Chaldéens donnoient au feu, ils vouloient exprimer l’adion d’une intelligence fuprême qui agit , qui pé- nétré 6c qui gouverne tout ; c’étoit le Spirltus intàs alk , de Virgile,

H Jj

ogene

6o

plus contemplatifs qui habitoient les forets, réunirent leurs idées, 6c convinrent de l’exiftence d’un principe immuable 6c éternel, 6c formèrent entr’eux une fociété particulière q-ui avoir en vue d’éclairer les hommes; ils- leur enfeignerent leur doc- trine, 6c formèrent cette religion qu’on nomme Druidifme: ils en furent les Prêtres 6c les Légiflateurs.. Ils donnèrent un culte 6c des loix qui avoient rapport aux idées qu’ils avoient conçues de l’Etre fuprême : leS Druides enfeignerent qu’il fal- loir adorer l’Eternel , aimer la patrie , 6c ne faire /de mal à perfonne.

Les Gaulois , dans leur origine, avoient. été gouvernés par des Rois, mais ils tombèrent bientôt dans l’ariflocratie , 6c les Druides s’étant rendus nécelTaires, 6c d’ailleurs approchantde plus près delà Divinité par les fonctions de leur miniftere, ils s’em- parèrent bientôt de toute l’autorité : c’eft la route qui mene de

l’ambition à la tyrannie.

;

Je ne prétends pas donner une hlftoire fuivie du Druidifme [i]: on la trouve répandue dans plufeurs Auteurs, mais ils ne font pas toujours d’accord.. Jules -Céfar , dans fes Commen- taires mêmes, ne les a pas toujours dépeints fous leur vrai point de vue; je rallemble feulement ici quelques traits les plus mar- qués, pour donner une idée du culte de nos ancêtres, 6c pour faire connoître qu’ils ont été les premiers de cette partie du monde qui (oient fortis de la ftupide barbarie, de croire que la. matière étoit un être intelligent.

O

[ 1 ] L’origine du nom Druide vient de Deru, , mot. Celte qui veuSî dire un chêne.

^ I

Selon quelques Auteurs, le Druidifme [i] a tiré Ton origine des Phocéens [i] , qui l’apporterent dans la Gaule avec le com- merce éc les caractères Grecs J lorfqu’ils s’établirent à Marfeille; mais les Gaulois conferverent toujours le même langage , que l’on prétend [3] avoir été l’ancien Grec qu’on parloit du temps de Cadmus.

On croit aufli que les Druides avoient pris l’idée de leur culte, de la connoillance qu’ils avoient eu de la religion de Moïfc par les Afiatiques ; la reiîemblance en eft cifeélivemenc frappante , comme nous le ferons voir.

PI ulîeurs hiftoriens rapportent au contraire que ce culte n’efl pas né dans la Gaule, qu’il a pris Ton origine dans le pays qu’on appelle aujourd’hui l’Angleterre. Ils dilent, pour prouver leur aOèrtion, que les initiés de cette fecte palîbient fouvenc dans cette Ifle, pour s’inftruire de la perfeélion de ce culte; mais cet allégué paroît une foible preuve, puifque nous fomr- mes convaincus par l’iiifloire que c’ell la Gaule qui a peuplé la Grande-Bretagne [4] : on trouve encore le langage Celtique dans les montagnes de la Province de Galles.

Mais fans entrer dans des difeuflions qui m’éloigneroient de mon fujet , je palTe à leur culte.

[] 1 ] Selon Dlodore de Sicile.

[ 2 ] Les Phocéens étolent une Colonie Athénienne établie fur la Mer' d’Ionie; des Marchands de ce pays fondèrent Marfeille au temps de Tar- quin l’ancien, la 45«* Olympiade.

[3] L’ancienne langue Celtique étolt, félon les apparences , l’ancieîîi idiome Grec qui fe parloit fur la Cote d’Ionie.

[4] Tacite dit que le culte des Druides a pafïé de Gaule en Anglci^- îerie..

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Les Druides îiuroicnt rendu un grand fervice à Inhumanité , s’ils étoienr reliés dans les bornes de leurs premières maximes , & les hommes auroient été plus heureux , ii ces Prêtres avoient été plus équitables de moins cnthoufiaftes ; mais l’ambition , la cupidité , une aveugle prévention pour leur miniftere, leur firent franchir, comme à tous les hommes, les bornes de la jullice de de la raiion : quand on a le pouvoir en main, on ne contraint

Etienne de Byfance.

Ammien

Marcellin.

Diodore de Sicile.

Commentaires de Céfar.

pas facilement fes defirs.

Lorfque les Druides le furent rendus nécelTaires , ils voulu- rent commander, de mêlèrent à leurs anciennes maximes les refibrts d’une politique cruelle de intérelTéc.

En alIujcttillantlesPeuplesqu’ils s’étoient propofés d’inftruirc, ils fe dégradèrent du relpeclable emploi d’annoncer la Divinité.

Ils exerçoient toutes les charges de la République ; leur nombre étoit immenfe, de ils étoient divifés en plulîeurs branches. Les Bardes étoient les Poètes qui chancoient les ex- ploits des grands hommes de des héros; les Eubades étoient des Philofophes contemplatifs , ils étoient Médecins de naturalilles ; les Saroiüdes enfeignoient la jeunclle de décidoient des affaires, de les Kacies étoient les Sacrificateurs de prédifoient l’avenir. Les Druides proprement dits , étoient les arbitres de toutes les affaires publiques de particulières; ainfi étant Poètes, Mufi- ciens. Médecins, Augures, Aflronomes, enfeignant lajeunefie^ de dirigeant les affaires de l’Etat , ils acquirent par ces différens emplois une grande autorité, de fc firent bientôt redouter.

Ils affifloient à tous les confeils généraux de la Nation , ils avoient le droit de punir de mort , de de rejeter de la partici- pation des myftcrcs ceux qui s’oppofoient à leurs avis, ce- lui qui étoit frappé d’anathême , étoit regardé comme un impie dont on fuyoit l’abord. Cet ordre de Prêtres régnoit donc fou-

^3

veraiiiement, piiirque les nations ôc les Rois mêmes exécutoient leur volonté , êc qu^on ne pouvoit rien ordonner fans eux ; ils avoient um chef defpotique à qui tout le corps répondoit : nous trouvons dans les commentaires de Céfar un Dividacus ^ Prince des Druides dans la République des Eduens , qui difpofoit des alFaircs de ce gouvernement.

Le corps des Druides étoit exempt des impôts des charges publiques : il n’alloit jamais à la guerre, mais leurs Poètes fer- voient de trompettes pour exciter les autres à la valeur dans les combats ; ils ne s’expofoient pas à moins que ce ne fût pour des guerres particulières oii l’on voulut attaquer leur droit , alors l’intérêt du corps en faifoit des héros.

Ils avoient foin de débiter dans leurs maximes que l’Etat ne pouvoit profpérer qu’à mefure que leur corps feroit riche ôc puhîant.

Ils élevoient cependant leurs difciples aux chofes les plus fublimes, ils donnoient des préceptes pour régler la pureté des mœurs , ils enfeignoient un être fouverain au dcQus des fens , qui gouvernoit le monde; ils l’adoroient fous le nom d’Efus , c’étoit le Dieu inconnu des Athéniens, le Jehova des Juifs, & le Dieu univerfel 6c fans nom des Samaritains ; ils n’avoient ni temples ni images qui le repréfentât, ils fe moquoient de l’idée Dom Martùi;. ridicule des hommes qui vouloient le dépeindre fous des attri- buts imaginaires. Quelle folie, difoient-ils, de renfermer l’im- menfité dans les bornes circonfcritcs d’un temple, 6c de la faire connoître fous des figures humaines , ou de forger enfin des Dieux du caprice des hommes! L’univers eft fon temple, nous ne pouvons repréfenter ce qu’on ne peut comprendre, 6c c’eft yn culte impie que de faire valoir la Divinité par des prefligeSo

Ces Pliilolophes n’avoient point de communication avec ceux.

Ceire, 11 V. I

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de la GreCe ni avec ceux des Romains , Sc leurs dogmes n’a- voient eu, jufqu’à un certain temps, rien de commun avec ce que ces peuples enfeignoient. Cicéron [i] leur reprôchoit de faire la guerre à tous les Dieux , dc d’attaquer toutes les religions.

Pydiagore, bien loin de leur avoir enfeigné rimmortalité de l’ame , l’avoit apprife chez eux ôc l’a voit accommodée à fes idées; il fe confirma encore dans cette doéfrine , par les voyages qu’il fit en Egypte.

Les Druides nafiignoient aucune récompenfe dans l’autre vie, ils fuivoient en cela les dogmes de la plupart des Juifs ; idées peu confolantes dans les maux, dont nous fommes accablés dans le . cours de notre vie. Ils avoient une grande vénération pour le chêne fl], parce qu’il avoit fervi de première nourriture à l’homme; c’étoit par la même analogie que l’on diftribuoit des couronnes de cet arbre [3] chez les Romains, à celui qui avoit fauvé la vie à un citoycm

Le gui que porte cet arbre étoit facré parmi eux; il préfer- voit, difoient-ils, ceux qui le portoient, de tout venin de tout maléficeg c’étoit un reraede univerfel. Lorfqu’on le pi^enoit en

[ I ] Cum ipjis Dits immortalibus bclla gejferunt, Cicero pro Font.

[ 1 ] Le chêne, clans l’Ecriture Sainte, étoit déjà un arbre révéré, il étoit défendu de le couper : ce fut au pied du chêne de Mambre qu’Abraham éleva un autel au vrai Dieu.

[3] Les Gaulois ne portoient jamais la hache fur les chênes ; lors du fiege de Marfeille, Céfar fut obligé de montrer l’exemple d’en abattre; ils crurent que la foudre l’écraferoit pour Ion impiété , il s’en moqua & U fut imité.

breuvage

<^5

breuvage, il rendoit les animaux féconds, ôc produifoic d’a- bondantes récoltes , quand on jetoit l’eau dans lequel il avoic trempé , fur les terres enfemencées ; on le coupoit deflus le chêne J le ifîxieme de la lune, au commencement de Mai, avec des cérémonies myftërieufes. On fe fervoit d’une ferpe d’or; le Prêtre, monté fur l’arbre, habillé d’une robe de lin toute blanche, faifoit tomber le gui avec refpeél: , fur une piece d’é- toffe de la même couleur : on vouloir défigner apparemment la pureté qu’il falloir apporter dans des fonétions 11 refpeélablcs ; emblème fouvent fautif, mais qui n’en tft pas le garant.

Je laiffè le détail de leurs cérémonies pour m’attacher aux par- ticularités les moins connues de leur culte.

Les Druides n’ont laide aucun mémoire fur leur religion ; ils n’écrivoient rien, par la crainte de donner au public quel- ques connoiffànces de leur culte , mais ils faifoient apprendre à leurs difciples leurs maximes, en vers 5c par cœur, pour qu’ils puffènt plus aifément les retenir ; ils paflbient quelquefois vingt années dans cette efpecc de noviciat.

J’ai avancé que la religion 6c les cérémonies Juives reffem- bloient à celle des Druides ; on en peut voir dans Celfe des traits 11 décidés, qu’il paroît qu’on n’en peut douter :,j’en raf- fcmble ici quelques-uns au hafard.

Les Sacrificateurs , chez les Juifs comme chez les Gaulois, portoient dans les fonctions de leurs myfteres la robe blanche. Les Juifs n’avoienc pas de punition plus fcnfible que d’être chaOes de leur Synagogue, les Gaulois d’être privés de la participation des mylteres de leurs Druides [i].

[ i] Dom Martin, Religion des Gaulois»

I

Le refpecl ne pouvolc être plus grand chez ces deux peuples pour les Miniftres des Autels ; les Sectaires des deux religions s’aflèmbl oient tous les ans, les uns à Chartres, les autres à Jérufalem.

Les Gaulois dévouoient leurs ennemis, le butin qu’ils faifoient fur euxj au Dieu qu’ils adoroient; les Juifs vouoienc les peuples entiers [i] avec tout leur bétail à l’anathême.

Quand les Gaulois eurent corrompu leur première doélrine,. ils firent un Dieu d’airain, &. les Juifs adorèrent un veau d’or : cent exemples frappans confirment ces relïèmblances ; ainfi. les Druides, comme les Juifs, prétendoient que tout ce qui étoit voué à Dieu ne pouvoit fe racheter.. Loi dure, qui marque trop- riiumcLir auflere de fon légiflateur ! Il ne paroît pas naturel qu’un Dieu de paix [2] confervateur, ordonne des facrifices- qui font horreur à la nature : une loi plus douce ôc plus fage nous éclaire aujourd’hui*

C’eft de ces barbares principes, que font fortis les facri- fîces fanglans qui ont inondé le monde. Nous aceufons encore de férocité les nations qui les ont pratiqués, & même les Grecs & les Romains n’ont pas été exempts de ce reproche : cependant on prétend que ce culte cruel a pris fon origine de l’ordre qu’ Abraham reçut de Dieu de facrifier Ion fils; oiii

[ I ] Dieu ordonna aux Ifraéliies , lorfqu’ils firent la conquête des Moa- hltes & des Madianites , d’égorger les mâles & toutes les femelles qui avoient connu les hommes, de peur que ces adorateurs de Belphegor ne répandiffent leur culte dans le camp d’ifraël ; Dieu avoit cependant or- donné la multiplication : Crefeiu & multiplicamini.

[2] Saint - Ambroife paroît approuver ces facrifices fanglans , lorfqu’il (dit ; Non pojfum aceufarè virum^ cul nuijfi fuit impkn. y-otum..

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crut en conféquence que ces facrifices ecoient agréables à l’Etre éternel , puifqu’il les avoir ordonnés ; on s’imagina qu’ils pou- voient éloigner les malheurs de la patrie, en offrant à Dieu ce qu’on avoir de plus cher : c’cfl par le même principe que Po- lycrate jeta la bague qu’il aimoit beaucoup, pour prévenir les malheurs dont il étoit menacé; mais les Dieux qui vouloicnt le perdre, refuferent fon préfent. On voit cependant qu’ Abraham a été un homme non-feulement célébré par Moïfe , mais même refpcété dans la plus haute antiquité. Toutes les nations l’ont regardé comme un homme doué d’un génie extraordinaire comme un grand légiflateur. On lui a rendu des hommages fous différens noms; cd\ Brama chez les Indous, le Zoroaflrc des Perfes , 6c le Saturne des Grecs. Porphyre nous apprend qu’il portoit aulîî le nom d’Kraël : il nous dit qu’il para fou fils de fes plus beaux habits, pour l’offrir en facrifice 6c détourner les malheurs de fes Etats.

Les Juifs ont fait d’Abraham le pere des Croyans 6c de leurs Patriarches : les Turcs le rcfpeélent, 6c croient qu’il a été le premier qui ait donné l’exemple de l’adoration d’un Etre fuprême.

Il ne feroit pas difficile de fuivre la marche de l’efprit hu- main , 6c de montrer comment un culte changeoit d’objet fé- lon les différentes circonftances 6c les paffions qui agitoient les hommes [i]. Le facrifice d’Ifaac, celui de Jephté, qui immola fa fille par un vœu indiferet, pour le falut de fa nation ; celui de Samuel qui fit immoler Agag ; le facrifice que Mœfa , Roi des Moabites, fit de fon fils, après avoir été vaincu par Jofiphar,

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[ 1 ] Tout ce qui étoit voué à Dieu de voit mourir.

^8

font encore une preuve des facrifices fangîans pour de'^tourncr la colere de Dieu ; on voit auffi Iphigénie chez les Grecs : tant d’autres exemples nous font connoîcre que les hommes fe co- pient fans y penfer ; il n’eft donc pas furprenant que les Druides qui avoient d’ailleurs dans leur morale des principes fi élevés, en ait admis dans leur culte d’aulïï inhumains; ils étoient autorifés par des exemples que l’on croyoit ordonnés par Dieu : ces principes font horreur à la nature,, ôc c’eft avoir une faufie idée de la Divinité, que de croire que les facrifices humains puiirent lui être agréables [ i ]. Ils ont fouvent fervi chez les Druides de prétexte à des vengeances particulières, ils vouloient en impofer au Peuple; 6c fous l’ombre d’anathême, on a fouvent fait périr des innocens pour venger des cou- pables.

Nous avons déjà fait voir la reiïemblance du culte des Juifs 6c de hurs facrifices, avec celui des Druides; mais ceux-ci croyant apparemment montrer plus de zcle pour une Divinité qu’ils connoiiroient fi mal, avoient encore de grands fimulacres de géans conftruits d’ofier , qu’ils remplilToient des miférables qu’ils avoient dévoués à la mort. Ils entouroient ces monf trucLifcs figures de paille ou de foin , ou d’autres matières com- buftibles qu’ils allumoient. Ils entendoient de fang froid les cris de ces victimes expirantes , 6c ces cruels miniftres

[ I ] C’étolt une politique chez les Druides de rendre la Divinité terri- ble, par des facrifices cruels ôz barbares qu’ils falfolent fous les yeux du Public; par cette manœuvre , ils en rendolent les miniftres plus craints & plus refpeétés : tout cede aux volontés des hommes qui ont le glaive à la main , pour faire valoir les droits d’un£trefouverain qu’ils font parler à, leur gré,.

joignoient aux tourbillons d’épaillè fumée , des chants impies qu’ils adreffoient aux Dieux qu’ils croyoientfe rendre favorables par l’excès de leurs cruautés [i], mais qu’ils vouloient plutôt rendre complices de leurs fureurs.

Que de réflexions naiflent de l’extravagance de tous ces cultes- ridicules, 5c combien de fois n’a-t-on pas vu renouveller ces erreurs dans différens fanatifmes ! Ce que l’on croit des vertus, ne font fouvent que des délires que notre imagination enfante, que la poftérité rejette, pour en inventer encore de plus monftrueux.

Outre les Prêtres Druides, il y [i] avoit encore des femmes initiées dans leurs myftcres , qui partageoient leurs fonéfions; elles demeuroient aufli au milieu des forêts, 5c dans des grottes où on alloit les confulter lut les événemens futurs : il paroît que c’eft delà qu’on a pris l’idée de la féerie, dont nous voyons des traces dans notre nation ; on fait combien nos anciens roman- ciers aimoient à débiter de fabuleufes merveilles. L’homme a eu de tout temps des idées fingulieres fur la divination ; on a toujours voulu favoir l’avenir, voler fon fecret à la divinité, ôc prévoir d’avance ce qu’on feroit fâché qui nous arrivât ; un accident imprévu , qui n’a aucun rapport avec ce qu’on veut

(1) Les Druides enfeignoient qu’il falloir facrifier un homme pour ra- cheter la vie d’un autre. Les Prêtres de toutes ces faufles religions , ont toujours été fourbes , intéreffés & cruels dans leur vengeance lorsqu’on vouloir dévoiler leur rayflere , ôc faifoient parler leurs Dieux à leur volonté.

(2) Pompon'ms Mda dit qu’elles avoient le don d’exciter des tempêtes. ^ de prendre la forme de l’animal qu’elles vouloient , & de guérir les maux incurables ;.on a perdu aujourd’hui cette recette utile.

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favoîr, peut-il influer fur l’avenir? Le faux fage cherche dans h Nature à juftifier Tes erreurs, le vrai philolophe ne la con- temple que pour éclairer fa raifon Sc connoître fes devoirs.

II y avoit de crois fortes de Druideifes : celles qui étoient obligées de garder la continence, comme les Veftales; les autres ne pou- voient quitter leurs fonéfions qu’une fois l’année, pour aller trouver leurs maris, ÔC les dernieres vi volent en ménage, où elles ëlevoient leurs enfans fous les yeux de leurs peres. On les divi- foit encore en Pretrefles Miniflircs : c’étoit lur-tout à ces der- nieres qu’on s’adrdfoit pour connoître l’avenir. On confulîoit de routes parts leurs oracles; les Druides en compofoient auflî à finfpection du mouvement du diaphragme des viédimes quÙls immoloient, en enfonçant leurs couteaux facrés entre les deux épaules qu’ils féparoient pour en tirer l’augure.

On ajoLitoit aulli foi aux prédiclions de ces femmes, comme a celles des Dieux mêmes. Vopilcus nous raconte un événement arrivé à l’occafion de ces prédictions: il dit que Dioclétien, dans le temps qu’il n’étoit pas encore dans les emplois de la Répu- blique, calculoit tous les jours fa dépenfe, oC qu’une Druideflè lui reprocha fon avarice. Dioclétien lui répondit qu’il feroit moins économe lorlqu’il feroit Empereur. Eh bien ! lui dit la Druidefle, vous le ferez lorfque vous aurez tué le fanglier. Dioclétien frappé de cet augure, alloit fouvent à la chafle, èc tuoit des finglicrs , fans voir la prédiétion s’accomplir ; mais elle n^’eut fon eflet [i] qu’après la mort d’Aper qu’il tua.

(i) Les Oracles font toujours équivoques ; celui-ci rouloit ii. n

(TJrrius Jper, qui en latin veut dire fanglier ^ qui fut tué par j. pour venger la mort de Numérkn o^nAper avoit tué*

Les Druidefïès n’étoient prefque pas vêtues, elles n’avoient que des efpeces de tuniques blanches qu’elles attachoient avec une agrafl-e lur une épaule, 6c qu’elles lioient avec une large ceinture d’airain autour de leur corps; elles ne portoient pas de chaulTures dans l’exercice de leur miniftere. Strabon nous les repréfente chez lesCimbres 6c chez les Ambrons, fuivant les armées, un coutelas à la main, entraînant les Captifs près d’un grand vailîèau d’airain ; alors elles leur enfonçoient un couteau dans la gorge, jugeant par la maniéré dont leur fang couloit, quel feroit le deftin de leur nation.

Tel fut à peu près l’état de ces Prêtres jurqu’à la conquête de la Gaule par Céfar.

Il s^’étoit déjà glilTé avant ce temps dans la religion des Gaulois quelques Dieux étrangers. Mercure, fous le nom de Theut, y étoit révéré; Pluton 6c Mars avoient encore la pré- férence; mais les Druides n’avoient pas admis ce mélange dans leur culte.

Après que les Romains fe furent établis dans les Gaules, Céfar défendit aux Druides leurs afldeux facrifices. Au^ufte voulut les abolir, quoiqu’il eftimat ces Prêtres [i] , parce qu’ils lui avoient prédit l’Empire; mais malgré les ordres de cet Em- pereur, ils exercèrent toujours en lecret leur myftere. Tibereles chalTa à la fin, quoique avec beaucoup de difficulté; il fît des édits qui les condamnoient aux mêmes peines qu’ils faifoient fouffrir à leur viclimc.

Néron, fie brûler leurs forêts 6c leurs habitations dans la bafîe-

(i) 11 leur permit de fe fervir dans la Ville de Rome de chaires cotnm®: les Dinales Flamines,.

Pline J Hift. Nat*

7» ^

Bretagne, où ils s’étoîent retirés; ils s’accoutumèrent enfin peu à peu aux Dieux des Romains, mais ils voulurent toujours refter dans le rang dont ils connoilToient trop les avantages pour en abandonner les fonctions. Leur haine contre les Romains fut toujours implacable pour avoir détruit leur culte, qui fubfifta encore fourdement pendant plulieurs liecles fur la divination (i), par fenvie que les hommes ont toujours eu de connoître l’avenir , 6c par l’avantage que cette fccte trouvolc à tromper par Tes preitiges, ceux qui vouloient y ajouter foi : pour réparer les breches que la diminution de leur crédit avoir faite à leur fortune , 6< pour foutenir leurs enfans dans un rang diflingué, ils attachèrent depuis le facerdoce à leur famille.

(i) Les Druides, dans la ferveur même de leur religion , avoient été tolérans ; ils s’étoient foiblement oppofés aux nou- veaux Dieux étrangers que le commerce avoir apportés dans la Gaule, quoique très-zélés pour leur culte : la plupart menoienc une vie retirée, 6c paroiiïbient rarement en public, ils étoienc aufteres 6c contemplatifs, ils étudioient la nature pour en péné- trer les myfteres 6c en reconnoîcre l’Auteur ; tout ce qui ne regardoic pas les avantages particuliers de leur corps , étoic gouverné avec équité, ils aimoient leur patrie, comme on eft attaché à un bien que l’on poflède, ils cafeignoienc la juftice 6c l’amour du bien public.

(i) Les Druides fubfîdoient encore dans le fixieme liecle fous les Rois François , on en trouve même des traces fous Charlemagne.

(z) Procopi nous dit que, malgré le Chriftianifme établi chez les Fran* cois, ils pratiquoient une partie des fuperftitions des Gaulois, & qu’ils égorgeoient des viéhmes humaines pour connoître l’avenir, dont l’avide curiofité a encore été de nos jours la fource de raille çrinjes.

Ils

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Ils auroieiit été de pair avec les plus grands Philofophcs par

leurs maximes nobles, fi l’ambition 1 interet ne les avoienc

pas trop gouvernés, 6c qu’ils cufient été moins cruels dans leurs

fiacrifices; ils avoient établi l’immortalité de l’ame comme un

motif qui devoit porter les hommes à la vertu &: à la valeur; ils Commentaires i I . 1 1 I A 1 1 de Céfar.

brûloient leurs morts 6c jetoient dans le bûcher tous les meu- bles qui pouvoient fervir pour l’autre vie ; ils prêtoient de Valete Ma- l’argent pour être rendu dans l’autre monde.

Ils connoifibient les vertus de plufieurs plantes dont ils corn- pofoient d^excellens remedes avec un grand myftere, pour que la connoifiance iPen fût pas répandue, 6c fe rendre néceflaires Pline; par le fecret 6c entretenir leur crédit ; on devoit tirer de terre certaines plantes Tans les regarder , 6c en arracher d’autres en fuyant. De tout temps on a abufé de la crédulité des peuples pour leur en impofer par des preftiges ; l’ambition 6c l'avaricc ont toujours été la fource de la fourberie 6c des crimes.

[i] Il y avoit une fuperftition finguliere chez les Druides ; ils prétendoient que deux ferpens élevés l’un contre l’autre formoient de leur écume un œuf qu’il falloit furprendre dans certain temps de l’année ; ils croyoient par ce preftige fixer les faveurs de la fortune, 6c gagner du crédit chez les Rois. C’étoic pour eux une efpece de pierre philofophale à laquelle la pré- vention attachoit la confiance; leurs difeours influoient beau-» coup fur le débit de pareilles marchandifes dont ils tiroient des fommes confidérables , 6c laifibient au hafard l’événement heu- reux dont ils s’attribuoient tout l’honneur.

(i) F'ojei Dom Martin, fur le monument Celtique trouvé à la Cathé-' drale de Paris.

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Telle a été cette Secte qui a gouverné long-temps les Gaules t elle fut fage 5c retirée dans fa première inftitution , 5c gagna la confiance publique par Tes fervlces ; mais après avoir goûté le plaifir de fe faire aimer, les Druides portèrent leurs vues juf- qu’à la foLiveraine puifïance : ils y arrivèrent par la finefîe , ôC s’y foutinrent par la fourberie. Ils avoient acquis de grandes richefTes; mais comme tout fe découvre, tout pafîè , ils tom- bèrent avec les peuples qu^ils s’étoient aflujettis : ils donnèrent bien de la peine aux Romains pour achever la conquête de la Gaule; ils entretenoient des féditions , ils excitoient les révoltes par l’envie qu’ils avoient de fe maintenir dans une domination, qu’ils avoient ufurpée. Ils fc répandirent après dans tout le monde,, oii ils conferverent leurs maximes 5c les débitoient en fecret; oa en voyoit encore des traces fous la fécondé race de nos Rois.

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DU DIEU CRÊPITUS.

N®. 3 de la première Planche,

J-jA figure que Pon voit ici efi: celle du Dieu Crépicus; elle paroît d’une grande antiquité 6c d\in très-mauvais deffin : on donnera quelque remarque fur Ton culte ^ qui fut apporté d’Egypte dans la Gaule. Il paroît auiîi qu’il avoit eu quelque établiilc» ment à Dijon, puifqu’on a trouvé la repréfentation de ce Dieu près de cette Ville, dans des vignes à l’ouefl:, au dellbus du village de Talant [i], parmi un tas de pierres qui étoient peut- être les ruines de quelques édifices d’un fcclateur de ce Dieu ridicule. Il y a diverfes repréfcntations de ces figures : celle que je donne ici porte une efpece de toque ; il paroît qu’il a toute l’exprelTion d’une violente douleur de colique, il appuie forte- ment fes mains contre fon ventre.

On voit auffi que fa coëfFure eft percée d’une efpece de béliere qui fervoit à palier un ruban pour lailTer tomber le Dieu fur le ventre, lorfqu’on vouloir être foulagé des douleurs pour lefquelles il étoit invoqué.

(i) Talant eft un allez gros Village fitué près de Dijon, fur une mon- tagne où étoit un château des Ducs de la première race; il jouifloit du droit des Villes municipales : un Auteur a prétendu que les Druideffes y rendoient leurs oracles ; que c’eft delà qu’on a cru que les Fées y étoient établies , & que c’eft fur cet établilTernent que l’on a depuis bâti la ParoilTe dédiée à la Vierge,

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Remarques sur le Dieu Crépitus,

Les hommes onc prefque toujours donné des marques de folie ôc d’extravagance dans les dilFérens cultes des religions qu’ils ont embralTées : la prévention ou l’intérêt les aveuglent toujours , ôc de tout temps la raifon fut facrifiéc à refpérance à Tamour propre.

Les d’efîrs ôc les befoins ont inventé les Dieux les plus ridi- cules, ôc l’ufage les a autorifés. On voit dès le commencement du monde les hommes frappés au même coin : chez les Egyptiens, la crainte ou la reconnoidance ont déifié les bêtes , ôc l’utilité de quelques plantes ont fait naître les Dieux dans leurs jardins. Les Romains ôc les Grecs éleverent depuis des autels aux paffions; la fureur, la vengeance ôc l’amour ont vu les hommes tremblans, l’encenfoir à la main parfumer leurs temples , pour implorer des fecoLirs qu’ils ne pouvoient pas leur donner ; chaque douleur , chaque infirmité avoir fon Dieu tutélaire, on en faifoit pour les objets les plus bizarres; chacun invoquoitees divinités fourdes ôc inconnues , félon fes pafTions ou fes befoins.

Le nombre que l’on en fit, mit bientôt les dévots adorateurs dans la néceffité d’avoir chez eux des endroits particuliers pour exercer leur culte; il y avoir des temples pour les grands Dieux, ôc des autels dans les maifons pour les Lares ôc pour les Pénates : c’étoientles protecteurs particuliers de ceux qui leshabitoient, les révérences J l’huile ôc l’encens ne leur manquoient jamais; c’é- toient aufîi leurs anges tutélaires ôc les génies confervateurs. On rendoit dans les temples des hommages publics aux grands Dieux J ôc chaque famille encenfoit particuliérement les Tiens

peut-être fans leurs befoins les hommes n’auroient-ils pas eu de divinité : l’extravagance alla même fi loin chez les Romains, qu’ils firent des facrifices aux Dieux étrangers ennemis , pour tâcher de les corrompre 6c de les mettre dans leur parti. Lorfi- qu’on attaquoit une Ville puiflante 6c difficile à réduire , on invitoit Tes Dieux proteéleurs de venir à Rome, 6c d’abandonner un peuple qui n’étoit pas digne de les pofieder ; on leur promet- toit des temples , des Prêtres , un culte plus refpeélable , de Pen- cens, des viélimes plus abondantes, s’ils vouloient cefler d’ac- corder leur protection à l’ennemi que l’on attaquoit : enfin , débaucher un Dieu , étoit une victoire fignalée qu’on rem- portoit fur la Divinité, Quelle idée tant de grands hommes pouvoient-ils avoir de l’objet de leur hommage!

Il y avoit encore, outre ces Dieux, des Divinités pour chaque membre, 6c d’autres topiques qu’on appliquoit danslacrife des douleurs , fur les parties affligées , 6c dont on invoquoit le fe- COLirs : il y en avoit pour le plaifir 6c pour le bonheur.

Outre tous ces cultes, on avoit encore apporté d’Egypte à Rome, celui d’Ifis 6c celui du Dieu Crépitus : ce dernier s’étoit même établi chez les Gaulois , qui croyoient tirer leur origine des Egyptiens. Saint-Clément (i) nous dit que ces peuples dé- cernoient de grand honneurs à ces vents renfermés, quicaufenc de fi grands ravages dans l’économie animale. Minutius Félix (z) nous apprend que Crépitus ventris étoit un Dieu très-refpeélé chez les Egyptiens , 6c nous dit auffi que Sérapis n’avoit pas plus d’autels que cette Divinité ; on lui décernoit des vœux.

(l) Cnpïtus , ventris pro numinibus habendos ejfe docuire. S. Clément Rom» (z) Minutius Félix dit : Ægyptii non Serapidem, magis quàm Crepltuss pudenda corporis emljos , contremifeunî» .

7»

comme à l’auteur de la fanté , que ce Dieu apportoit par fès faillies hors du corps (i) : il étoit invoqué commerauteur du foii- lagcmcnt de ces cruelles douleurs, que l’on appelle coliques venteufes; on Tattachoit au col avec des rubans, Sc afin qu’il fut d’un ufigc plus facile aux dévots qui imploroient fon afiif- tancc, on le laiObit tomber fur le ventre.

Il y avoir des fêtes des danfes particulières que l’on faifoic à fon honneur; 5c lorfque par des fauts redoublés la préfencc du Dieu fe manifclfoit, on la célébroit parle rire, c’étoit l’hom- mage de la reconnoiiïànce : on l’accompagnoit de chants parti- culiers dans lefqucls on imitoit les accens de fa voix.

Son image n’étoit ni agréable ni majeftueufe, mais elle ré- pondoit à fon attitude naturelle & aux lalutaires effets qu’on en attendoit. La figure ci-jointe a été trouvée, comme nous l’avons déjà dit ci-devant, dans une vigne près du village de Talant, où un dévot de ce Dieu l’avoit peut-être perdue dans les fonctions de fon culte : ces monumens font rares, mais intéreflans pour faire connoître les écarts de l’cfprit humain (2,).

M. de Caylus nous a donné, dans fes antiquités Egyptiennes^ trois Dieux de cette efpece ; la première , qu’il dit être un Bacchus Egyptien , df à peu près de la même figure que celui- ci , mais il porte fur la tête .une efpece de couronne de plume fort élevée , il n’a pas la main fur le ventre , ce qui marque l’at-

(i) Saint Céfaire rapporte dans fes dialogues que ce n’eft pas fans folie que les Egyptiens faifolent un Dieu de Crépitus ; Flatus ventris non Jîn9 furorc quondam inur Dcos retuUrunt.

(i) Ménage dit que le Dieu Pet étoit adoré chez les Pelufiens comme l’auteur des maladies, & imploré comme celui du foulagement de la collquct S. Jerome dit : Tactant crepitus ventris injtati^ qua Pdujîana rdi^io e[l»

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titude d’une perfbnne qui cH: tourmentée des violentes douleurs de la colique. Il en donne un autre fous le nom àc S tercoratus ^ fon attitude accroupie le montre; mais celui que l’on donne ici paroît avoir encore plus d’exprelîion 6c défigne mieux l’état violent d’un homme qui fouffre : cette figure n’eft pas d’un (lylc élégant, 6c n’efl: pas, il efi: vrai , l’emblème de la fpiritualité n£ de la délicateffe; mais tous les agrémens difparoiflent bien vite au milieu des tourmens.

Les hommages que l’on rendoit à ces Dieux imaginaires, font voir que nos oiFrandes font toujours intéreifées, 6c que le premier mobile de nos cœurs elt notre avantage particulier.

Toutes les Villes d’Egypte avoient chacune des Dieux aufii bizarres, 6c des miniftres fourbes 6c intérelTés : cependant ils cachoient fouvent fous ces emblèmes ridicules un fens moral , mais ils mêloient à leurs cérémonies des fu perditions , pour faire croire au peuple qu’ils parloient à leurs Dieux 6c dlfpo- foient de leur pouvoir; c’étoit en lui en impofant, qu’ils confervoient la vénération qu’ils en exigeoient , 6c qu’ils augmentèrent encore leur fortune : ils cachoient fous des myfteres leurs fecrets, de crainte d’être pénétrés ; c’eft ainfi que fouvent on déguife l’iniquité fous les apparences de la vertu , qu’on devient tyran en afFeétant la proteétion à ceux dont on prétend difpoler. On voit chez les Prêtres Egyptiens les initiations dans les demeures fouterreines, oii ces fourbes cachoient les prétendus fecrets de Gérés ou d’Ifis: on y voit ces nuits obicures, ces tonnerres 6c ces éclairs faéticcs, dont on épouvantoit ceux qui vouloient être initiés; enfin , un jour bril- lant fuccédoit à tous ces faux éclats , qui ramenoit le calme 6c l’efpérance dans le cœur du profélyte , afFoibli par les jeûnes , fatigué par les épreuves, ,6c étonné par les preftiges : ce n’étoiait q^Lie.'

8o

les jeux d*une fociété de Prêtres ambitieux, qui vouloient s’af- furer de la confiance que l’on devoit prendre à ceux qu’ils ad- mettoient à leurs myfteres, &C pour connoitre s’ils avoient allez de fermeté pour foutenir le fecret de leur impofture, donc les fermens les plus alFreux étoient encore les garans.

C’eft ainfi que les erreurs fe font perpétuées , qu’elles ont établi les religions les plus étranges; c’eft encore de cette fource que fortirent chez les Grecs ÔC chez les Romains tant de cultes nouveaux dont l’illufion , toujours environnée de ténèbres , inonda le refte du monde , que les defirs , l’intérêt 6c les pré- jugés accrurent encore; c’eft ainfi qu’à la honte de l’humanité on a toujours vu fuccéder ce qu’il y avoir de plus bizarre à ce qui étoit de plus ridicule.

PLANCHE II.

No. I",

Les cérémonies du mariage ont été en ufage chez tous les peuples connus , mais elles ont été pratiquées différemment : elles avoient d’abord été allez fimples chez les Romains, elles ne confifioient alors que dans le confentement des parties de quelques témoins qui fervoient de fureté à cet engagement ; mais elles ont changé plufieurs fois. Celle qui eft ici repré- fentée, nous fait voir deux époux couverts de leurs toges, qui étoient l’habit de cérémonie ( à peu de chofe près ) commun aux deux lexes. Ces époux fe donnent ici la main: le mari pa- roit, les yeux élevés, prendre le Ciel à témoin de Tes engage- mens; la femme paroit plus attentive à une cérémonie qui la touche davantage.

On fait que chez les Romains il y avoit plufieurs efpcces de

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mariages &: des cérémonies difTércntes : le premier éroit fîmple fe iaifoit feulement avec le confencement des parties ^ ôc la feule formalité de trois témoins; il y en avoir encore un autre que l’on nommoit confarcation ^ qui fc faifoit en préfence de dix perfonnes du grand Pontite, qui orFroic en facrifîce aux Dieux protecteurs de l’hyménée , des gateaux faits de froment 5c de quelques autres chofes que l’on pêtriiroit enfemble avec du miel, en prononçant des paroles pour le bonheur des époux; mais la cérémonie la plus pratiquée étoit celle oii l’on commen- çoit par prendre les augures, puis on faifoit des (acrifices pour la félicité du mariage, on en faifoit fur-tout à Penor, qui pié- jfidoit aux noces ; on mettoit fur la tête de f épouféc une cou- ronne de verveine que l’on couvroit de ion voile, puis on l’ar- rachoit des bras de fa mere avec violence ; c’étoit le iymbole de la réfiftance qu’elle dévoie faire pour garder fa virginité : on la menoit après à la maifon de fon mari, dont la porte étoit ornée de feftons;il ne lui étoit pas permis de dire fon nom, ( mais on difoit c’eft Caïa [i]. ) Le feuil de la porte étoit frotté de graille de loup , pour empêcher les mauvais Eiprits d’entrer : il étoit elTentieP de fauter par deifus ians le toucher ; après quoi on faifoit un feftin, où chacun répétoit, dans des chantons à l’honneur de Thyménée, le nom de Thalaliius [x].

(i) Caïa-Cæcîlia étoit femme de Tarquin l’ancien; elle fut une excellente mere de famille , qui paffoit fa vie à filer .• les cartes alors n’éioient pas encore inventées.

(i) Thalafilus étoit de ces maris rares & heureux , qui avoù toujours parfaitement bien vécu avec fa femme : on prétendoit que ce nom étoit de bon augure dans les mariages, on le répétoit fouvenî; mais il y a long-, temps que l’on en a perdu l’uiage.

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Saint Augiiftin [ i] nous nomme toiislcs Dieux qui écoienc priés aux noces dans cette efpece de mariage : on invoqiioit , dit-il , la Déejfe Vierge^ lorfqu’on déshabilloit l’époufe, le Pere Su- bigue 5 lorfqu’oQ la mettoit au lit. Dame Pertundc y afin qu'celle ne fût pas farouche à fon mari, oC Vénus ôc Priape pour achever la fête. Priape y étoit admis, ajoute Saint Auguftin , par une coutume très-pieufe des Dames Romaines; on faifoic aiïeoir l’époufée fur cet infâme Dieu, pour empêcher les charmes 6c les fortileges, 6c mettre hépoux à couvert des forts que l’on auroit pu jeter fur lui. On faifoit encore brûler pendant la nuit les flam- beaux de l’hyménée , qui étoient faits avec le bois de pin , arbre réfineux ôc toujours verd, fymbole des feux toujours nouveaux : c’étoic par ces longues cérémonies que l’on formoit des nœuds , qu’une petite cédule de divorce rompoitdans le moment.

Il y avoit encore à Rome une autre elpece de mariage, appelié contubernium y qui fe pratiquoit entre les efclaves, mais qui n’avoit pas la fancHon des autres unions.

Il paroît que la cérémonie qui eft repréfentée dans cette planche, eft de l’efpece de celles qui fe faifoient par achat, {Emptione.) Ici les mariés fe donnent la main, 6c le mari rient de l’autre une bourlc oii eft le prix de la dot dont ils étoient convenus : cet achat étoit pratiqué chez les Juifs; il paroît encore parmi nous quelques traces de cet ancien ufage, parla pièce d’or ou denier à Dieu que l’on donne à la femme lorfqu’on l’époufe [2].

[1] Dans fa Cité de Dieu, cbap. z, Ilv. 4I

[2] On peut croire encore que cette grande pierre a fervi de tombeau ©il l’on a voulu repréfenter la cérémonie du lien qui avoit uni les deux époux pendant leur vie, 6c faire eonnoître à la poftérité que leur attache»

^3

PLANCHE III.

N®. i«.

Le temps a pafTé fa faux fur nos plus beaux monumens ,

Pi* norance en a prefque moiironné les reftcs. Cette planche nous préfente le couronnement d’un autel ou d’un grand tombeau d'ordre Corinthien de la plus belle maniéré j orné de fculpture du meilleur goût : il ne peut avoir été fait que pour quelques gens de diftinction qui habitoient alors la Ville de Dijon; ou s’il a fervi d’autel , il étoit dans quelque temple lur lequel ou ne peut avoir aucune connoilîance , 6c donc les débris répan- dus de tous cotés ne peuvent donner aucune idée politive, mais feulement faire connoitre qu’ils font du temps des premiers Empereurs.

Ce monument étoit à quatre faces, dont il y en avoit deux avec des frontons ceintrés 6c ornés de cordons èc de feuilles d’acanthe, &c fur le plein du fronton il y avoit une grande rofe fcLilptée; les faces des côtés étoient ornées d’un autre fronton terminé en pointe 6c fculpté de même.

N«. i.

Le fécond numéro de cette planche eflla partie fupéricured’un pilaftre, terminé par le couronnement d’un groiippe de feuilles d’acanthe très-bien deiîinécs, qui lont auiîl les débris de quelques

ment avoit duré jiifqu’à la mort, & que leurs cendres , quoique froides, confervoient encore les feux dont ils avoient été animés pendant leur vie; cela peut fervir d’exemple pour les époux modernes,

* L ij

84

Palais; on Yoit encore à coté les reftes ( i ) d’infcriptions qui étoient fur quelque encablemenc donc on ne peut donner aucune idée.

PLANCHE IV.

m. l'^

C’eft ici l’épitaphe d’Euphronia , qui exifte encore près de Dijon , de qui a été tirée, à ce que l’on croit, d’Autun ; elle a été déjà donnée par plufieurs antiquaires. (2) Municr, dans fes recherches, MalFei , Muratori de d’autres, en ont aulîî parlé, mais tous ne l’ont point rapportée avec exaétitude; on la donne ici copiée d’après le marbre, fous les yeux 6c par une main fûre. Ce qui nous a engagé à la répéter, c’eft que l’on n’y avoit pas joint la figure que l’on verra dans cette planche; elle eft d’un beau def fîn, 6c vêtue de cette efpece de tunique, nommée V^eflisT alaris ^ parce qu’elle defeendoit jufqu’aux talons : elle eft attachée avec une ceinture, ce qui rendoit cet habillement plus décent.

Euphronia étoit chrétienne , comme on le voit par le mot percepit ^ qui efl la même chofe que percepn baptifmum ^ elle a été baptiféc.

Les premiers Chrétiens ne vouloient pas dévoiler le fecret de leur culte aux Païens; il fe fervoient de cette formule pour fe reconnoître entr’eux , 6c la mettoient fur leurs monumens

(1) Il eft à remarquer que les caraêleres qui font fur ces morceaux de pierres, étoient du plus beau rouge, & ont été tirés des fondations, fans que la couleur en ait été altérée par la longueur du temps qu’elles étoient teftées fous la terre.

(2) Munier, rech, d’Autun, p. 26. Maff# Gall. ant, 90. Murat, thef.

p. 1864, 1 =

8 5

publics; il falloit, pour être initiés dans leurs myftercs, quils Lfent des cautions qui étoient alors ce que nous appelions aujourd’hui des parrains, qui airuraü'ent la foi la difcretion des Néophytes , arin que leurs fecrets ne fuffent pas divulgues. On baptifoit alors, en plongeant trois fois dans l’eau les Cateciu- mencs; mais on a changé cette coutume depuis ,^lorfque Ion conféra le baptême aux enfans qui venoient de naître; ils n au- roient pu fupporrer, dans la foiblelTe de l’âge, ces immei^.ons fl réitéL, on trouva l’afperf.on fiiffilante : cependant Saint Cvrile ne la trouva pas aulTi bonne, u âge un a ecite. Souvent on ne baptifoit , dans les premiers temps , qii a la mort , mais cela parut entraîner de grands inconvenicns , car ous ombre que les péchés étoient entièrement remis parlaveitu an facrement, on s’abandonnoit fans remord a des ciimes, ave Îautant Nus de facilité, que l’on étoit fût que par cet ade tlivieuxtoiicferoit pardonné. On fait que Conftantin ne fut baprifé qu’â l’extrémité : ce Prince différa long-temps cette ceLome, pour mieux s’affûter de la vie éternelle ; il le con-

noiffnird’im rempéramenr emporté ^ ^‘“4 fitr^tout

fut longtemps chancelante; mais quelques vertus, cS. fui-to it

l’honneur d’avoir be.tucoiip contribue a 1 etablinement de a

religion chrétienne , l’ont rendu célébré ; l’Eglife meme lu. a de

mandes oblig.ations, auffi elle n’a point mis de bornes a_ f.a

rcconiioiffitnce ; il a fans doute effacé par fa pénitence, ce qu on,

peut lui reprocher d’irrégulier dans fa conduite (i).

f,l II fil mourir fou fils Crifpus, Prince de grande efpcrance; il eut la foibkffe de croire Faufie fa femme, qui aceufa ce ,ei.ne Prince d avoir armulTà fon honneur , dans le temps qu’elle voulo.t le fedmre. Con - tamin fut foible, jaloux 8t trop crédule; mais il remporta e gr

Z6

Les alîcmblées des Fideles fe faifoient alors dans des fourcr- reins que l’on appelloit cryptes : il y avoir parmi eux cinq dilférens ordres de Chrétiens , les Evêques , les prêtres , les Diacres &L les Servans, les initiés ou baptifés^ 6e les Catéchu- mènes. Ils n'avoient point entr’eux d’habillemens diftingués, mais le dernier rang n’étoit point admis dans leurs myfteresj c’étoient ceux dont on vouloir éprouver la foi la diferétion^ ils ne participoient point aux agapes qui fe faifoient le foir entre les initiés ; c’étoit aulîi dans ces cryptes que fe faifoient les conférences pour perpétuer la foi, ordonner la difeipline 6c maintenir l’ordre dans cette religion naiflànte ; c’eft fur ces adcmblécs fecrctes que les Païens publioient des chofes h étran.- ges fur le culte 6c fur les myfteres des Chrétiens.

No. 2.

On trouve ici un Prêtre des faux Dieux, dans un habit de cérémonie, qui tient une cailette où l’on voit des pains d’en- cens qu’il jetoit apparemment fur un autel qui a été rompu avec la partie inférieure de celui qui ofFroit le facrifîce : on voie à côté un jeune homme, on le nommolt Camille ejui fcrvoic à porter l’encens qu’on devoir olFrir aux Dieux , comme on nomme aujourd’hui Thuriféraires les jeunes gens qui portent l’en- cens, 6c s’exercent à l’encenfoir dans nos Eglifes; ces ligures doi- vent être avant le temps d’Aurélien : ôn a trouvé l’autel 6c le relie de la ligure en morceaux. Ces cérémonies fe pratiquoienc pour accomplir des vœux, ou avanc que d’entreprendre quelque affaire d’importance.

viftoires fur fes ennemis , & fit beaucoup de bien à l’Egllfe : il fut baptifé par Eufebe, Evêque Arien ; cependant l’Eglife de Conftantinople & quel- ques autres d’Occident l’ont reconnu pour Saint 6c en ont célébré la fête.

§7

PLANCHE y.

N®. ie>-.

L’isnoraiice ne nous a laifle aucun monument entier, on voit à regret des reftes d’inferiptions iî mutilées li rompues, qu’il efl: difficile de les rétablir; elles ne préfentent fou vent que des mots fur lefqucls on ne peutalïèoir aucun jugement folide : on les donne ici exa(£tement, mais en plus petit caraétere.

Celui-ci eft le vœu d’un autel ou d’un temple que Raniorix confacroit à fa femme ; ce nom de Raniorix cft Gaulois : je lailîc à des perfonnes plus habiles à donner une interprétation pour reftituer ce pallàge. Les caractères font des plus beaux liecles, 6c paroilîent être tout au moins du temps des Anto- nins : peut-être étoient-ils gravés fur le tympan de quelque édifice, dont la pierre avoit plus de fix pieds de long, comme on le voit par la partie tronquée qui nous refte; mais le temps nous voile encore des vérités plus nécefîaires.

N°. 2.

Ces caractères font de même goût 6c du même temps que les précédons , ce font les reftes d’un tombeau de la famille Sollia; elle étoit très-connue, il y en avoir à Langres, comme on le voit dans quelques monumens de cette Ville : ceux-ci en étoient, félon les apparences, une branche, qui vint s’établir à Dijon îorfque cette Ville devint confidérable ; ce font les reftes de l’infeription du tombeau, fur lequel on peut lire, ponendum curavit^ en fous -entendant monumentum^ mais on ignore fi ce font fes parens ou fes amis qui l’ont fait faire.

88

N°. 3.

On voit encore au bas de ceccc planche un relie de pilaflre cancléj avec un autre tout uni, qu’on a trouvé joignant la pierre du premier monument de cette planche; ce qui peut faire croire que c’eft un débris appartenant à l’infcription.

PLANCHE VI.

No. ler.

Tous les morceaux d’architecture que l^on rencontre dans CCS ruines, nous prouvent l’état de l’ancien Dijon; on voit ici les rcftes d’une belle corniche fculptée , dans le temps où les arts fleurilîbienc, avec les modillons de la partie de cette cor- niche d’ordre corinthien , qui fervoit d’entablement à quelque temple ou à quelque grand édifice ; mais on doit remarquer quhls n’ont pas été détruits parla vétuflé, on y voit encore les coups de marteaux qui ont fervi à les aligner avec d’autres pierres dans les fondations des murs de la Ville.

PLANCHE VIL

Il falloit que la piété envers les morts fût une des parties efïentielles du culte des habitans de Dijon , puifque dans les différentes démolitions des anciennes murailles conflruites par Aurélien, on rencontre toujours des débris de tombeaux, d’inE criptions fépulcrales, 6c des repréfentations de figures en bofle^

formées

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tormecs dans u. ^ blanche, avec les attri-

buts des arts, des métiers ou de la proreiiion ac ceux c|lu y rcpréfentés , tels qu’ils étoient pendant leur vie : on y voit des gens de tout état , des autels , des vœux , des facrifices dont il efc difficile de décrire les fujets ; les ufages de ce temps ne font pref- que pas connus, 6c la plupart des infcriptions font mutilées. Quoique Langres n’ait contribué en rien à la fondation de la Ville de Dijon, il efl: cependant naturel de croire que les habi- tans de la Capitale de cette République, ou les peuples des en- virons étant venus s’établir dans cette nouvelle demeure , y apportèrent avec eux leurs coutumes 5c leurs mœurs : nous en retrouverons quelques exemples dans la fuite, qui donneront plus de jour à cette vérité ; nous voyons peu de pareilles repréfentations avec des gobelets dans les autres fépultures-de la Gaule, à l’ex- ception de celles que l’on trouve dans la Ville de Metz, ce qui marque quelque confraternité d’alliance ou de commerce entre ces deux Villes. Aîartin Meurifîe , Evêque de Madaure 6c fuffragant de Metz , nous a donné quelques figures de cette ma- niéré dans rhiftoire des Evêques de cette Ville; elles font auffi rapportées dans l’antiquité expliquée du Pere Montfaucon , il n’en relie plus que quelques débris : M. Scliœpflin fe plaint amèrement dans fon Alfatia illuflrata , du peu de foin que l’on a pris de ces monumens, dont il regrette la perte, comme nous la regrettons aujourd’hui dans les débris de ce qui nous relie de ceux de Dijon.

No. i«.

Cette planche reprélente les relies du tombeau d’un Romain: il ell allez fimple ; les faillies des plinthes 6ë des filets qui le bordoient, ont été détruites pour mieux ajulter les pierres dans

M

les fondation. Ce monumene

a été confacré aux mânes de Flavia Novalla. Sc de S ex tamis : ce Sextanus avoic eu foin de le placer ou de le faire apparem- meiic conftruirc de fou vivant.

N°. 2.

Le numéro fécond n’eft que la portion du tombeau, ou on lit d’un côté Flavi Granici , comme dans Tautre on a écrit FLavi Omfalinx : ce font les noms de ceux qui avoient mis leurs cendres dans le même tombeau ; il étoit commun à cette fa- mille, dont le premier nom pouvoir marquer quelque alliance avec celle des Flaviens [i].

La première infeription eft pofée fur le champ de la pierre qui a été taillée 6c enfoncée d’environ un pied de profondeur; il eft furmonté d’un ceintre formé de deux pieds & quelques pouces d’ouvertures; on voit encore de grandes mortaifes qui fervoient à mettre des crampons, apparemment de bronze, comme c’étoit i’ufage dans ces temps, pour retenir ce tombeau, ou l’attacher à quelque édifice : nous en verrons encore quelques autres de même..

Mais ce qu’il y a de plus fingulier dans ce monument , c’efl que le creux de ces cara'fteres fe font trouvés peints du plus beau [z] rouge, lorfqu’ils ont été tirés de vingt pieds fous terre

[i] Les femmes ne portoient ordinairement que le nom de leurs fa- milles, jiifqu’à ce qu’elles fufîénî mariées , oii elles prenoient le nom de leurs maris.

[z] Ceux qui s’appliquent à la connoiffance des antiquités Etrufques,; en ont remarqué fouvent des caraéteres peints en rouge & en noir fur hs

5JI

où ils étolcnt depuis plus de quinze fiecles ; ils en font fortis avec toute la fraîcheur 5c l’éclat du plus beau cinabre ; on voit que ces deftructions ne peuvent venir d’un incendie, qui auroit altéré i’éclac des couleurs.

Sur les caraBeres D. M. que ton trouve avec les inferiptions fur les anciens monumens,

A fépulture a été regardée de tous les temps, 5c chez tous les peuples, comme des devoirs facrés : cette pratique confiante a été établie fur la croyance que tous ceux qui n’avoientpas été inhumés, rclloient des temps infinis fans pouvoir parvenir au féjour des bienheureux; par cet aéfe de piété, les vi vans croyoient donc rendre un grand fervice aux morts , en leur procurant promptement cette heureufe lituation ; ceux mêmes qui man- quoient à un devoir fi eflentiel, étoient notés d’infamie : les mêmes devoirs fubfiftent encore parmi nous ; mais nous en avons confervé l’ufage par des motifs plus refpeéfables.

On trouve fur les anciens tombeaux des invocations aux Dieux Mânes, que les Romains 5c les Grecs avoient coutume de joindre aux inferiptions fépuicrales, fans qu’il foit encore décidé quels étoient les Dieux qu’ils invoquoient par cette

urnes cinéraires de* cette nation ; mais comme les lettres n’y font point parées, ils font peints à plat , comme les orneroens & les delîins qu’on fait fur la porcelaine. Les Antiquitaires pourront exercer leur fagacitc fur çes ufages, qui ont entr’eux quelques rapports marqués.

M ij

9^

formule , Diis Manibiis. On a beaucoup varié dans rinterpréta- tion qu*on en a voulu donner dans la mythologie païenne : on croyoit que les hommes confervoient encore après leur mort les mêmes pallions qui les avoienc gouvernés pendant la vie ; ôc comme dans tous les fiecles l’ambition ôc Tintérêc ont été les premiers mobiles du cœur humain, on avoir imaginé un Heuve un batelier qui palîbit les âmes pour de l’argent, on croyoic par conféquent qu’il étoit néceffaire de payer pour entrer au féjoLir des bienheureux; ce qui a fait croire depuis à la pofté- ricé que c’étoit par de pieufes fondations qu’on arrivoit à la vie éternelle [ i ] , & qu’il falloir payer ceux qui nous procu- roient un 11 grand bien : l’efpérance la crainte font toujours libérales , fur-tout lorfquc l’on croit fatisfaire fes paffions fans danger.

On mettoit une piece d’or ou d’autre mon noie dans la bouche du mort, apparemment pour avoir une plus prompte expédi- tion : cet ufage s’eft maintenu pendant long-temps, ôc il en refte encore des traces dans le Chriftianilme.

Par cette exprclîîon, par cette formule d’ufage, a-t-on voulu faire entendre qu’il y avoir des Dieux protcéfeurs des âmes \ à qui on les recommandoit , &; qu’on imploroit pour leur être favorables , ou croyoit-on que les âmes elles-mêmes étoienc divinifées , comme nous voyons que les Romains l’ont penfé dans les apothéofes des Empereurs ?

Le véritable objet de cette formule ne paroît donc pas bien

[i"! Rien n’eft plus commun dans les Chartres de fondations que les expreffions, tantôt ad refrigerium anima mea , tantôt pro nmedio anima

93 ^

développé dans les differens fens oii il a été préfenté , mais ils forment toujours une preuve conftantc de la croyance qu’on a toujours eu de l’immortalité de Tame : les Sectateurs de la métempfycofe fe font fervis de la même invocation , quoique leur fyltême lur la vie future n’eût aucun rapport avec la béati- tude dont les autres prétendent jouir après leur mort dans les Champs Elylées.

L’inccititudc des dogmes du Paganifme, les vues bornées des Idolâtres lur l’étendue du pouvoir fuprême d’un feul Créateur, leur avoient fait imaginer des êtres mitoyens ^ qu’ils croyoient des fubilances légères ôc aériennes, des êtres intelligens , à qui la Divinité vouloit bien remettre le détail du gouvernement du monde; ils les croyoient des proteéleurs [i] qui veilloient plus particuliérement au bonheur des hommes, èc qui étoient plus à portée de les fecourir dans leurs befoins : il y en avoit pour tous les états; il y en avoit auffi pour la fanté, pour la maladie, pour lame ôc pour la mort, ÔC ces idées conffcamment reçues étoient devenues des loix dont la tranlgreffion étoit dangereufe, comme l’éprouva Socrate, ôc on voit fouvent parmi nous que l’habitude eft le principe des Ordonnances politiques.

Apulée nous dit au fujet des Mânes , que l’amc de l’homme détachée des liens du corps ôC délivrée de fes fonctions, devient une efpece de Démons ou Lémures , comme les appelloient les Romains : ces Lémures étoient de deux efpcces; les bienfailans,

[i] Les Péripatéticiens admettolent des formes lubftanfielles , des êtres mitoyens , qui produlfoient les differens arrangemens de la nature ; il paroît qu’Ariftote, en multipliant les caufes fécondés, voulut ôter à la caufe pre- mière fa gloire ôc fa puiffance.

94

que l’on appellolt Lares domeftiqucs, ce font eux qui entretc- noient la concorde dans la famille : les autres Lémures, étoieiît ces génies malfaifans , condamnés pour leurs crimes à errer fans trouver aucun repos ; ils donnoient de l’effroi aux bens ôc tourmentoient les médians. On nommoit auffi Larves ceux qui étoient craints , ôc Penates ceux qui étoient adorés dans les maifons; c’étoit comme chez nous des anges tutélaires , dont nous ne connoiffons pas particuliérement les fonctions, mais que nous regardons en général comme génies protecteurs ; il paroît que chez les Romains on invoquoit également tous ces Efprits, pour leur demander des fccours qu’ils n’étoient pas en état de rendre, tant par l’infuffifance de leur efpece que par l’oppofition de leurs caraéteres, qui fembloient contrarier les fins que l’on fe propofoit.

Il y avoir dans toutes les maifons des Laraires, qui étoient dans le goût de nos Oratoires , où on dépofoit une quantité de ces- petits Dieux fabriqués par l’imagination des hommes; on croyoit qu’ils influoient beaucoup fur le bonheur des morts 6c des vi- vans, on invoquoit les bons comme les mauvais : fou vent on adreffoit aufii fes vœux à des hommes divinifés par la faveur, qui n’avoient eu pendant la vie d’autre mérite que d’avoir caché les crimes les plus odieux fous l’écorce de la vertu.

Quelques-uns ayant réfléchi fur les inconvéniens d’un pareil fyftême , voulurent donner une idée plus jufte de ces invocations. Feftus nous dit que les Mânes étoient invoqués par les augures, chez le peuple Romain , comme les Efprits aériens ; qu’il y en avoir de fupérieurs ôc d’inférieurs qui préfidoient chez les morts Sc chez les vivans ; il paroît par ce pafîage qifon les croyoit des fuftances légères, exiftantes ôC répandues dans tout l’univers, fous la proteebion 5c aux foins defquels on recommandoitles âmes, foit avant foit après le décès.

95

D ’auti'es les ont regardés leulemenc comme des Dieux infernaux , qui préfidoient aux tombeaux de qui en avoient foin , des fubftances fpirituclles qui voltigeoient autour de leurs dernicres demeures ^ en attendant un nouveau gîte dans les Champs Elyfées , ou qu’elles fulîent placées dans un autre corps. La Mythologie païenne a toujours varié fur ces idées, faute d’un point d’appui folidc pour établir les dogmes ; d'un autre côté , les Romains , par leurs apothéofes , ont voulu nous faire croire que c’étoit aux âmes mêmes à qui on adref- foit des vœux, de que ces fubftances dégagées des liens du corps, étant devenues plus épurées, ayant acquis par confé- quent un degré de Ipiritualité plus parfait , avoient été enfin divinifées.

Mais on mettoit toujours furies tombeaux, fans en chercher la raifon , de par la feule habitude , Diis Manibus.

Cette formule n’étoit pas la même chez les Grecs , elle étoic plus fimple [i]. Ces peuples étoient plus fpirituels que les Ro- mains, dont les idées n^étoient pas fi nettes de bien plus com- pliquées; on mettoit feulement chez les Grecs le nom du mort, auquel on ajoutoit le nom de bon , de c’eft de ce nom exprimé par celui de Manus ^ que ces derniers ont pris les Dieux Mânes qu’ils invoquoient dans les tombeaux. Ils formoient au hafard, comrne les Romains , des fubftances , fans en connoître la

[i] On trouve cependant dans plufîeurs inferiptions Grecques ces mots : ©EOIS KATAX0ONIOI2 , exprimés fouvent par les figles 0. K, qui défignolent les Dieux Mânes des Romains ; mais cette formule n^a été obfervée par les Grecs, qu’après la conquête que les Romains en avoient faite , de qu’ils fe furent conformés aux ufages de leurs vain* queurs.

^6

natui-e, & l’igaorance {uivoic des preftiges enfantés par le menfonge, foiircc des erreurs qui de tout temps ont inondé le monde.

Cependant le refpecl pour les morts , & leur invocation a été dans tous les fiecles, ôc chez prefque tous les peuples ^ un culte confiant. Les Chinois ont toujours rendu un hommage particu- lier à leurs aïeux, nous en avons des preuves dans les difputes que ces cultes occalionncrcnt parmi nos Millionnaires. Le peu- ple le plus ancien du monde a toujours eu la plus grande véné- ration pour Tes ancêtres ; chaque particulier conferve encore au- jourd’hui leurs images dans fa maifon, 5c par des génuflexions redoublées leur rendent chaque jour des hommages, 6c leur olKcnt de l’encens pour chalTer les mauvais efprits qui pourroient leur nuire : nous voyons dans l’ancien Tcllament [ i] que l’ufage des cncenfoirs étoit déjà établi comme à la Chine , qu’il a été de tout temps un culte de refpcél; 6c comme Lamour propre ôc la vanité fe mêlent par - tout , nous avons par imitation confervé des flatues 6c des tableaux pour repréfenter ceux dont nous tenons notre origine , 6c nous en avons lailTé le culte 6c l'encens aux Chinois. Ce même culte fubfille encore chez quel- ques peuples de l’Amérique, qui penfent comme les Romains que les âmes font des fubllances lubtilcs 6c légères; ils les croient quelquefois vifibles, 6c qu’elles font les mêmes fonélions fpiri- tuelles , que lorfqu’ellcs étoient unies avec le corps. L’habitude

[i] L'Exode , le Lévitique Sc les autres Livres de l’ancien teftamenf," parlent fouvent de l’encens 6c de l’encenfoir ; rien n’eft plus commun dans ces écrits facrés que ces mots , adokn incenfum ; cet ufage a pris fon ori- gine de la fumée des facrifices qu’on olfroit à la Divinité.

prend

97

prend toujours la f*orce de la conviction ^ malgré les raifon-» nemens les plus folides.que l’on peut oppofer à des pratiques fl contraires à la raifon ; mais à travers ces incertitudes, on voit que les hommes toujours foibles, & connoifîant rinfLiffifance de leur nature , ont voulu s’appuyer de la protection de quel- ques Etres que l’imagination enfante , tandis que la raifon leur démontre une Intelligence fiiprême , qui n’a pas befoin d*Etre mitoyen pour mettre l’univers en action , puifque fa volonté feule eft l’arbitre éternel de la Nature.

PLANCHE VII I.

Nos. I & 2.

f

Il paroit par les reftes de ce monument , qu’ils ont fervi de bafe à quelques trophées élevés après quelque viCtoire rempor- tée fur les ennemis. La foudre que l’on remarque fur le bouclier, pourroit faire croire que c’eft quelqu’aCtion particulière dont la Légion foudroyante a voulu conferver la mémoire au retour de quelque campagne dans laquelle elle s’étoit diftinguée par fa valeur; mais on ne peut donner à ce fujet que des conjec- tures très - équivoques : on voit fouvent d’autres boucliers

fur lefqiiels il y a des foudres , qui repréfentent tout l’effet que doivent produire la valeur ôc l’aCtivité dont elles font le fymbole. Ici font toutes les marques des Légions Romaines ; l’Aigle perché fur un globe , pour marquer la puiffance ôc l’autorité que Rome s’étoit acquifes par fes victoires fur le refte du monde : Eon reconnoît aufîî l’habillement des Soldats , les épées , les épieux les autres armes deftinées à l’attaque ou à la défenfe.

N

5>S

Cette bafe a été rompue ^ 6c femble avoir fbutenu quelque colonne ou quelque monument remarqi^able ; on voit égale- ment le bon goût du temps où cet Edifice a été conftruit ôc la célébrité du lieu où il a été élevé.

PLANCHE IX.

No. !«.,

Les trois Figures qui paroifïènt dans ce bas relief, ont été' trouvées dans les démolitions d’une des tours bâties par Aurélien. elles fubfifient encore dans la maifon d’un Particulier de Dijon , dont l’aieul, homme habile dans ce genre de littérature, a laifle la defeription : il a prétendu que e’étoit la repréfentation du mariage d’un certain Sintrus ôc de Cafiiopé fa femme , dont on avoit trouvé le nom dans une infeription voifine de ce monu- ment ; il foutient aufli que l’enfant que l’on voit au bas , eft l’Hyménée avec un bâton d’Augure. Il y a cependant apparence que ces Figures repréfentent un objet bien oppofé à cette idée ^ je crois au contraire que c’eft un tombeau; on en peut juger par l’urne cinéraire que la femme porte à la main. On a déjà dit que ces repréfentations étoient communes dans la cité de Langres : cette urne, félon les apparentes, contenoit les cen- dres du mari dc de la femme; on croiroit, à leur fituation ,. qu’ils veulent partager le foin de porter chacun la moitié du poids, 6c qu’ils n’avoient pas voulu défunir, même après leur mort, ce que l’Amour avoit uni pendant la vie. On voit que,, chez nos ancêtres, l’amour conjugal étoit porté même au-delà du tombeau ; cette portion d’héritage a été confommée par, le temps..

_PX- X

5)9

On trouve une infcription rapportée par Spon , qui nous apprend que c’étoit l’ufage de mettre les cendres du mari celles de la femme dans la même urne :

C/rna hrevîs gemînum quamvis tmct ijla cadaven Spon, ant.

On y mettoir même quelquefois les cendres de toute une famille du commun, l’on évitoit par là la dépenfe de plufieurs fépul- turcs ; ainfi tout femble confirmer que c’eft ici un tombeau de famille , êc que l’enfant qui eft au bas, que l’on a pris pour le Dieu de l’hyménée, eft plutôt le Génie qui avoit préfîdé au bonheur de ces deux époux pendant leur vie; il efl défigné par un feul cœur qu’il tient à la main. Cet emblème repréfente leur parfaite union, ôc le bâton augurai marque aufîî le bonheur dont ils dévoient jouir dans le féjour des Bienheureux , pour récom- penfe de leur tendreflè réciproque ; fi l’on n’aimoit mieux dire que le cœur entre les mains de cet enfant vouloir montrer que c’éroit le fruit de leur amour, & qu’après fa mort fes cendres avoient été enfermées dans le même tombeau.

PLANCHE X.

N«. ler.

Apollon étoit révéré chez les Romains fous plufieurs emblè- mes : il étoit regardé comme le Dieu des beaux arts , alors on lui mettoit la lyre à la main ; on l’honoroit aiifîi comme le perc de la lumière & l’auteur des biens que produit la Nature, on le repréfentoit alors avec des rayons; il étoit encore adoré fous difïérens attributs , félon les fervices divers qu’en attendoient ceux qui lui rendoient des hommages : il étoit aiifh fameux pai^

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les Oracles qu’il rendoit à Delphes Sc à Claros. On avoir apporté fon culte chez les Gaulois fous le nom du Dieu Mithra : ils ne reçurent cependant ce Dieu dans leur Pays,, que par complai-